Recherche

Espace adhérent






Mot de passe adhérent oublié ?
Accueil arrow Polarauteur arrow Crumley vivant !
Crumley vivant !

James Crumley vient de nous quitter.
Nous redonnons son interview réalisé par Claude Mesplède en 2002.

 


Rencontre avec James Crumley
Le 1° juin 2002 à Ombres Blanches (Toulouse)

Claude Mesplède :
C’est une joie et un honneur d’avoir aujourd’hui à vous présenter le romancier américain James Crumley. C’est une vieille connaissance puisque j’ai rencontré James pour la première fois en 1987, au festival du polar de Grenoble où il descendait du train noir. Il doit s’en rappeler car dans ce fameux train noir, whisky et champagne coulaient à flot durant les cinq heures du voyage de Paris jusqu’à Grenoble. Ensuite on s’est recroisés plusieurs fois, au festival de Saint Malo, en Espagne à la Semana Negra de Gijon, à Frontignan, à Paris … Enfin on s’est croisés plusieurs fois. L’ennuyeux dans cette affaire c’est que je ne parle pas un mot d’anglais, et James pas un mot de français, donc on se croise, mais on a peu de choses à se dire, sinon « bière », « whisky » … Mais ce qui est surtout important ce sont ses romans que j’apprécie beaucoup. J’espère que vous partagerez ce plaisir avec moi.  
Je vais vous présenter très rapidement le romancier, et ensuite on essaiera de le faire parler de son œuvre, de sa vie, de son statut d’écrivain. James est Texan. Il est né dans une petite ville qui s’appelle Three Rivers, ça doit vouloir dire « Trois rivières », mes connaissances en anglais jusque là sont excellentes. Il est né dans une famille d’origine modeste, sa mère était serveuse, et son père travaillait sur les derricks. Si on dit Texas, on pense pétrole et derricks, comme le racontait Jim Thomson dans ses livres. À douze ans, James ramassait le coton dans les champs, puis il s’est engagé dans l’armée à dix-sept ans. Après son service, il a fréquenté des instituts technologiques pour faire ses études, et surtout les université du Texas et de l’Iowa, avant de devenir professeur à Missoula, cette ville mythique dont il va nous parler j’espère, et qui se trouve dans le Montana. Son premier livre sort en 1969. Il s’appelle « Un pour marquer la cadence », c’est un livre sur l’armée inspiré par la guerre du Vietnam. James attend cinq ans avant de publier le second qui est aussi son premier polar, « Fausse piste » (The Wrong Case). C’est dans ce premier polar qu’apparaît son personnage fétiche Milo Milodragovitch, le détective privé le plus alcoolique et le plus drogué de toute l’histoire du genre policier. Aussi ma première question sera-t-elle : 

Comment est né le personnage de Milo, qu’est-ce qui l’a inspiré ? 

ImageJames Crumley :
Rires … Je l’ai inventé comme j’ai inventé tout le reste : j’ai mis mon cul sur une chaise, devant la machine à écrire, et j’ai attendu que quelque chose arrive. Je ne suis pas un écrivain avec des idées, j’ai juste un cul solide. Rires. C’est quoi la deuxième question ? 

Public
 : Pourtant sur Milo vous avez écrit dans une interview en 1988 : Pas un jour ne se passe sans que je pense à Milo d’une manière ou d’une autre. 

James Crumley : Ooooh ! Honnêtement. Les gens vous posent des questions, il faut trouver des réponses. J’étais un enfant bien élevé 

Public : Il n’y a pas d’identification entre Milo et vous ? 

James Crumley : Ah, je connais la réponse à cette question. Je ne suis pas Milo. Rires. Je suis le mec qui écrit des livres. 

Claude Mesplède : Justement dans le cadre de ces questions auxquelles on répond n’importe quoi, j’ai lu quelque part que tu avais écrit ton premier roman à douze ans. Il me semble pourtant qu’à cet âge là tu ramassais le coton dans les champs. Alors qu’est-ce qu’il y a de vrai dans cette histoire ? 

James Crumley : Oui, je travaillais dans les champs de coton, et je n’ai jamais terminé le roman. Tous mes amis travaillaient dans les champs de coton, on y travaillait tous l’été, jusqu’à ce qu’on soit assez vieux pour travailler dans les champs de pétrole. J’ai toujours aimé les livres, j’ai appris à lire tout seul quand j’avais trois ans, je voulais écrire des livres. Mais je ne connaissais personne qui écrive des livres. Si j’ai écrit, ça a été une question de chance, de géographie, des trucs comme ça. 

