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Je viens de lire... (1er semestre 2009)

ImageCinq bières, deux rhums – Jean-Bernard Pouy (éditions Baleine) par Claude Le Nocher

Pour Le Poulpe, l’apathie est un danger. Le sentant ramolli, son pote bistrotier Gérard envoie Gabriel Lecouvreur en mission. S’informer sur les bières originales produites entre Belgique et Nord de la France, ça l’occupera. Sur place, Gabriel tombe bientôt sous le charme de cette région bordant l’Escaut. Il prend plaisir à observer la vie sur le canal, à s’immerger dans l’état d’esprit des bateliers, à naviguer en péniche. À tester (sans abuser) quelques bières locales aussi, puisque c’est Gérard qui finance la villégiature. Gabriel retrouve sa sérénité.
    
Lors du déchargement d’une péniche remplie d’acier, on a découvert un cadavre en piteux état. La police a identifié la victime, Daniel Vanbest, travailleur social à Mortagne-du-Nord. Gabriel suit l’affaire par les journaux, estimant un peu théâtral de balancer un corps de cette façon. N’étant pas concerné, il poursuit son trajet en péniche vers Valenciennes, sur La Bounty. À l’écluse de Fresnes, un cadavre bloque la manœuvre. Cette fois, c’est un jeune ingénieur japonais qui a été assassiné et jeté dans l’Escaut. Rien n’indique qu’il existe un lien avec la mort de Vanbest. Néanmoins, “ça y était, Le Poulpe était en chasse. Et content de l’être. Il retrouvait ses réflexes. Se mettait à échafauder. Sentait enfin le sang cogner dans ses veines. Ses neurones s’agiter…”
Gabriel ruse pour interroger des employés du port où l’on stocke l’acier destiné à l’industrie automobile. Pour financier ses études, le Japonais faisait l’interprète, les documents des usines Toyota étant dans leur langue. Selon le journal, aucun rapport entre Vanbest et cet étudiant n’est encore établi, sauf qu’ils habitaient tous deux Mortagne. Le Poulpe découvre cette ville, endormie dans sa pauvreté. Il sympathise avec Éric, le meilleur ami de Vanbest. Si l’écharpe de la première victime se trouvait chez le second mort, c’est qu’ils se connaissaient. Si tous deux cultivaient des plants d’arabette, il y avait forcément une bonne raison. Éric montre à Gabriel un champ metallicole, un terrain pourri de zinc et de métaux lourds, où l’on fait pousser l’arabette. Le témoignage du frère de Vanbest et de son ami Le Grec vont permettre à Gabriel de mieux comprendre les dessous de l’affaire…
Combien de milliers de fois Jean-Bernard Pouy a-t-il sans nul doute entendu cette question : “Quand est-ce que vous écrivez un autre Poulpe?” Depuis 1995 et “La petite écuyère a cafté”, Gabriel Lecouvreur est devenu un héros de référence dans la littérature populaire. Il a subi les vicissitudes inventives d’environ deux cent cinquante auteurs. L’esprit indépendant du personnage a séduit une multitude de lecteurs. Pouy et Le Poulpe ne s’étant jamais vraiment quittés, les voilà donc qui repartent ensemble pour une aventure inédite. L’ombre des Habits noirs de Paul Féval accompagne Gabriel, dans ce décor qui rappelle autant le Simenon du nord et des canaux. Mais, plutôt que “Baron de l’écluse”, Gabriel fait figure de Chevalier des coups tordus. Inutile de s’étendre sur la qualité de l’intrigue : c’est du Poulpe pur jus, comme il se doit. Avec une petite dose de bière, pour mieux savourer.
 
ImageDonald Westlake /
Bonne conduite (rivages noir, 2009) par Jean-Marc Laherrère

A l’issue d’un casse encore plus calamiteux que d’habitude, Dortmunder se trouve suspendu à une poutre, 10 mètres au-dessus d’un groupe de nonnes qui ont fait vœux de silence. Un bon départ non ? En échange de leur aide, il accepte d’aider Sœur Marie du machin du bidule (elles s’appellent toutes Marie du machin du truc) à échapper à son père, aussi riche que tyrannique (et il est très très riche). Premier hic, elle est tenue prisonnière au dernier étage d’une tour absolument inviolable. Et ce n’est que le premier hic, car, bien entendu, les catastrophes en chaîne vont s’abattre sur John et son équipe de bras cassés.
Il n’y a pas de mauvais Dortmunder. Seulement des bons, et des très bons. Celui-ci est dans la deuxième catégorie. Eclats de rire garantis. Ce pauvre John ne se sort d’une situation impossible que pour tomber dans une autre plus impossible encore (et dans ce domaine, l’imagination de Donald Westlake ne connaissait aucune limite). Tiny y est, comme dans les romans de cette première période, beaucoup plus effrayant que par la suite, même pour ses complices (c’en est d’autant plus drôle, bien entendu). Et ils récupèrent un complice 100% westlakien, sorte de vieux pervers pépère absolument hilarant. En toile de fond, et l’air de rien, Westlake en profite, dès 1968, pour brosser un tableau des plus actuel de la mégalomanie et du pouvoir de nuisance des individus les plus riches.
 
ImageAbdel Hafed Benotman /
Eboueur sur échafaud (rivages noir, 2009)

Dans la famille Bounoura, il y a le père, colosse analphabète qui se venge à la maison des humiliations qu’il subit tous les jours au dehors ; la mère qui ne peut oublier l’Algérie, ne parle quasiment pas français, et sombre peu à peu dans une folie dont la violence s’exerce tour à tour sur ses enfants ou sur elle-même ; Nourredine, l’aîné qui voudrait faire du théâtre ; Karima et Nadia, les deux filles qui, chacune de son côté, va trouver sa façon d’échapper à la tyrannie et à la violence du père ; et Faraht, le petit dernier, battu, martyrisé à la maison, moqué au dehors, qui avec ses rares copains va se rebeller, se battre et plonger, peu à peu, dans la délinquance. Tout cela se passe à Paris, dans les années 70, son père a prédit deux avenirs possibles à Faraht : ce sera éboueur ou l’échafaud.
Etonnant. Alors que le fond de l’histoire (folie, maltraitance, brutalité sur un enfant, racisme, obscurantisme … et j’en passe) est sinistre, on arrive à sourire et à se laisser emporter par la beauté de la langue, et la vitalité du narrateur. Même si l’auteur ne laisse aucune illusion à son lecteur, c’est bien l’éducation d’un délinquant qui va passer de très nombreuses années en prison, avec la noirceur et la misère que cela implique, qui est ici décrite, on ne peut s’empêcher de … prendre du plaisir à la lecture. Etonnant vraiment, car malgré la noirceur de l’ensemble c’est bien cela qu’il se passe, on prend du plaisir ! Avant d’être rattrapé par le fond, d’une noirceur absolue. Miracle de la langue, du style … de la littérature pour faire bref. Chapeau bas.
 
ImagePiero Colaprico /
Derniers coups de feu dans le Ticinese (Rivages/Noir, 2009)

Augusto dit El Tris est de retour à Milan après 22 ans passés en prison aux US. Ancien caïd de la pègre milanaise, spécialiste des braquage et connu pour sa violence il revient se venger de ceux qui l’ont vendu et ont profité de son absence pour tuer sa femme et son fils dont il a appris la mort en prison. Il commence par l’avocat qui l’a doublé. C’est le commissaire Bagni qui enquête sur sa mort. L’espace de quelques jours le vieux Milan, ses images et ses fantômes vont envahir la ville.
Après Kriminalbar et La dent du Narval, Piero Colaprico continue sa chronique milanaise. Il le fait en nous ramenant vingt ans en arrière, et en nous montrant la ville telle qu’elle est au travers des yeux de son vieux truand. Cela lui permet de pointer les évolutions de la ville. Il en profite pour écrire une histoire sombre, de vengeance, de folie, de fantômes et de mort. Ses truands ne sont pas glamours, ce ne sont pas des bandits d’honneur, ils sont violents, égoïstes et individualistes. L’histoire ne peut que mal se terminer … elle se termine mal.
 
ImageDominique Delpiroux /
Légionnaire Victor (L’écailler du suD, 2009)

Camille Forestier n’est pas un inspecteur qui passe inaperçu. Du haut de son 1,92 pour plus de 90 kg elle n’est pas exactement le prototype de la faible femme. Et pourtant, elle va en baver au cours de cette enquête inquiétante qui commence par la découverte d’un militaire à la retraite retrouvé à l’état de squelette nettoyé de toute trace de viande. Une vieille baderne que l’on avait pourtant vu bien vivant quelques heures auparavant. Et la découverte de tas d’os humains ou animaux dans les environs de sa petite ville de la côte Atlantique n’est pas faite pour la rassurer …
On n’a pas là le choc l’année. Mais l’assurance de passer quelques bonnes heures de lecture. Le style est vif, enlevé, gouleyant. Les personnages, Camille en tête sont, suivant les cas, attachants, émouvants ou joliment croqués et moqués. L’histoire tout en ayant un petit côté qui fait penser aux lectures qui nous faisaient à la fois trembler et rire dans notre jeunesse folle, sait également s’enrichir de péripéties et développements annexes qui donnent une profondeur aux personnages et à la description de la petite ville. Bref, on passe un excellent moment de lecture.
 
