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Fajardie est mort le 1er mai
 

FAJARDIE EST MORT LE PREMIER MAI

ImageVoici l’hommage que Ricardo Montserrat
a rendu à Frédéric au nom de Colères du Présent

L'Utopie est une longue, longue maladie

Frédéric est mort ! On dirait une réplique des Enfants du Paradis. « Frédéric ? Moi, c'est Garance ! Paris est tout petit pour un amour aussi grand que le nôtre !» Le temps de la cerise commence et une plaie ouverte en rougit les fleurs fanées.
SMS. Sous les Mots, les Sentiments. Faja grondait, grognait, grommelait, rognonnait, grinchait, grinçait contre cette salope d'époque qu'il avait tout fait pour empêcher de s'engrener. Il s'en voulait de ne pas avoir su, de ne pas avoir pu, d'avoir dû ou pas dû... Salauds de riches ! Salauds d'intellos qui ont tous lâché mais pas lui... ou pas souvent, juste quand c'était ça ou crever ! Il a fini par en crever tout de même ! La grande trahison, celle des lecteurs qui le lisaient comme ils auraient lu du porno ! Ce que tu leur as mis, Fredo ! La pire, celle des éditeurs qui ont noyé tes livres dans une marée de médiocrités à dix balles... Oh, oui, il était en colère, de cette colère du rat pris au piège ! Du passé, il avait fait table rase et ils en faisaient table basse.

L'année zéro, Frédo, tu tournes le dos à toutes les guerres, toutes les crapuleries, et tu balances ton premier pavé ! T'es jeune, t'as le feu, tu ronges tes liens, tu bouffes tes chaînes et le vieil homme, tu te libères des vieux mots, des vieilles habitudes, tu fais tomber des murs qui ne demandent que ça, tu fais l'amour et la guerre à la guerre et, sur les ruines de ta rage, tu te retrouves dans une prison encore plus dure que la précédente. Et celle-là, c'est toi qui te la bâtis ! Le poison, les cigarettes, l'alcool, la pollution, la fatigue, le stress, le temps perdu, tout ça, ça tue bien sûr, mais lentement, on peut vivre si ça s'appelle vivre quand, à vingt ans, tu as ouvert ta chemise comme tu serais monté à l'échafaud et sorti tes tripes ! Tandis que la désillusion, le désenchantement, les idées maquillées comme des femmes qui refusent de vieillir, c'est la lente agonie. Tu hurles comme les taulards le soir lors du parloir sauvage, tu dévoiles tous les tours des matons et de leurs patrons, tu sais par cœur les codes et les systèmes, tu trinques avec eux livre après livre, et quand ils sont k.o., tu te dis que c'est la bonne, la belle, la grande évasion. Tu parles ! tes pavés font plouf dans la vase nauséabonde, la pourriture générale. Ta main sort des sables mouvants (sous les pavés, la plage, mon cul !) et écrit sur le sable : Vive quoi, déjà ? Les trains emportent tes mots à grande vitesse. Tu hausses des épaules de plus en plus voûtées et t'enfuis épouvanté.

Tu n'as plus d'autres amis que les losers, les perdants, les vaincus, les perdus, les éperdus, des paumés qui savent tout juste écrire et qui n'aiment plus lire... Ça, tu les comprends ! Ils t'aiment bien même s'ils te regardent comme si t'étais un dinosaure échappé de Vincennes. C'est pour eux que tu te mets à écrire des romans populos, des histoires de pirates et de gonzes qui se défendent comme ils peuvent contre la misère des temps où, pour survivre, il fallait résister à tout. Tes héros, ils sont en face de toi, ils résistent à tout, même à tes coups de gueule, tu écris avec eux, tu les habilles d'habits glorieux et tu leurs mets des mots généreux dans la bouche... Eux, ils ne rêvent pas du meilleur des mondes, ils veulent juste une vie meilleure ! Tu te fâches encore ! La vie meilleure ? tu le sais, FF, faire foutre !, c'est quand l'usine est en grève et que tout le monde se serre les coudes, quand ça cogne sur la vieille peau du cadavre social. La vie meilleure c'est quand les jupes des filles claquent au vent comme des drapeaux rouges, les sourires qu'elles te décochent en se retournant ! On sait que l'usine fermera, il aurait fallu tout faire sauter ! On sait que les filles feront la
gueule, il aurait fallu les... Pleure pas, Faj ! Le linceul blanc du monde est taché de vinasse et de sang; mais désormais c'est à la vie à la mort ! Hein, les gars ! On a tout perdu mais pas le Nord ! Le Nord ! Ils disent que t'es le Balzac des années Giscard, des années Mitarr (François), Fajar ! Les cons, t'es le Zolarr des mines qu'ont fermé, des usines désaffectées, des assommoirs en faillite. Pas pour rien, que t'es tombé à Arras ! Vivre me fatigue, disait Izzo qu'est parti avant toi. Toi, ne pas vivre te harasse ! Ça ne t'empêche pas de faire semblant ! Oh, les colères, les engueulades, t'as l'air tellement sincère ! Tu connais l'endroit et l'envers ! T'étais sincère ! C'était le monde qui ne l'était pas ! Heure après heure, colère après colère, tenir ! Tenir et se tenir dans un monde qui ne tenait plus droit ni gauche ! T'es un héros, Fredo, toutes ces années dans la clandestinité, entre deux manifs les Premier mai sur la Grand Place, entre deux ateliers avec des cheminots, des chômeuses, des chtis à qui, en vieil ouvrier de la révolution que t'étais, t'apprenais à qui voulait apprendre que c'est celui qui raconte l'histoire qui finit par gagner.

T'étais pas vieux, c'est le présent qui l'est, typographe à la casse ! T'as su qu'à peine t'as cessé de te fâcher pour de bon, un volcan s'est réveillé au Chili ? Qu'un cyclone a tout cassé en Bourremanie ? A quoi ça sert, un écrivain enragé, à contenir la colère du vieux monde ou à la réveiller ?
Maintenant que t'es libéré, dis-nous si de l'autre côté, les idées sont belles et faciles ? Dis, Fajar, y en a pas une pour lui pourrir le vie à Son Altesse Réelle Koz I ? Une colère du futur ? Comment ça : qu'on fasse comme toi, qu'on se fâche tout rouge, et qu'on les envoyer se FF, et qu'on baise avec le peuple, rien qu'avec le peuple, tout le peuple, et qu'on lui fasse de beaux enfants qui prennent la rue et la route ?
Comment ça : enragez-vous ?

Ricardo


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Un hommage lui sera rendu lors du festival d'Arras prochain, le 1er mai 2009

 
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