Claude Mesplède
 : Ton troisième roman, « Le Dernier baiser » (The Last Good Kiss) est aussi le premier à avoir été traduit en français en 1980 sous le titre « Le Chien ivre », car dans ce bouquin il y a un personnage très important, c’est un bouledogue appelé Fireball Roberts qui boit de la bière et du whisky avec son patron, un romancier. Le détective doit retrouver ce romancier, et il le suit dans tous les bars où il est passé. Avant qu’il le retrouve, ils visiteront quinze ou vingt bars. Et après l’avoir rencontré, ils partent tous les trois avec le chien, faire les bars qui restent. C’est un road beuverie.Cette fois ce n’est pas Milo le personnage, c’est Sughrue (prononcer Chougrou). J’ai lu que tu as créé ce personnage parce que tu avais un contrat signé avec le cinéma sur Milo, que tu ne pouvais donc pas l’utiliser pendant plusieurs années. Est-ce que cette histoire est vraie, et en quoi ces deux personnages sont-ils semblables ou différents ? 

James Crumley
 : C’est vrai. Je l’ai fait pour l’argent ! Rires. La différence entre Milo et Sughrue ? c’est facile. La première impulsion de Milo c’est de vous aider, la première impulsion de Sughrue est de vous tirer une balle dans le pied.C’est tout ce que je sais. C’est très drôle, parce que le nom de Sughrue est un vieux nom irlandais. Et le Sughrue le plus célèbre était un shérif de Dodge City. Une ville mythique de l’Ouest. Mais il était célèbre parce qu’il était le meilleur shérif, et il ne portait jamais d’arme. C’était le meilleur shérif de ces villes de bétail.Et effectivement, Milo était sous contrat pour le cinéma, et il l’est toujours. 

Image


Claude Mesplède : On va reparler du « Dernier baiser ». Dans ce roman, tu fais référence à un grand romancier et poète, Richard Hugo J’aimerais que tu nous parles de lui. Pour ma part, je signale à l’aimable assistance que Richard Hugo a écrit une Série Noire traduite chez Gallimard sous le titre de « Meurtres cousus d’or », qu’Albin Michel a publié en version intégrale sous le titre « La mort et la belle vie ». Quelques mots sur Richard Hugo que tu as bien connu à Missoula. 

James Crumley
 : Richard Hugo enseignait à l’université du Montana, quand j’y enseignais moi-même. C’était un poète d’une grande présence, d’une très belle langue. Il avait une forte voix poétique. On était amis, et je n’avais jamais rien lu de Raymond Chandler. Il m’a traité de morveux, m’a dit que je ne connaissais rien. Et j’ai donc lu Chandler. Et c’est comme ça que tout a commencé.Ce titre, « The Last Good Kiss », vient d’un poème d’Hugo. Les titres doivent trouver un livre qui leur aille ! Mais il a été dédié à Dick Hugo, parce que quelqu’un en ville était en train d’écrire un livre sur lui, et il était d’une humeur … litigieuse, et je me suis dit qu’en lui dédiant le livre, il ne me ferait pas de procès. 

Claude Mesplède : Tu viens de parler de Chandler, et pour ceux qui connaissent ton œuvre, on pense effectivement qu’il t’a inspiré, ainsi que Ross Mc Donald. Le Dernier baiser en particulier n’est-il pas influencé par un roman de Chandler qui s’appelle « Little Sister ». 

James Crumley
 : J’ai l’horrible habitude de voler les débuts de Chandler. Mais je les ai épuisés. Maintenant il faut que j’invente ma propre merde.J’ai aussi tout lu de Ross Mc Donald, plusieurs fois. Mais en termes d’inspiration … Très vite il a recommencé à écrire toujours le même roman. C’est ça que j’ai appris de Ross Mc Donald, qu’il faut éviter d’écrire pas le même roman encore, et encore, parce que c’est ennuyeux. 

Claude Mesplède
 : À propos des débuts de tes livres, dans « La Danse de l’ours », je crois, Milo se bagarre avec le facteur venu lui amener du courrier, puis il finit sous la douche avec une fille. On voit là que tu n’a pas puisé dans Chandler, et c’est tant mieux, car c’est vraiment très drôle. Chez Chandler le détective ne prend jamais de douches avec de jeunes créatures. 

James Crumley
 : La seule chose que Chandler ait jamais fait sous la douche, c’est essayer de se tuer, et il s’est raté. Ma femme n’est pas là ? Je n’ai jamais écrit une scène de sexe que je n’ai pas essayée avant. Ça a pris une heure pour nettoyer ce facteur. Je suis désolé, je perds tout contrôle. 

Claude Mesplède
 : Puisqu’on a cité Missoula, pourrais-tu nous parler un peu de cette ville, et de tous les écrivains qui y résident. Pour les Français, elle est devenu mythique. Est-ce vrai ou est-ce une image qu’on projette à des Français prêts à tout gober ? 