ImageSébastien Rutés /
La loi de l’ouest (L’atinoir, 2009)

William Larue est une sorte de grand ado attardé, passionné de westerns et acteur de seconde zone. Une série pitoyable, quelques second rôles médiocres, une femme riche, belle, et un peu aveuglée qui l’entretient, une selle, un stetson, des collections de westerns et de BD … C’est son univers, il s’y sent bien. Jusqu’au jour où, alors qu’un début de chance s’offre à lui avec Arizona Bill, le premier rôle dans un western français, la dégringolade commence : viré par sa femme, il se retrouve dans un hôtel de passe, au contact avec une frontière, bien réelle, en plein Paris. Celle qui sépare, très efficacement, ceux qui n’ont rien du reste de la population. Epaulé par Arizona Bill et inspiré par les grands anciens, d’Eli Wallach à Kirk Douglas en passant par Gary Cooper, William Larue saura-t-il brandir l’étendard de la révolte et organiser la défense de Fort Alamo ?
Si vous pensez que John Ford est un constructeur de voiture, Bud Spencer une marque de bières, et Terence Hill un comique anglais ce roman n’est peut-être pas pour vous. Certes, vous pouvez en apprécier l’histoire, au premier degré, mais vous allez passer à côté de toutes les références, ce qui serait dommage. Si par contre vous êtes, comme moi, fana de western, précipitez-vous. Parce qu’en plus d’avoir une belle parabole qui montre, fort intelligemment, où sont nos territoires hostiles, et qui, aujourd’hui, se trouve dans la peau des indiens massacrés, des texans résistants d’Alamo, ou des justiciers combattant les puissants, vous allez dévorer le roman sourire aux lèvres en vous remémorant tel ou tel moment d’anthologie. Et en parlant de moment d’anthologie, je soupçonne Sébastien Rutés de s’être sacrément amusé en écrivant le chaos final. Moi, en tout cas, il m’a fait un bien fou. Ne serait-ce que pour cela, qu’il en soit remercié.
 
ImageBenoît Séverac /
Rendez-vous au 10 avril (TME, 2009)

Cela fait trois ans que la grande guerre est terminée, trois ans qu’il a des cauchemars toutes les nuits, des cauchemars qu’il tient plus ou moins à distance en s’abrutissant d’alcool et de morphine. Il est Inspecteur à Toulouse, et il est mal vu. Parce qu’il boit, parce qu’il ne respecte pas grand-chose, parce qu’il n’est pas de là, parce qu’il se fout des codes de la ville, parce qu’il ne craint plus rien, sa peur, comme son âme sont mortes quelque part dans les tranchées. Alors quand un suicide suspect est signalé dans la très fermée école vétérinaire, contrairement à ses collègues qui ne veulent pas faire de vague, il décide d’enquêter, quelque en soit le coût.
Ouf, préparez vous à une bonne plongée dans le noir bien profond. Noir comme le narrateur, complètement détruit par la guerre, qui tente de noyer des souvenirs insupportable de toutes les façons possibles, qui a perdu son humanité, et, jour après jour, se demande pourquoi il ne cherche pas le réconfort dans la mort. Noir par l’évocation des séquelles de la guerre dans toute la société française. Noir par la description sans complaisance de l’hypocrisie, de l’injustice de la bonne société toulousaine, qui écrase les pauvres et protège, à tout prix ses secrets, même les plus dégueulasses. Noir enfin par son intrigue qui ne fait aucune concession et va au bout de sa logique, sans pitié pour les personnages, ni pour le lecteur. Si on ajoute une belle écriture qui colle parfaitement à son sujet, on a, décidément, un très bon roman noir.
  
ImageAntoine Chainas /
Anaisthêsia (Série noire, 2009)

Quelque part en France. Désiré Saint-Pierre est un symbole, un alibi que l’on exhibe aux média pour montrer que, non, la police française n’est pas raciste, et qu’il y a des noirs venus des quartiers pourris qui peuvent réussir. En tant que flic, Désiré n’est pas en odeur de sainteté dans son quartier. En tant que noir, il n’est pas franchement adoré par ses collègues. Mais depuis son accident de voiture, qui l’a amené aux portes de la mort, désiré s’en fout. Il se fout de tout d’ailleurs. Il ne sent plus rien. Ni douleur, ni empathie, rien. Mais il continue à vivre, et, avec ses collègues, à traquer la tueuse aux bagues qui sème les cadavres sur sa route.
Après Versus, tout le monde attendait Antoine Chainas. Le revoilà, à la fois reconnaissable et totalement différent. Reconnaissable parce que son univers est toujours aussi noir, parce qu’il explore une fois de plus nos marges et nos déviances, parce que son écriture a gardé son impact, son rythme lancinant. Différent parce qu’après la furia, la déferlante de rage et de haine de Nazzuti dans Versus, nous sommes ici à l’opposé du spectre émotionnel, avec un personnage totalement indifférent à tout, sans aucun ressenti, sans aucune émotion. Le passage du brûlant au glacial, toujours aux extrêmes. Comme Versus, c’est dérangeant, peu aimable, comme Versus, c’est inoubliable, littéralement. 2009-06-02
     


ImageAu-delà du mal/Shane Stevens (Titre original « By reasons of insanity ») Editions Sonatine 765 pages 23€ par Jeanne Desaubry 

Au-delà du mal pourrait n’être qu’un roman de serial killer de plus.
Thomas Bishop, victime de la folie de sa mère pendant des années, est si abominablement maltraité qu’il en perd la raison. A l’âge de 10 ans, on le retrouve assis près du poêle dans lequel, après l’avoir tuée et dépecée, il semble être en train d’en dévorer un quelconque morceau.

Pendant la première partie de ce roman, on va découvrir ce que Bishop est devenu, après ces dix atroces premières années suivie de dix autres de « traitement psychiatrique ». Si on peut douter de ce que fut la psychiatrie institutionnelle dans les USA des années soixante-dix, on comprend assez vite que Bishop est passé loin, de l’autre côté de la raison, et que rien ne pourrait le ramener, quelles que soient les apparences. Il a reconstruit le passé, promène sa seule richesse, une photo de sa mère qu’il adore, rend les médecins responsables de son enfermement. Il est, pour le malheur de ses contemporains, doté d’une intelligence rare, qu’il va utiliser pour monter un plan d’évasion parfait. Que celui-ci ne soit possible qu’au prix de la mort d’un autre malade dont il va usurper l’identité, peu importe. S’il est intelligent, Bishop est profondément malade, dénué de toute morale, atteint d’une haine farouche envers les femmes.
On va suivre, dans le livre premier, l’errance de Bishop au travers des états, et l’impuissance de la police à mettre la main sur ce meurtrier en série vite mais mal identifié…
La seconde partie du livre va s’éloigner, mais d’un poil seulement, de ce personnage central. Passe au premier plan un de ces journalistes enquêteurs de la race de ceux qui ont fait tomber Nixon, encore au pouvoir au moment du roman, mais plus pour longtemps. Aussi déterminé à trouver Bishop que celui-ci l’est à rayer les femmes de la Terre, Adam Kenton est doté d’un tout petit peu plus de morale que le tueur, mais il est tout aussi asocial, et l’on est dérangé par le sentiment qu’il pourrait tout aussi bien franchir la limite qui les sépare.
Récurrent dans l’esprit du journaliste, la métaphore du renard qui se cache en courant avec les chiens. Mais… au bout d’un moment, lui-même ne sait plus bien qui est chien, qui est renard.
Shane Stevens a écrit là un excellent roman, dont c’est semble-t-il la première traduction en français.
Si la sauvagerie du tueur est évoquée, elle l’est si froidement, avec tant de distance et si peu d’affect qu’on est à des kilomètres de ces évocations gores dont se délectent certains des écrivains actuels. Son insanité est, de plus, si bien exposée que sa logique semble à deux doigts de forcer l’adhésion. Sa haine des femmes, sa recherche désespérée d’une paternité dont on n’arrive pas à savoir si elle vraie ou fantasmée avec un violeur en série exécuté – le vrai Caryl Chessman, passé sur la chaise électrique en 1960 -  achève le portrait distordu d’un homme dont on souhaite ne jamais croiser le chemin.
Enfin, le contrepoint politique est intelligemment amené par le personnage du sénateur cynique qui se fait fort d’atteindre un destin national en menant une intense campagne en faveur du rétablissement de la peine de mort et du renforcement de la sécurité. Parlons aussi de ce professeur de criminologie qui ne rêve que de devenir LE spécialiste de Bishop, et de ces flics, autant, voire davantage soucieux du déroulement de leur carrière que de l’arrestation de Bishop. Toutes ces ambitions, grandes ou petites, ces destins individuels, marqués, dérangés, bousculés par la folie d’un seul homme, tissent une fresque qui donne toute sa valeur, toute sa dimension au roman.
Même le Dilipo ne sait rien (encore) de Shane Stevens. Je parierais qu’il est (était ?) journaliste. L’écriture est purement journalistique, descriptive, sans emphase mais avec une application clinique à rendre compte de faits, laissant le lecteur faire le reste du chemin.
La 4ème de couverture compare Bishop, le « héros » à Hannibal Lecter. La comparaison me paraît mal venue. Bishop est bien pire que Lecter dont les caractéristiques étaient de toute évidence fictionnelles. Bishop est bien pire que Lecter car il n’a aucune capacité surnaturelle. Juste la haine, l’absence de moralité et le soin maniaque à mener à bien ses projets.
Saluons l’initiative des éditions Sonatine pour cette sortie.
2009-04-27

