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Une démone canon

Une démone canon : Lucifera par François Darnaudet

 

Image813 s'égare dans les marges infernales pour le plaisir des amateurs du "noir comme l'enfer" !

Il ne faut pas oublier Lucifera et le fragolino !  C’était en octobre 1971, en Italie. Le fiamme dell’Inferno. Dessins du génialissime Leone Frollo sur un scénario de Goethe revu par le futé Rubino Ventura.



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C’était en février 1972, en France. Les Flammes de l’Enfer. Pour 2 francs, on pouvait acheter une bande dessinée format poche, couverture quadri, intérieur noir et blanc, éditée par le sulfureux Elvifrance. L’histoire débutait sur une version érotique de Faust (ce que j’oserais à peine qualifier de “resucée de Goethe”) avant de décoller vers des délires mêlant heroic-fantasy, roman noir et aventures pseudo-historiques moyenâgeuses.
Ces bandes dessinées italiennes vendues en kiosques ou en Maisons de la Presse posaient des problèmes de conscience aux buralistes qui ne savaient visiblement pas où les ranger. La véritable clientèle de Lucifera et de ses émules (Zara, Yra, Maghella, Suspiria, Isabella et autres garces en a...) étaient les adolescents boutonneux et quelques puceaux attardés. Il fallait donc ranger ces petits rectangles mal imprimés loin de la BD noble, Spirou, Mickey, Tintin, Pilote, Pif gadget, pour ne pas inquiéter les parents, tout en évitant le voisinage des luxueuses revues pour cadres adultes en mal d’acoquinement, Play-boy et Lui.
Le buraliste de ma jeunesse avait opté pour un curieux choix. Tous les produits Elvifrance étaient cantonnés au rayon le plus bas, au fond du magasin, au-dessous des revues pour femmes du style Marie-Claire, Femmes d’aujourd’hui, Jours de France et Elle.
Il n’était absolument pas question que j’achète des fumetti avec l’argent réservé à Pif ou à Pilote. Je commençais donc par feuilleter le dernier Lucifera ou Zara, quasiment à genoux, avant de me relever pour acheter le bien-pensant, très asexué et très communiste Pif gadget.
Lucifera était une superbe brune aux longs cheveux, complètement immorale (c’était une ancienne diablesse devenue humaine à cause de son amour charnel pour Faust), aux immenses yeux noirs de princesse maure. Le comble de l’érotisme était invariablement une scène d’emprisonnement (qui revenait déclinée sous diverses formes) où, Lucifera, gardée par des soudards au QI extrêmement faible, simulait de bruyants rêves érotiques qui excitaient les pauvres simplets. Fous d’excitation, les reîtres décidaient de violer, un par un, la pauvre femme... qui les tuait tous, un par un ! Dans un épisode tardif, j’eus même l’heureuse surprise de relire ce classique luciferassien avec Godefroy de Bouillon dans le rôle du gardien.
 La magie érotique de Lucifera venait essentiellement du noir et blanc époustouflant de Leone Frollo. En outre, les femmes de papier de Frollo sont sûrement les plus belles du monde. Que les greluches maigrichonnes de Manara ou les gros tas de Serpieri aient éclipsé les diaboliques et racées créatures de Leone Frollo est, pour moi, un grand mystère. Seules, parfois, les brunes les plus réussies de Pichard pouvaient rivaliser avec Lucifera... Mais là où Pichard croquent de braves filles naïves copulant avec naturel, Frollo campe des maîtresses de la perversion, dominatrices et calculatrices.
En 2003, à Venise, dans la librairie Emiliana, j’achetais quelques cartes érotiques de Leone Frollo de la série Venetian dreams illustrant des poésies de Giorgio Baffo, tandis que mon fils et ma femme feuilletaient des livres d’art. Soudain, un vieux monsieur très digne est entré dans le magasin. Les yeux du vendeur se sont agrandis. J’ai tout de suite compris...

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“Il maestro Frollo !” m’a dit pompeusement le libraire.
Pendant quinze minutes, j’ai discuté, sous le regard passionné de ma compagne, avec cet homme qui avait nourri les fantasmes de mon adolescence. Je lui ai parlé de toutes ses créatures, de ses vieux fumetti, de ses récentes aquarelles érotiques. Il m’a dit que, pour lui, l’époque des fumetti était révolue, il ne faisait plus que des nus artistiques. Après diverses considérations sur ses productions récentes, nous nous sommes serrés la main et Leone Frollo est parti, droit comme un I, vers la place Saint-Marc.
Le lendemain, en buvant du fragolino, ce rare vin au goût de fraise et de miel que l’on ne trouve à l’état artisanal que sur l’île de Burano, nous discutâmes avec ma femme de l’importance qu’eut Frollo dans notre vie de couple.
Venise est la cité de deux grands noms de la bande dessinée, Hugo Pratt et Leone Frollo, deux artistes qui explorèrent avec une subtilité très rare la psychologie et la plastique féminine !
Pour s’initier à Leone Frollo, il faut, soit fouiner chez les bouquinistes et trouver l’un des 15 premiers numéros de Lucifera (Elvifrance), soit commander auprès de votre libraire le très chic et trilingue (français, italien,anglais) The Art of Leone Frollo chez Glittering Images. Il est l’auteur de très nombreuses bandes dessinées dont Casino, Mona Street, Biancaneve, Yra et Naga que vous traquerez si le virus Frollo vous touche...
                                                                    Darnaudet 2009-01-12

     
 
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