James Crumley
 : Beaucoup d’écrivains vivent là, je ne sais pas pourquoi. Au moindre cocktail vous rencontrez au moins vingt personnes qui vivent de leur plume. Il y a aussi plein de gens qui écrivent à Missoula et qu’on ne connaît pas. Des écrivains de SF, de western, de livres de cuisine, des romans à l’eau de rose … Il y a beaucoup d’écrivains, mais je ne sais pas pourquoi. Il y a aussi beaucoup de guitaristes. C’est un endroit agréable à vivre, quand on n’a pas de boulot. Là-bas, personne ne bosse ! Et en février, tous les trouillards s’en vont, ceux qui n’ont pas de gros cœurs. 

Claude Mesplède
 : Pourrais-tu nous dire comment est considéré le roman policier aux États-Unis ? 

James Crumley
 : De deuxième catégorie, mais il y a maintenant beaucoup d’auteurs qui en font, beaucoup de très bons auteurs, et ils gagnent beaucoup d’argent. Depuis que j’ai publié mon premier roman, il y a environ vingt-cinq ans, il y a eu une grand renouveau.  

Claude Mesplède
 : Parlons maintenant de ton dernier roman. Pourquoi s’appelle-t-il « La Contrée finale » ? Qu’est donc pour toi cette contrée finale ? 

James Crumley
 : Ce n’est sûrement pas « the last best place », le dernier meilleur endroit (qui désigne le Montana). Le titre est inspiré par un de mes livres préférés, le meilleur livre jamais écrit sur la politique au Texas. Le Texas, c’est par là en bas, et peut-être un jour, il se détachera, et partira. Et on n’aura plus rien à voir avec. 

Public
 : J’ai un paquet de questions. 

James Crumley
 : On pourrait se donner rendez-vous dans un bar (rires). 

Public
 : Je voulais simplement savoir si vous ne pensez pas que le roman policier est une des formes les plus radicales de la critique sociale, avec des auteurs comme vous mais aussi comme Hammett, Chandler … 

James Crumley
 : C’est juste une des formes. Il y a toujours eu des romans critiques de la société américaine. Mark Twain, etc. 

Public
 : Mais le héros de polar meurt souvent pour rétablir la vérité, le polar ne serait-il pas une nouvelle forme de morale ? 

James Crumley : C’est une question trop vaste ! J’essaie d’avoir une moralité sans le prêcher. Chacun le fait à sa façon. C’est vrai qu’il y a eu beaucoup d’auteurs comme Jim Thompson, William R. Burnett … ignorés par le « mainstream », ignorés par les lecteurs américains, redécouverts maintenant, et la raison, en partie, était qu’ils étaient trop durs. 

Public : Et êtes-vous d’accord avec Chandler qui prétendait qu’il n’y avait pas un roman sérieux et un roman pas sérieux, mais uniquement de la bonne et de la mauvaise littérature. 

James Crumley :
Absolument. La  bourgeoisie n’aime pas être exposée à une lumière qui ne lui plaît pas. 

Public : Dans votre dernier roman, le moins qu’on puisse dire c’est que la famille n’y est pas présentée sous son meilleur jour. C’était déjà la cas dans « Le Dernier baiser » et dans « Fausse piste ». Ce n’est pas la famille idéale. Toutes les relations sont au mieux mauvaises, au pire, incestueuse, meurtrières. Est-ce l’image que vous avez de la famille en général, ou de la famille américaine en particulier ? 

James Crumley : C’est juste plus intéressant d’écrire sur des familles pourries. Personne ne veut lire de romans sur de bonnes familles car c’est ennuyeux. Il faut bien que quelque chose arrive. Dans les livres, les familles se baisent, se tuent, se volent etc. Ce n’est pas comme ça dans la mienne, mais j’en connais des comme ça. 

Public : Pourquoi les détectives privés, et en particulier les vôtres, sont-ils des types de plus en plus vieux, fatigués, déglingués ? On en a même vu des aveugles, manchots … 

James Crumley : Il faut bien leur trouver un truc, quelque chose qui les rendent différents. Et nous aussi on vieillit ! Quand j’aurai fini le Sughrue que je suis en train d’écrire, je reviendrai à un personnage plus jeune, à une époque plus lointaine (les années 50). Pour voir si je peux retrouver un peu plus de vigueur. 

Public : Quand décidez-vous de changer de personnage. Quand vous lui avez fait tout vivre ? Quand les lecteurs sont fatigués ? 

James Crumley : Ce n’est jamais une décision, ça arrive. Je ne change pas de personnage parce que je suis fatigué des anciens. Je vais changer de personnage, parce que je ne veux rien écrire qui arrive après le 11 septembre. Je ne sais pas quoi en penser, comment je le sens, je n’en sais pas assez pour le comprendre et écrire dessus. Je vais retourner en arrière dans le temps. 