 


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Carlos Salem, Aller simple, Moisson Rouge, 2009. Traduit de l’espagnol par Danielle Schramm par Yan Lespoux

Octavio Rincón, employé de l’état civil en Catalogne a épousé une harpie. En vacances à Marrakech, alors qu’il a passé une vingtaine d’années à élaborer une multitude de plans pour se débarrasser de cette mégère – envisageant même de lâcher des piranhas dans sa baignoire – Octavio à le bonheur d’assister à la mort naturelle de son épouse. Partagé entre le bonheur suscité par cette liberté nouvelle et la crainte d’être accusé de meurtre, il fuit sa chambre d’hôtel.

C’est dans un bar qu’il rencontre Raúl Soldati, argentin qui se présente comme un homme d’affaires ou un révolutionnaire (il a traqué des mois durant les touareg dans le désert pour leur vendre des glaces). C’est là le début d’une foule de péripéties durant lesquelles Octavio va avoir l’occasion de découvrir qu’il peut être un aventurier, que son sexe grandit, que non seulement le chanteur de tango Carlos Gardel n’est pas mort en 1935 mais qu’il veut en plus assassiner Julio Iglesias pour se venger d’une reprise désastreuse, et que Frédéric est un très joli nom pour une voiture.
On ne peut que louer les éditions Moisson Rouge pour avoir fait traduire si rapidement ce lauréat de la Semana Negra 2008. Les aventures d’Octavio et de ses compagnons sont particulièrement jubilatoires, mêlant l’humour le plus déjanté et graveleux à la poésie (le tournage de film dans le désert ou la découverte du lauréat du prix Nobel de littérature assiégé par ses fans dans un village paumé) et portées par un rythme trépidant. Il est toutefois vivement déconseillé de lire ce livre dans le train quand vos voisins veulent dormir.
Un petit extrait ; le début des aventures d’Octavio Rincón :
« Dorita mourut pendant la sieste, pour achever de me gâcher mes vacances. J’en étais sûr. J’avais passé vingt de nos vingt-deux années de mariage à lui inventer des morts fantasmatiques. Et quand enfin cela arrivé, ce ne fut aucune de celles que j’avais imaginées. Mettant de côté les attentats les plus divers, les poisons et les piranhas dans la baignoire, qui étaient surtout des exercices innocents de réconfort, j’avais toujours su qu’elle mourrait avant moi et dans un lit. Mais je ne pensais pas que ce serait comme cela, dans une ville inconnue, dans un hôtel qui mentaient au moins sur une étoile, et de façon si soudaine ».
  
ImageM. Sjöwall et P. Wahlöö / L’homme qui partit en fumée (Rivages, 2008) par Jean-Marc Laherrère
Martin Beck profite de ses vacances en famille depuis moins de 24h00 quand il est rappelé d’urgence par son supérieur à Stockholm. Le ministère des affaires étrangères veut absolument Beck pour mener une enquête délicate. Le journaliste Alf Matsson a disparu à Budapest deux jour après son arrivée dans la ville où il devait faire un reportage. Depuis deux semaines, plus de nouvelles. Son journal, un torchon à scandales, menace de lancer une campagne comme il sait les faire si personne de s’occupe de l’affaire. Or une telle campagne serait fort dommageable pour les relations entre les deux pays. Il ne reste plus à Martin Beck qu’à partir enquêter officieusement, dans un pays dont il ne parle pas la langue, et sans l’appui de la police locale qui n’a pas été contactée … Une sinécure.
Rivages poursuit, peu à peu, la réédition des romans de la série Martin Beck, des deux précurseurs du polar scandinave. Ce qui permet à ceux, nombreux, qui ne les avaient jamais lus faute de les trouver, de combler cette lacune. L’homme qui partit en fumée présente la particularité d’extraire Martin Beck de son environnement, autant géographique qu’humain. Ce qui permet d’élargir la perspective et de décrire Budapest du point de vue du « touriste » qui s’émerveille, mais ne comprend pas forcément le fonctionnement de la société. En creux également, comme dans les autres romans de la série, c’est, dès ce milieu des années 60, la mise à mal de ce qui était présenté comme le paradis social scandinave. Le tout avec une rigueur d’intrigue et une absence d’esbroufe digne du maître du genre, j’ai nommé l’incontournable Ed McBain. Plus que recommandable donc, indispensable pour qui s’intéresse au polar en général, et au polar scandinave en particulier.
  


ImageDonald Westlake / Envoyez les couleurs (Rivages Thriller, 2009)

C’est un grand jour pour Oliver Abbott : Son premier jour d’enseignant d’anglais dans le collège que dirige son père, dans un quartier noir de New York. Un grand jour qui se transforme en jour étrange : Les élèves, les parents d’élèves, certains collègues et pas mal d’activistes noirs reprochent à Oliver d’avoir pris la place d’un professeur noir. Oliver que son père avait totalement tenu à l’écart de la polémique qui avait enflé pendant les vacances tombe des nues et se trouve au centre d’un conflit qui le dépasse complètement. Pour arranger la situation, il tombe amoureux de Leona, superbe jeune femme, prof de sport … et noire. Le pire est à venir pour Oliver.
Commençons par un avertissement. Ce roman n’est pas un polar. Pas de mort, pas d’enquête, pas de vol, à peine une ou deux bagarres. Par contre c’est indéniablement un roman de Donald Westlake. Ecrit et publié en 1969, il reste d’une actualité brûlante. Je connaissais Westlake humoriste, Westlake sec comme un coup de trique (sous le pseudo de Stark), Westlake écrivain de science fiction, Westlake noir profond. C’est encore un nouvel aspect de son talent que je découvre ici : sous des dehors souriant (car son humour est toujours là), il nous livre une très belle histoire d’amour, assortie d’une critique implacable (et ironique) du communautarisme. Si les sympathies de l’auteur vont, sans le moindre doute, aux habitants noirs et remontés du quartier où le jeune Abbott doit enseigner, cela ne l’empêche pas de dénoncer de façon d’autant plus efficace qu’elle passe par l’humour les effets pervers, contre productifs et franchement absurdes du communautarisme. Tout cela est fait avec le talent qu’on lui connaît, son personnage est magnifique, faible, doutant de lui, victime de ses préjugés qu’il combat pourtant de toutes ses forces … et amoureux, ce qui lui donne la force d’affronter un scène finale digne d’un grand Capra ! A lire donc. 
ImageDOA / Le serpent aux mille coupures (série noire, 2009)

Moissac, près de Toulouse, verger du sud-ouest, pays où il fait bon vivre. Mais pas pour tout le monde. Pas quand on est Le nègre, l’étranger qui, marié à une fille du pays a osé reprendre une exploitation, et travailler, ici, comme s’il était du pays. Alors de courageux vengeurs se sont levés pour tout faire pour que le macaque parte avec sa femme (la salope) et leur fille. Ce soir là, dans le froid, c’est Baptiste Latapie qui s’y colle, et sabote quelques rangs de chasselas. Mauvaise pioche. Il tombe sur une rencontre étrange, entre trois patibulaires qui causent étranger, et un motard, blessé, mais qui les abat tous les trois avant de prendre la fuite. Le début d’un carnage qui va secouer la torpeur de ce coin de campagne.
Après le monument de Citoyens Clandestins, DOA revient et se fait plaisir avec ce court roman, 200 pages d’adrénaline pure. Pas un mot de trop, un style sec et un rythme d’enfer, des chapitres courts qui passent d’un personnage à l’autre jusqu’au final feu d’artifice. Il suffit d’ouvrir le roman, ensuite les pages tournent toutes seules. DOA est un faux méchant, qui sait, mine de rien, mettre le doigt sur les coins pas forcément reluisant de notre beau pays, même, et surtout, quand ils se cachent sous la raison d’état, une carte postale idyllique, ou une bonne conscience facile. Il le fait sans aucune pitié pour le lecteur. Mais un faux méchant parce qu’on sent bien qu’il aime ses personnages, et si certains, il est vrai, en prennent plein les dents, on ne peut s’empêcher de penser qu’ils l’ont quand même bien cherché. Du pur plaisir.
  