Public : Il y a des auteurs qui se consacrent à des causes, Andrew Vachss par exemple qui se consacre aux femmes et aux enfants battus. Qu’en pensez-vous ? 

James Crumley : C’est très bien qu’ils le fassent, ils le font très bien. Leur romans ne sont pas des essais sociologiques, et donc ils ont beaucoup plus d’effets. 

Public : Le détective privé, c’est le nouveau chevalier blanc ? 

James Crumley : Certainement, c’est la même tradition. Il est passé par le western, puis le roman noir. c’est la même tradition. 

Patrick Raynal : Juste pour préciser, dans le cas d’Andrew Vachss, c’est un peu le contraire : Il était avocat, spécialisé dans les cas d’enfants battus, avant de faire des romans. 

Public : J’ai beaucoup aimé « Un pour marquer la cadence », pourquoi avez-vous décidé de passer au polar au lieu de continuer dans le même style 

James Crumley : J’ai rien gagné avec. Vous savez, quand vous utilisez le mot décision, il n’y a pas de décision. Je voulais écrire un roman policier parce que j’avais beaucoup aimé Chandler. Et je n’avais jamais imaginé que j’en écrirais un autre. Mais j’enseignais, et c’était un boulot que je n’aimais pas, et j’ai écrit un autre polar pour pouvoir arrêter d’enseigner. Et puis un autre. Et après trois ou quatre livres, j’ai eu une réputation, les critiques se sont intéressés à moi, ce qui n’était jamais arrivé avant. Je n’ai pas abandonné la littérature « sérieuse », mais il fallait bien vivre. Et en juin je paierai ma dernière pension alimentaire, ça fait trente-six ans que j’en paye. C’est difficile de gagner sa vie sans avoir un boulot. J’ai jamais voulu travailler … 

Public :
Mais alors qu’est-ce que vous avez fait durant les cinq ans qui séparent « Un pour garder la cadence », et la première histoire de Milo ? Vous n’avez pas écrit ? 

James Crumley : J’ai divorcé deux fois, commencé un roman que je n’ai jamais fini, deux ou trois boulot de profs. J’ai vécu dans le Montana, l’Arkansas, le Colorado, l’état de Washington, j’ai passé beaucoup de temps dans des camions de location pour déménager. 

Public : Une dernière question, « Un pour garder la cadence », c’est autobiographique ? 

James Crumley : Pas vraiment. J’ai bien été dans le Philippines, mais c’était en 1960, dans le livre c’est en 1962. Je savais des choses sur ce coin, mais la plupart des choses que j’ai utilisées, je les ai trouvées en faisant des recherches. 

Public : Avant que la rencontre ne s’arrête, je voudrais vous faire un gros reproche : Vous n’écrivez pas assez de livres. Vos deux personnages, Milo et Shugrue, nous ont aidé à passer une sale période, une période où les seules valeurs reconnues étaient, et sont encore, la réussite sociale, financière, où seul l’argent compte. Et vos deux personnages sont extraordinaires, ils défendent la loyauté, l’amitié, la fidélité, et ça nous aide de les retrouver de temps en temps pour nous sentir un peu moins seuls, et patienter jusqu’au roman suivant, en espérant qu’il arrivera vite. 

James Crumley : J’écris aussi vite que je peux. Merci. 

Public : Vous avez écrit, l’alcool n’a pas été inventé par hasard, c’est important dans la vie. J’ai toujours été un gros buveur, les écrivains boivent énormément. 

James Crumley : J’ai écrit, l’alcool n’a pas été inventé par hasard. De temps en temps, tout le monde a besoin de prendre une cuite. Les deux premières marques de la civilisation, dans les temps anciens, c’était qu’ils enterraient les morts avec une cérémonie, et qu’ils se débrouillaient pour fabriquer de l’alcool. Et après ils ont commencé à peindre dans les cavernes. 

Public : Pouvez-vous nous dire quels sont les auteurs dont vous vous sentez actuellement le plus proche, quels sont ceux que vous lisez, quels sont vos copains, ceux dont vous vous sentez proche 

James Crumley
 : George Pelecanos, j’aime beaucoup, Dennis Lehane, les premiers de Michael Connelly, Carl Hiaassen, et bien sûr je lis tous les livres de Tony Hillerman quand ils sortent, et Elmore Leonard, et … un nouveau qui vient de sortir en France « Voleurs » de Christopher Cook, ça suffit ? Merci, maintenant il est temps de signer des livres, et de boire un coup.

(Remerciements à Claude Mesplède et Jean-Marc Lahérerre, cet interview a été publié sur Mauvais genre, traduction simultanée de  Rob Day)     2008-09-22


Pour entendre sa voix dans une interview de 1987. Ecouter

 
< Précédent   Suivant >