ImageJoseph Bialot / 186 marches vers les nuages (Métailié/Noir, 2009)

1946, Berlin. Bert Waldeck est un survivant. Il a passé 11 ans dans les pires camps nazis. Pourtant Bert n’est ni juif, ni tzigane, ni homosexuel, ni même communiste. Cet ancien flic a eu juste le tord de ne pas taire ce qu’il pensait du régime nazi. Il a vu et vécu l’indicible, et il a survécu, mais dans quel état. Il recommence à s’intéresser à la vie quand un officier américain le recrute pour retrouver un SS, ancien ami d’enfance de Bert qu’il a croisé à deux reprises dans les camps. Au bout de quelques jours, Waldeck se rend compte qu’il est manipulé et qu’autre chose se cache derrière ce qu’on veut bien lui dire. Il décide alors d’enquêter pour son propre compte, quitte à devoir revivre les pires moments de sa vie.Comme souvent dans le roman noir, l’enquête n’est que le prétexte, l’important est ailleurs. Ici, dans l’évocation des pires moments de l’histoire européenne. Joseph Bialot, qui fut lui-même déporté (lire C’est en hiver que les jours rallongent), choisit ici de prendre pour porte-parole un allemand en désaccord avec le régime. Cela donne un point de vue original, mélange de culpabilité d’être allemand et de perte d’illusions et de souffrance d’avoir été une des victimes. Le récit se fait au travers de rapides aller-retour entre 1946 et le passé récent (de1933 à 1945) et décrit la montée de la haine, de la perte de valeurs et de culture, l’horreur, la déshumanisation tout autant que de destruction physique mise en œuvre dans les camps. C’est également le portrait de Berlin, grande capitale européenne réduite à un champ de ruines où errent des survivants complètement perdus, et la description du cynisme des grands qui, sous couvert de réalisme politique, se partagent le cadavre encore chaud. Un grand roman noir, magnifiquement écrit. Une lecture indispensable car ce n’est qu’en sachant de quoi l’homme est capable, individuellement et collectivement que l’on peut espérer éviter que cela se reproduise.
2009-04-09
   


ImageCaryl Férey et Sophie Couronne / D’amour et dope fraîche (Baleine/Poulpe, 2009)

Pendant que notre Gabriel préféré subit les horreurs d’une cure sans viande, sans pieds- de porcs et sans bières du côté de Font-Romeu, Chéryl se retrouve à l’hosto, tabassée, violée, après avoir ingurgité un mélange à la con. Et alors que le poulpe se demande quel est ce jeune homme noir et athlétique qui, sous ses yeux, s’est jeté à poil du haut d’une falaise en hurlant comme un possédé, Chéryl reprend du poil de la bête et se souvient qu’avant d’être droguée elle était à la recherche de sa stagiaire, jeune fille disparue depuis une semaine. Les deux enquêtes se rejoindront, of course, dans un final… ébouriffant.
Ca faisait un paye que je n’avais pas lu un Poulpe ! Coup de bol, je recommence avec un très bon. Certes on retrouve les limitations de bestiau. On est loin, très loin d’un Zulu, ou d’un Haka … Mais qu’est-ce qu’on se marre ! Et comme ils ont dû s’amuser à l’écrire ! Et en plus, il tient parfaitement la route. C’est lu en deux heures à tout casser, deux heures sourire aux lèvres. Les lettres échangées par les deux tourtereaux sont de petits bijoux, les attaques contre tout ce qu’on n’aime pas dans notre joli monde réjouissantes, le portrait de sieur Lapoutre, sinistre des sports, absolument délicieuses, et le final, qui ne recule devant rien, est digne d’un Blake Edwards. Ce serait donc dommage de se priver de ce plaisir.
2009-04-09
 

 


ImageAlicia Giménez Bartlett / Un bateau plein de riz (Rivages noir, 2009) par Jean-Marc Laherrère

Le corps d’un clodo a été retrouvé dans un parc de Barcelone. L’homme a été ébattu d’une balle, avant d’être tabassé dans un simulacre d’agression par des skins. Une enquête pour Petra Delicado et son adjoint Fermin Garzon, qui commence par la difficile identification de la victime. Pas de piste, pas de mobile…Quand un deuxième clochard est abattu, la presse s’empresse d’accuser la police de ne pas se préoccuper du sort des plus malheureux. Ce qui ajoute de la pression, mais d’aide en rien. Pour arranger le tout, ni Petra ni Fermin ne sont très sereins dans leur vie privée …
Voilà un roman qui aurait dû me lasser : L’intrigue, bien menée sans plus, ne choque pas mais ne fait pas tourner les pages et plusieurs thèmes « de fond », comme la situation des SDF et des sans-papiers ou les magouilles autour des associations caritatives sont effleurés sans être creusés, laissant de côté un potentiel de rage et de noirceur inexploité. Finalement, ce qui est au centre de ce roman, c’est la vie, autant privée que publique, des deux protagonistes principaux. Et pourtant je ne me suis pas ennuyé une seconde. En premier lieu parce que c’est bien écrit, avec un grand sens de la répartie et un comique de situation indéniable (on rit plusieurs fois). Parce que les personnages ont une vraie personnalité et une vraie profondeur et qu’on s’y attache. Parce qu’on a vraiment envie de savoir ce qu’ils vont devenir, indépendamment de leur enquête. Au final, un grand plaisir de lecture.

  


ImageRussell James

Peindre en noir (Fayard noir, 2009)

Campagne anglaise, 1997. Gottfleish, un marchand d'art sans scrupule (redondance ?) est persuadé que Sodonie Keene, vieille dame très digne de 85 ans, est en possession de quelques aquarelles de sa sœur Naomi dont la côte est en train de grimper dans un tout petut groupe de collectionneur. Tout petit, restreint mais riches. Ils s'intéressent aux portraits de dignitaires nazis que le jeune peintres avait réalisés entre 36 et 40. A l'époque, elles étaient avec sa sœur très proche du parti d'extrême droite anglais, et avait voyagé en Allemagne où elles avaient fait connaissance de tout le gratin nazi. Peu de temps après la guerre Naomi rentrée très discrètement en Angleterre mourrait dans un accident de la route. Et depuis quelques années, des collectionneurs recherchent ses portraits. Comme Sidonie prétend n'avoir aucune toile, Gottfleish envoie Ticky, petit truand qui travaille parfois pour lui, visiter la maison. Une visite qui va faire remonter des souvenirs pas très jolis.
Sous prétexte d'une histoire de tableau se déroulant dans les dernières semaines avant l'élection de Tony Blair, c'est à une revisite des années trente, en Angleterre et en Allemagne. Si tout le monde a plus ou moins en tête la chronologie de la montée du nazisme en Allemagne, nous sommes nombreux à ne rien savoir de ce qui se passait en Angleterre à ce moment là. Le beau roman nous éclaire un peu sur cette période, sur la fascination de toute une partie de l'aristocratie anglaise pour les mouvements nationalistes, et pour le nazisme, avec en point d'orgue les jeux de Berlin en 36. Le lecteur oscille entre incrédulité, horreur mais également réflexion face à cette vieille dame qui justifie, très calmement, très posément, ce que tout le monde, à part quelques illuminés, rejettent totalement. Sa justification du nazisme, à cette époque, est bien entendu choquante, mais il faut aussi l'entendre pour comprendre ourquoi cela a marché, et donc pourquoi cela pourrait encore marcher. Il faut l'entendre pour comprendre la séduction du Mal, il faut l'entendre quand elle dit que si on présente les leaders nazis comme des fous, on ne comprend pas, et cela recommencera. Sans oublier l'intrigue prétexte, parfaitement menée, aussi noire que le fond historique, et qui réserve, de son côté, quelques beaux coups de théâtres. Un gros roman, dense, parfois dur, mais passionnant.
  


ImagePascal Garnier

Lune captive dans un œil mort (Zulma, 2009)

Les conviviales sont la solution pour votre retraite : Le soleil du sud, une résidence entièrement sécurisée, fermée, surveillée, gardée … Des voisin charmants, chiens, chats et enfants interdits. Martial et Odette ont été les premiers convaincus, puis Maxime, grande gueule, sourire refait, dragueur, et sa femme. Enfin Lea, seule, veuve ? Divorcée ? Mais bon, c'est bien le soleil, mais l'été il fait trop , chaud, et puis 3 maisons occupées sur cinquante c'est peu, et la foyer qui devait être un lieu de vie est fermé … Et puis entre vieux, en milieu clos, on fini par frictionner, les rancœurs, les secrets … Et la chaleur aidant, ça finit par péter.
Imparable, comme toujours chez Garnier. Une progression impeccable, dans un cadre à la limite du grotesque, risible, pathétique, avec des personnages croqués de façon à la fois impitoyable, et pleine de tendresse. Derrière une normalité de façade, Pascal Garnier fait entendre sa petite musique inquiétante qui agace les oreilles, empêche de sourire en toute tranquillité, et annonce, en sourdine, le drame inévitable. Qui tombe comme un couperet, là où personne ne l'attend, bien entendu. A la fois chaleureux et glaçant, et tendre, du cousu main, une fois de plus.
 


ImageJeanne Desaubry

Dunes froides (Krakoen, 2008)

L’hiver cette station balnéaire du nord est déserte. Cet hiver là, une petite maison blottie dans les brumes est habitée par Victor, la soixantaine, et Martha, beaucoup plus jeune, fragile et lumineuse. Ils sont observés à leur insu par un troisième personnage, fasciné par Martha. La découverte d’un cadavre pêché en mer à proximité de la côte va faire voler en éclat l’équilibre précaire de ce trio en marge.
Chronique d’une folie annoncée, tout en petites touches, Jeanne Desaubry réussit totalement son coup avec ce troisième roman où elle délaisse le roman policier « classique » qu’elle avait abordé dans Hosto et Le passé attendra pour nous concocter un noir bien noir, vénéneux, une histoire d’amour condamnée dès le début, une histoire qui reste en permanence au bord de la folie, avant d’y plonger finalement. L’écriture et la construction sont parfaitement adaptées au récit, l’alternance des points de vue apporte, petit à petit, les différentes pièces du puzzle, jusqu’au final qui se révèle aussi sombre que l’on pouvait s’y attendre. Une vraie réussite.
   


ImageOlen Steinhauer

36, boulevard Yalta (folio policier, 2009)

1966. Depuis son poste à la brigade criminelle de la Capitale, Brano Sev a parcouru du chemin. Pour le compte du 36 boulevard Yalta il a voyagé, et se trouve aujourd'hui à Vienne, chargé de découvrir qui parmi leurs agents vend aux autrichiens les renseignements qui leur ont permis de commencer à décimer leur réseau. Il découvre la taupe, mais à partir de là tout va mal. L'homme est tué, mais pas par lui, et il échappe de justesse à la police autrichienne avant d'être accusé d'avoir saboté son travail. Il est envoyé travailler en usine comme simple ouvrier, mais grâce à son mentor et ami, le colonel Cerny, le 36 lui offre une seconde chance : il doit retourner dans son village natal et découvrir ce que va faire un ancien ingénieur soupçonné de vouloir passer à l'ouest. L'affaire se révèle beaucoup plus complexe, et Brano va s'apercevoir qu'il n'est qu'un pion dans une bataille qui le dépasse totalement.
Tout le talent d'Olen Steinhauer qui poursuit, avec un nouveau saut de dix ans, sa chronique de la guerre froide de l'autre côté du Mur. Après deux polars, centrés sur deux enquêteurs de la criminelle, il écrit ici un magnifique thriller d'espionnage digne des plus grands. Ce faisant il complète superbement les portraits d'enquêteurs commencé avec Cher Camarade et Niet Camarade, réussissant à humaniser totalement un personnage qui, jusque là, n'était qu'une inquiétante silhouette monolithique et dogmatique. Le dangereux Brano Sev, dont tous à la brigade se méfiait, devient un homme complexe, idéaliste, pris dans une guerre qui l'enfonce dans la solitude et la méfiance. Le portrait de cet homme est superbe, émouvant, loin de tout manichéisme. Une nouvelle réussite totale.

 


ImageJess Walter Citizen Vince (Rivages thriller, 2009)

Vince Camden n’est pas quelqu’un qui s’intéresse de très près à la politique. Il se lève vers deux heures du matin, va jouer au poker, vend un peu de drogue et quelques fausses cartes de crédit, puis va bosser, de 4h30 à midi, dans une boulangerie. Tous les jours depuis qu’il vit à Spokane, petite ville du nord-ouest des USA. Il faut dire aussi, qu’en cette année 80, à huit jours de l’élection entre Jimmy Carter et Ronald Reagan, c’est la première fois de sa vie que Vince peut voter : Avant, il a toujours été en taule ou privé de ses droit. Et là, pas de chance, juste au moment où il s’intéresse à ce qui se passe dans le pays, son associé dans l’arnaque aux cartes de crédit est abattu. Vince voit alors son passé lui revenir à la figure, et va devoir faire des choix.
D’après la quatrième de couverture, il s’agirait là d’un coup d’essai, c’est aussi un coup de maître. Dès ce premier roman, subtilement noir, Jess Walter s’affirme comme un auteur à suivre. Ni héros invincible, ni anti-héros pitoyable, Vince est un personnage magnifiquement décrit auquel on croit immédiatement. Le lecteur partage ses doutes, ses envies, et cette découverte faite avec un enthousiasme rafraîchissant, de sa citoyenneté. L’auteur à parfaitement saisi ce moment où un homme s’aperçoit qu’il ne vit pas seul, qu’il fait partie d’une société, et qu’il en découle des droits, mais également des devoirs. Avec Vince, il se pose de bonnes questions, des questions vraiment basiques, auxquelles l’éducation aurait déjà dû donner des réponses. Des questions que ne devrait jamais se poser un homme vivant depuis toujours un pays qui se définit comme un modèle pour le monde … C’est fin, très bien écrit et superbement construit, avec une progression et un suspense parfaitement maîtrisés qui, peu à peu, font remonter un passé qui explique le présent.
  


ImageEnrique Serna

Quand je serai roi (métailié, 2009)

Nopal, douze ans, fuit un foyer triste pour se retrouver avec ses amis et s'oublier en sniffant de la colle. Marcos Valladares, riche propriétaire d'une radio putassière, invente un concours imbécile pour récompenser un enfant ayant fait preuve d'héroïsme. Son fils Marquitos, adolescent fêlé, s'amuse à tirer sur les pauvres depuis le toit de sa maison. Damian, pauvre type minable, s'accroche à une dignité factice, pour supporter une vie terne au côté de sa mère … Quelques gamins de rues, de riches parvenus, de soi-disant intellectuels pontifiant, un journaliste tiraillé entre se convictions et la nécessité de gagner sa vie … Autant de personnage qui vont se croiser, pour le meilleur, et pour le pire.
Quand je serai roi du mexicain Enrique Serna est un véritable kaléidoscope, une succession de scènes, en apparence sans rapport les unes avec les autres, mais qui finissent par trouver leur cohérence et dresse un portrait entre drame, farce grinçante et grand guignol d'une ville de Mexico aussi baroque et extrême que celle décrite par Taibo. L'auteur se montre brillant dans tous les registres de son écriture, passant de dialogues d'une vacuité effarante lors de réceptions entre nouveaux riches, au pathétique ou au surréaliste quand il nous plonge dans l'esprit embrumé par les vapeurs de colle de Nopal, de la frustration de Damian, au délires conditionnés par une télévision abrutissante de sa mère, sans oublier l'hypocrisie dégoulinante de bonnes intentions des jury du concours d'héroïsme. C'est méchant, grinçant, parfois drôle, parfois émouvant, toujours juste. Une façon originale et puissante d'évoquer la société mexicaine.
  


ImagePhillip Baker

Rasta gang (moisson rouge, 2009)

New York, 1970. Danny Palmer, adolescent récemment arrivé de Jamaïque avec sa famille, se trouve pris dans un quartier où les antillais sont un bouc émissaire tout trouvé pour les bandes de noirs américains qui s'affrontent avec de plus en plus de violence dans une guerre de territoires sans merci. Démuni, il pense trouver un grand frère qui le protège et lui redonne sa fierté en Dave, un jeune adulte, lui aussi d'origine jamaïcaine, vedette du quartier et champion de foot. Mais Dave est envoyé au Vietnam et Danny se tourne alors vers les Rastafariens et rentre dans cette secte qui va le protéger, et faire de lui un tueur. Suivra une carrière foudroyante dans le trafic de drogue et la violence.
La quatrième de couverture évoque un Scarface rasta, et c'est bien de cela qu'il s'agit. Plus de cinq cent pages d'une violence parfois insupportable. Dans un monde où la notion de solidarité, d'entraide, de partage n'existe pas, où l'ami d'un jour se transforme en l'ennemi mortel du lendemain, seuls comptent les armes que l'on a à la main, et l'argent dont on dispose. Pas de morale, pas de valeurs, un seul but, gagner encore et toujours plus. Certes le style n'a rien d'extraordinaire, certes le roman aurait gagné à être raccourci, tant parfois les récits de massacres se ressemblent, certes certains passages sur la mystique rasta sont un peu lourds, mais dans l'ensemble, le roman laisse un très forte impression et présente le portrait saisissant de la vie du ghetto noir dans les années 70, en mettant l'accent sur une réalité peu connue, du moins ici, la xénophobie de toute une population noire américaine qui n'a parfois que le mot frère à la bouche, mais s'empresse de mépriser et de haïr ces mêmes frères quand ils viennent d'arriver.

 


ImageElmore Leonard

Bandits (Rivages Noir, 2008)

A sa sortie de prison, Jack Delaney change de métier (il écumait les chambres d'hôtel) pour bosser avec son beau-frère comme … croque-mort. Un boulot comme un autre. Ou presque. Il a juste un petit problème quand il faut aller chercher les clients à l'hôpital des lépreux de la Nouvelle-Orléans. Mais là, la cliente est spéciale. Elle est vivante, nicaraguayenne et est accompagnée par une sœur belle comme un cœur. Le début d'ennuie, mais aussi de pas mal de plaisir. Car la pseudo-morte est recherchée par un colonel des contras qui veut lui faire la peau, mais qui est aussi là pour récupérer du fric pour continuer à alimenter ceux que le président Reagan, son ami, appelle les combattants de la liberté. Aider une sœur au grand cœur, être, pour une fois, dans le camp des gentils, c'est bien, si en plus il y a deux millions de dollars à récupérer, c'est mieux.
Rivages continue à rééditer les romans d'Elmore Leonard des années 80, et c'est un vrai bonheur. On a beau connaître le bonhomme, on ne peut manquer d'être émerveillé, à chaque lecture, par son sens du rythme, de l'histoire, et surtout, par ses dialogues absolument extraordinaires. Et dans Bandits, il se surpasse. Un conseil à n'importe quel auteur en herbe, s'il veut voir ce qu'est un bon dialogue, ouvrir ce roman à n'importe quelle page et lire, le sourire aux lèvres. Quand à faire aussi bien, là, c'est une autre paire de manches ! Donc, encore un grand Leonard, 350 pages de pur plaisir. Et, mine de rien, une réflexion sur ce qu'est l'engagement, la vacuité d'une vie centrée uniquement sur soi … Mais rassurez-vous, jamais pontifiant, jamais lourd, toujours aérien. Les dialogues, les dialogues vous dis-je.
(J-M L - février 2009)
 


ImageAlain Emery

Le clan des ogres  (Astoure Éditions, 2009) par Claude Le Nocher 

Mai 1951. Fidèle adjoint du capitaine de gendarmerie Fabre, ancien résistant dont la prestance en impose à tous, le brigadier Craspin est le témoin d’une enquête moins simple qu’il n’y parait. Les quatre membres de la famille Barallon ont été massacrés chez eux, à la Maison Noire. L’assassin attend les gendarmes, mais refuse de s‘expliquer. Il s’agit de César Gavilli, un Italien installé de longue date dans la région, un colosse surnommé l’Enclume. Il semble éprouver une certaine sérénité, comme s’il avait fait justice. Bientôt, Fabre et Craspin reconstituent l’ensemble des faits. Dénoncé en 1943 pour le STO, le fils de César fut arrêté par la gendarmerie, puis abattu alors qu’il tentait de s’enfuir. Toutefois, en consultant les archives, on s’aperçoit que le rapport officiel est vraiment douteux…
Après “Le bourreau des landes”, la deuxième aventure du capitaine Fabre est racontée cette fois par le brigadier Craspin. Cet extrait suffit à définir ce personnage altier et opiniâtre : “Fabre faisait son entrée [en grand uniforme, aux obsèques]… Il avança d’un pas tranquille et sûr, le képi coincé sous le bras, et la main calée sur le pommeau du sabre. C’était comme s’il avait porté dans ses bras chacune des victimes. On le sentait investi. Personne n’aurait osé se mettre en travers de son chemin. À mes côtés, un inconnu murmura en le voyant Il est raide comme la justice ! Et c’était bien l’image qu’il nous renvoyait à tous. Celle du châtiment, incontournable.”
Dans les portraits comme dans les ambiances, l’auteur soigne les détails sans nuire à la vivacité du récit. Chaque scène est parfaitement crédible, servie par une belle fluidité narrative. Roman d’enquête, sans doute, mais ce sont surtout le contexte et les circonstances qui importent, plus que le nom d’un coupable. On peut donc aussi bien parler de roman noir. Ou, tout simplement, d’un excellent polar. Alain Emery confirme ses qualités de romancier.


Le baiser du tueur 
- William Lashner -
Thriller - Éditions du Rocher – 2009

ImageAvec ce roman on se replonge dans l’ambiance de certains romans policiers hard-boiled américains proches du roman noir des années 50 et 60 qui mettaient en scène des « petits futés » à la grande gueule dans des situations traitées avec un humour détaché proche du cynisme ; certains auteurs poussaient cette caractéristique pour faire ressortir plus d’humour à la coule, plus de réparties, et ces caractéristiques prenaient parfois le dessus sur l’intrigue (c’était ouvertement le cas chez un Carter Brown), certains autres se trouvaient à mi-chemin, favorisant l’humour, souvent noir, comme chez un Jonathan Latimer, sans pour autant sacrifier l’intrigue. C’est dans cette dernière catégorie que se trouve le roman de William Lashner, sans cependant déboucher dans l’humour noir pur.
C’est avec plaisir qu’on lit les démêlés de Victor Carl, avocat de Philadelphie avec Julia, son ex-fiancée arriviste et trop jolie, avec qui il vient de renouer, alors que le mari de cette dernière vient de se faire assassiner.
Faut pas plus pour que tout le monde soit convaincu que c’est lui, Victor, le coupable. D’où il se voit obligé de suivre les traces laissées par le mari : un combinard assez puant, un médecin reclassé dans la finance. C’est sur ces sentiers pas très balisés qu’il percutera dans plusieurs affreux qui tous veulent retrouver un ex-associé du bon docteur, et surtout le pognon qui a disparu. Beaucoup de pognon.
Pour s’en sortir, Victor devra compter sur l’aide de dealers Jamaïcains et d’un jeune glandeur qui se découvre subitement une vocation de « privé » (excellent personnage, une parodie mordante du privé « à la coule »). Aussi sur sa capacité de réagir vite et de ne pas se laisser démonter. Pas toujours facile quand il a la faiblesse d’encore croire à son futur dans les bras de la torride Julia, son unique et véritable amour.
Les grands ingrédients du genre sont présents : femme très fatale, course au magot, flics bornés, meurtres multiples, trahisons en cascade, truands en tout genre, méchants prêts à tout, récit fait à la première personne…
Traité avec une bonne dose d’humour dans les dialogues et les réflexions de Victor Carl, le roman ne tombe cependant pas dans le pastiche intégral et se suit avec intérêt. On soulignera d’ailleurs que le dernier tiers renoue en plein avec le roman noir de facture assez classique dans ses péripéties et ses personnages.
Dernier Carl ?
Le baiser du tueur est le septième roman de la série Victor Carl et sera le dernier, provisoirement, comme annoncé par l’auteur. C’est tout à son honneur, car maintenir un personnage récurent au delà de 6 volets (en moyenne) est reconnu comme périlleux par la plupart des auteurs. Seuls quelques exceptions rares démentent cette constatation.
Et Lashner a un potentiel qui doit lui permettre de s’attaquer à d’autres romans noirs. (janvier  2009) (c) Copyright 2009 E.Borgers
  
Le roi du Congo - Alain Berenboom - Bernard Pascuito Éditeur – 2009

ImageLe temps des colonies dans un Congo qui était encore belge.
La colonie épargnée par la toute récente guerre mondiale reste un enjeu économique de taille, notamment par ses réserves énormes de cuivre, de diamant et de ce produit magique dans les mains des grandes puissances de l’époque : l’uranium. Pour ce dernier, la Belgique reste courtisée par ses ex-alliés et suscite l’intérêt des envieux désireux de jouer dans la cour des grands de l’armement. Il faut dire que la prospérité liée aux richesses minières de la colonie n’a jamais échappé aux groupes financiers belgo-belges, dont l’inénarrable -et alors inamovible- Société Générale, holding aux ramifications de pieuvre, véritable gestionnaire de ce Congo au potentiel énorme. Encore heureux que quelques politiciens éclairés aient imposé un système de taxes locale sur les entreprises établies au Congo, taxes réinvesties dans le développement du pays, pour ses routes, ports, transports publics, écoles et dispensaires.
Malgré ces tentatives, la Belgique ne mena pas une politique cohérente de développement social, trop petit pays face à ce Congo grand comme 3,5  fois la France… et aux profiteurs de tout acabit. Et de toutes nationalités.
Derrière la façade officielle, et soutenue par l’indignation d’une bonne partie de la population belge métropolitaine peu favorable au colonialisme, les premières lézardes apparaîtront au cours des années 50.
Ce petit rappel n’est sans doute pas inutile pour resituer le cadre dans lequel évolue le roman d’Alain Berenboom, ce Congo de 1948, dans lequel  on retrouve en figure centrale le détective privé Michel Van Loo, qui oeuvrait déjà dans un précédant roman (Périls en ce royaume). Dans Le roi du Congo, appelé en renfort par un ami attaché à la Sûreté de l’Etat à Léopoldville, ex-membre de la police de Bruxelles, pour enquêter sur un étrange vol commis dans la région sensible du Katanga, dans une firme de transport de cette province du sud-est, productrice de nombreux minerais dont l’uranium. On pourrait soupçonner des mouvements indigènes à tendance indépendantiste, vu le butin qui outre les diamants et l’argent comprend aussi quelques fusils.
Bien que n’ayant aucune connaissance réelle du Congo, Michel acceptera cependant afin de se renflouer car les affaires de sa petite entreprise de renseignements ne sont pas très florissantes. Ses contacts avec la Sûreté sont assurés par trois pygmées railleurs qui le côtoient déjà à Bruxelles et qui serviront d’intermédiaire tout au long de son séjour. Très vite plongé dans cet univers africain étrange qu’il ne connaît pas, l’enquêteur va piétiner et se fourvoyer d’entrée, et ce ne sont pas les milieux Blancs qu’il fréquente qui l’aideront vraiment.
Mais que vient faire au Congo cet amateur de gueuze-grenadine, qui a abandonné Anne en Belgique, cette fiancée qui souvent est le cerveau se l’agence ? C’est ce qu’il se demande, mais c’est surtout ce que se demandent les gens qu’il croise au Katanga, car ils ne peuvent pas croire qu’il est le représentant de la compagnie d’assurance qui doit couvrir le montant du vol.
Tout petit bourgeois, passant mal pour un aventurier, Michel devra affronter le milieu des coloniaux belges, fonctionnaires et dirigeants de firme implantées, ces vrais petits bourgeois, avides de respectabilité, de convenances…et de combines juteuses. Il se frottera à la « compréhension » des pouvoirs locaux envers les entrepreneurs, le mépris organisé dans le traitement des Noirs, les luttes d’influences parmi les fonctionnaires belges, l’inefficacité de la police locale, et aussi à la rigueur moite de ce climat équatorial dont la nature luxuriante n’est que mystères et dangers. Il se verra surtout très vite embarqué dans des aventures qu’il n’a pas sollicitées, essayant tant bien que mal d’y voir clair, parmi ces blancs partouzards dans leurs temps libres mais apparemment plus dangereux que les crocos qui peuplent les rivières.
Si l’aide des trois pygmées ironiques et persifleurs est souvent la bienvenue, la venue d’Anne est accueillie comme un soulagement. Déjà qu’on  a tiré  sur notre enquêteur lors d’une chasse au gros, et qu’il se sent de plus en plus indésirable dans la petite société des coloniaux belges. Il faudra aussi compter avec les hommes-crocodiles, cette dangereuse société secrète noire, des indépendantistes pas très clairs, une beauté chinoise qui a envoûté toute la communauté mâle blanche, des agents soviétiques qui semblent traîner dans le coin…et on en passe.
Plus dense que la forêt équatoriale, plus dangereux qu’un nid de serpents, plus tordu qu’un plan de campagne politique, tel est l’écheveau que devra démêler Michel Van Loo. A ses risques et périls. Seul, ou presque…
Le résultat est une histoire qui tient beaucoup du roman d’aventures des années 30, fortement mêlé de whodunit échevelé au point de sembler en être une parodie par moment, ce qu’un humour en demi-teintes accentue encore tout au long du récit. L’auteur en profite cependant pour laisser se profiler dans  Le roi du Congo des éléments importants de ce qui deviendra le problème congolais et ses dérives des années 60, en décrivant certaines attitudes des « colons » et les compromissions du pouvoir en place, mêlant abus et corruption active, justice arbitraire et laisser-faire. Sous l’œil impavide de la métropole qui a encore fortement besoin de cette colonie et qui ne veut pas de bouleversements  internes, d’où qu’ils viennent.
Dans un roman qui dégage un parfum de fin d’époque et de société sclérosée, fermée, jusqu’à la chute désabusée et ouverte, toute en grisé,  malgré ses apparences de problème résolu... EB  (janvier 2009)  (c) Copyright 2009 E.Borgers 
  


Graham Hurley / Les quais de la blanche (folio policier, 2008) par Jean-Marc Laherrère 

ImageL'inspecteur Faraday n'est pas à la fête. Il semblerait que sa ville de Portsmouth soit le théâtre d'une guerre de gangs pour le contrôle du trafic d'héroïne. Sa compagne et son fils, qui tournent une vidéo sur les ravages de cette drogue, se retrouvent impliqués dans la mort d'un junkie. Un de ses collègues est laissé pour mort par deux dealers. Pour compléter le tableau, il est recruté pour faire partie d'un groupe très restreint qui mène une guerre secrète, même au sein des forces de police, contre le parrain de la ville. Autant de soucis qui risquent fort de le mener droit à la dépression. Surtout que sur le terrain, c'est la blanche qui gagne.
Au côtés de John Harvey, Graham Hurley est un grand du procédural anglais. Comme lui, il sait tricoter une intrigue, dépeindre sa ville, s'approcher au plus près de ses personnages avec une empathie et une humanité qui font merveille. Comme lui il sait passer d'un personnage à l'autre, d'un bout d'histoire à l'autre pour, finalement, rassembler le tout au final. La différence entre les deux c'est que là où John Harvey s'attache plus volontiers à des histoires intimes, Graham Hurley est plus "thriller", plus ample. C'est particulièrement le cas ici, où ses personnages sont pris dans une histoire qui les dépasse, qui se rapproche presque d'une histoire d'espionnage. Une histoire passionnante, et décourageante, tout au long de ses 600 pages. Décidément Hurley est un grand.

  
Laurie Lynn Drummond / Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous (Rivages/Noir, 2009)
ImageKatherine, Liz, Mona, Cathy, Sarah. Cinq femmes flics en tenue à Baton Rouge. Dix histoires qui disent le stress, l'horreur, l'adrénaline, le contact avec la mort, l'alcool pour faire passer, les difficultés, voire l'impossibilité à vivre une vie de famille quand on rentre à la maison … Dix histoires rudes, au raz du bitume, les pieds dans la fange.
Laurie Liz Drummond a été flic. Elle sait de quoi elle parle, elle a très probablement vécu ce qu'elle décrit. Ici, pas de super flic, pas d'enquête poussées, pas de traque, pas de jeu subtil et pervers entre un tueur et son poursuivant. Rien que la découverte du cadavre, le choc, encore et toujours, la trouille sur une scène de crime, l'inattention fatale lors d'un contrôle anodin, l'adrénaline, l'excitation … et la bavure. Le quotidien d'un flic de terrain, confronté quotidiennement à la misère, au mépris, et à la paperasse. Mais aussi la particularité d'être une femme dans un métier qui reste, encore, plutôt masculin. En dix histoires qui peuvent se lire séparément mais qui se font écho, cinq personnages, on vit ce quotidien. On en ressort poisseux, secoué, et touché. Dans ses remerciements, l'auteur dit avoir mis douze ans à écrire ce livre. Cela valait la peine d'attendre. Elle ne sera peut-être l'auteur que d'un bouquin, mais quel bouquin !
 
Andrea Camilleri / Un été ardent (Fleuve noir, 2009)

ImageIl fait chaud à Vigata, très chaud, beaucoup trop chaud. Salvo Montalbano n'a presque plus d'appétit. Juste pour quelques plats froids arrosés d'un blanc très très frais. Livia, son amie génoise est venue le rejoindre, accompagnée d'un couple d'amis qui ont loué une villa à proximité. Et voilà que, dans le sous-sol jusque là caché de la maison, Montalbano trouve un cadavre dans un malle ! (Je sais, le coup du sous-sol caché est difficile à comprendre, mais il faut lire le bouquin, ou être sicilien pour savoir, faites-moi confiance). Le début d'une dispute de plus, et d'une enquête d'autant plus éprouvante qu'il continue à faire beaucoup trop chaud.
Cela faisait un petit moment que je n'avais pas lu de Camilleri, je ne sais pour quelle mauvaise raison. Cela faisait aussi pas mal de temps que je ne m'étais pas autant marré en lisant un roman ! Eclat de rire garanti quasiment à tous les chapitres. La plupart du temps à cause (ou plutôt grâce) à des dialogues absolument fantastiques. Mais aussi à chaque intervention de l'inénarrable Catarella, ou à chaque mouvement d'humeur de notre commissaire préféré. L'intrigue est assez mince, mais on s'en fout ! Et sous le rire, le tableau accablant d'une société sicilienne totalement bouffée par la corruption, les liens entre politiques, mafieux et hommes d'affaire. Une société où la justice est totalement impuissante face aux gros, tellement impuissante qu'elle s'autocensure sans même chercher à combattre. Finalement, il vaut mieux en rire ! Un grand Camilleri.

  
Dennis Lehane / Un pays à l'aube (Rivages/Thriller, 2009)
Image1919. L'Amérique se remet difficilement de la guerre. Les soldats de retour d'Europe ont du mal à retrouver du boulot. La guerre a coûté cher. Les noirs commencent, doucement, à revendiquer des droits. Loin à l'est, la révolution russe … A Boston, les conditions de vie sont de plus en plus dures. Les policiers survivent dans des conditions déplorables, les ouvriers s'organisent un peu partout, les anarchistes font sauter quelques bombes … Les politiques en profitent pour qualifier tout mouvement social de bolchevick, forcément à la solde de Moscou. Danny Coughlin est irlandais, policier, fils d'une des légendes du Boston Police Department. Son implication dans les revendications de ses collègues va le mener, peu à peu, à la rupture avec sa famille. Luther Laurence est un jeune ouvrier noir obligé de fuir Tulsa qui se retrouve à Boston au service de la famille Coughlin. Les destins de Danny et Luther vont se mêler en cette année qui les mènera tous au chaos.
Magistral, monumental, magnifique… Les adjectifs manquent pour qualifier ce nouveau roman de Dennis Lehane, son ampleur, son souffle épique. Mais aussi la précision de ses descriptions, le soucis du détail, de la progression dramatique, et, une fois de plus, la justesse, la complexité, la vraisemblance de ses personnages. Et ces dialogues ! Tellement vrais, tellement justes, qu'on les entend plus qu'on ne les lit. Et cette capacité à être aussi à l'aise, aussi brillant, dans les scènes intimistes qui peuvent être bouleversantes, que dans les scènes à grand spectacle, ou l'on sent la chaleur des incendies, où l'on entend les hurlements, les balles qui sifflent, les os qui craquent, où l'on est gagné par l'exaltation, la panique … Bref, un bouquin immense, à lire, sans faute.
  
Don Winslow / L'hiver de Frankie Machine (Le Masque, 2009)

ImageSur la jetée de San Diego tout le monde aime bien Frankie Machianno, l'homme qui vend des appâts, organise des concours de pêche, a toujours un mot gentil et un conseil pour les clients. Quand il n'est pas dans sa boutique, Frankie vend du poisson, s'occupe du linge de table des restaurants ou loue des appartements. Il faut dire que Frankie a une ex femme, une fille qui va démarrer des études chères, et une maîtresse magnifique qui l'aime. Alors Frankie bosse. Jusqu'au jour où deux petites frappes viennent le voir, et lui propose un petit boulot, pour 50 000 dollars. Frankie veut dire non, m'ais l'un des truands est le fils du boss de LA, alors Frankie redevient Frankie Machine, une légende parmi les mafieux de la côte ouest. Un de ses tueurs les plus craints. Et bien entendu, ça dérape, Frankie est obligé de renoncer à sa vie tranquille, de se planquer, et d'enquêter pour comprendre qui, après tant d'années, peut bien vouloir sa peau.
Autant le dire tout de suite, L'hiver de Frankie Machine n'a pas l'ampleur, l'ambition et la puissance de La griffe du chien. C'est « juste » un thriller parfaitement huilé, au style incisif et impeccable, à l'action réglée au millimètre. Plutôt dans l'esprit de Mort et vie de Bobby Z. « Juste », mais c'est déjà beaucoup. Parce que les pages tournent toutes seules, parce qu'on prend un immense plaisir à le lire, parce qu'on ne peut plus le lâcher une fois qu'on l'a ouvert. Ce qu'on ne peut certainement pas dire de tous les livres publiés à longueur d'année ! Que du plaisir donc, pour ceux qui aiment le genre.2009-02-14


Tim Dorsey / Triggerfish twist (Rivages Noir, 2008) par Jean-Marc Laherrère

ImageJim Davenport est fondamentalement gentil. Prêt à voir le bon côté de son prochain et à lui trouver des circonstances atténuantes. Disposé à bien s'entendre avec la terre entière. Et malgré cela, il a réussi à fonder une famille, et à survivre dans notre monde moderne. Jusqu'à son déménagement à Tampa, Floride. Tout se présente pourtant sous les meilleurs auspices...

Ciel bleu, végétation luxuriante, maison impeccable, voisins … c'est là que ça se gâte. Parce que Lance Boyle, promoteur (véreux, bien entendu) est en train de racheter tout le quartier, pour la raser, et réaliser une plus value juteuse. Jim ne veut pas vendre ? Qu'à cela ne tienne, Lance installe dans les maisons qu'il possède les pires voisins qu'il puisse recruter. Et y a-t-il pire que l'explosif trio Serge (tueur psychopathe qui sait être charmant et érudit), Coleman (spécialiste mondial de la défonce) et Sharon (prostituée déjantée et totalement incontrôlable) ?
J'avais moyennement apprécié Florida Roadkill, mais là, ça y est, je deviens un accro de Tim Dorsey. On retrouve dans Triggerfish twist toutes les qualités du précédent, et en particulier le trio infernal, déjanté et particulièrement jouissif, l'imagination sans limite, le sens du rythme et l'absence totale d'autocensure qui lui permet d'oser tout, et de tout réussir. Et on n'y retrouve pas le défaut de ce précédent roman (du moins, ce que moi j'avais perçu comme un défaut) à savoir cette sensation de ne pas très bien savoir où l'auteur voulait aller. Là c'est clair, il veut faire voler en éclat les fondements de la classe moyenne et policée. Et pour voler en éclats, ils volent en éclats … de rire. C'est absolument féroce, sans pitié… hilarant et génial. Décidément, la Floride inspire de sacrés numéros.2009-01-08



R.J. Ellory / Seul le silence (Sonatine, 2008)
par Jean-Marc Laherrère

Image1939 dans une petite ville de Georgie. Alors que les rumeurs des horreurs en Europe filtrent à peine, la petite ville est secouée par la découverte du cadavre d'une gamine d'une dizaine d'années, violée avant d'être tuée. Joseph Vaughan la connaissait bien, il était en classe avec elle. Quand dans les comtés alentour les viols et les meurtres se multiplient la panique et la colère gagnent. Joseph s'organise avec quatre copains pour patrouiller la nuit, la trouille au ventre. Les adultes eux cherchent un bouc émissaire. Ils finiront bien entendu par le trouver … Quelques années et bien des malheurs plus tard Joseph quittera sa ville pour aller à New York et commencer à écrire. Mais le passé le rejoindra, de la plus douloureuse façon.
Ce roman, excellent, est mal « encadré ». Par une citation de Truman Capote en exergue, et par un résumé qui, inévitablement, fait penser qu'on a là un roman de serial killer de plus. Or, pour commencer parla fin (et le plus facile), si l'on a effectivement un serial killer dans le roman, les sujet est ailleurs. Pas de traque ici, pas, ou peu de suspense à la Connelly (sauf, un peu à la fin). Le propos est autre. Ellory a écrit un roman très noir sur la culpabilité, les traumatismes et l'imaginaire de l'enfance, mais également sur la difficulté d'être différent dans une petite ville, sur le déracinement … De très nombreuses thématiques, traitées avec finesse et beaucoup d'empathie, qui donne une tonalité à la fois sombre et émouvante à ce beau roman noir. Pour ce qui est de Truman Capote, s'il est un roman auquel celui-ci ne ressemble absolument pas, c'est bien à De sang froid ! Capote écrit un roman implacable, d'une noirceur glaçante, sans la trace d'une « prise de position », sans s'impliquer en tant que narrateur, en observant tout (bourreaux et victimes) d'une position totalement externe, Ellory, au contraire, nous plonge en plein cœur du drame, dans la tête d'un personnage qui lui, ses sent, à tord ou à raison, totalement impliqué. Ce qui n'enlève rien, ni à Capote (!) ni à Ellory. Ce sont juste deux grands romans, aussi différents que l'on peut l'être à partir d'un sujet en apparence semblable.



Hugo Hamilton / Triste flic (Phébus, 2008)
par Jean-Marc Laherrère
ImageRevoilà Pat Coyne, héros de Déjanté, flic irlandais de Dublin passablement … énervé. Rien ne va plus pour ce pauvre Pat. Depuis l'incendie où il a failli laisser sa peau, il est en congé maladie, sa femme carmel l'a quitté, son fils Jimmy déconne à plein tube, et surtout, surtout, les irlandais perdent la tête, tournent le dos à leur identité et se vautrent avec délice dans la consommation mondialisée et médiatisée. Un cauchemar pour pat qui se sent garant de l'irlanditude de ses compatriotes. Alors Pat va se retrousser les manches, et tenter de redresser tout ça. Vaste programme.
Est-ce vraiment un polar ? Le fait de prendre pour personnage un flic (en arrêt maladie) et de le mener (ou le regarder) en permanence au bord de la rupture est-il suffisant pour en faire un roman noir ? Je laisse chacun juge de la réponse. Mais quel pied. Pat Coyne est complètement cinglé, et absolument magnifique. Il fout tout de travers, ne résout rien, braille à tout va, s'indigne, picole, gesticule… Nous fait rire, et nous donne envie de pleurer. Ils ont quand même le chic ces Irlandais pour transformer en littérature, et en bonne littérature tout ce qu'ils touchent. Et là, ça marche une fois de plus. Jubilatoire, excellent en ces temps sinistres.
    
 
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