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Lire et dire le noir, les Comptoirs du Noir

Il y a bien des manières de promouvoir les littératures policières. La lecture en public en est une. 813 a interviewé Marie Pierre de Porta qui anime Les comptoirs du noir dans un troquet lors d'une soirée chaque mois à Paris.

  813 : Comment et quand les comptoirs sont-ils nés ?

Marie-Pierre de Porta
 : Je viens du théâtre, j’ai été comédienne et metteur en scène avant de devenir directrice artistique. Quand nous avons ouvert, il y a quelques années, le cabaret de chanson le Loup du Faubourg rue de la Roquette à Paris, j’ai forcement mis mon empreinte artistique sur la programmation et sur la ligne directrice du lieu. Mais, j’avais envie de m’investir plus artistiquement et de présenter une forme nouvelle de spectacles qui me tenait à cœur depuis longtemps : la mise en voix de polars.  Cette littérature très ouverte à tous les genres me passionnait depuis longtemps et les auteurs français apportaient au genre depuis quelques années une liberté de ton et une qualité d’écriture remarquables.  J’ai d’abord rencontré Patrick Raynal et Arlette Raynal Lauderbach, puis Piere-Alain Mesplède ; Nous avons lu quelques Poulpe. L’homme aux cercles bleus a été le premier-long-roman mis en voix. Fred Vargas a travaillé au découpage avec moi. Nous avons, ensuite, présenté ensemble tous ses bouquins. Il y a eu Pécherot dont l’univers est très proche du mien, et Carrese, Tabachnick, Izzo, Manotti, Jonquet, Benson, Monfils, Amila, Héléna, Sylvain, Daeninckx, Corbu, Crifo, Quadrupanni, … tous les mardis durant quatre ans, nous avons présenté une mise en voix ou des spectacles de chanson autour du noir.
ImageLorsque nous avons ouvert Le loup du faubourg, la mode était aux premiers cafés philo, politiques…Le fait que les mises en voix aient lieu dans un cabaret de chanson plaçait le roman noir ou le polar dans un contexte artistique qui ne les excluait pas du culturel ordinaire. Cette démarche était facilitée par la liberté que nous avions de présenter ce que nous voulions, en pouvant prendre le temps d’installer cette aventure.
Je voulais me rapprocher des feuilletons radiophoniques qui abordent l’auditeur dans un environnement familier et faire retrouver à l’écoute des mises en voix le même sentiment de découverte, le même plaisir qu’à la lecture.
A ce moment là nous avons peu lu de nouvelles. Puis Le loup du faubourg a fermé ses portes et après un temps de récupération, nous avons repris nos lectures.
Ce temps des Mardis noirs des Comptoirs du Noir (c’est Arlette Raynal-Lauderbach qui a trouvé le titre) a été pour moi une période magnifique. Je pense pour d’autres aussi. Les mardis noirs du Loup étaient suivis avec bonheur. Auditeurs, auteurs, comédiens, chanteurs, musiciens, programmateurs, bibliothécaires, nous formions un clan soudé et joyeux et artistiquement très productif auto baptisé la Meute. Aujourd’hui on retrouve quelques membres de cette Meute aux nouveaux Mardis noirs du Lieu-dit.

813 : La lecture publique à voix haute a pris de la vigueur ces dernières années alors que ce mode avait disparu presque complètement. Qu’est-ce qui explique ce nouvel engouement des lecteurs et du public ?

La lecture publique n’a jamais été une forme très exploité et réservée avant ces dix dernières années au théâtre, à l’institution avec de « grands textes ». Son existence actuelle s’est ancrée dans des cafés ou les bibliothèques ou elle a commencé et qui ont intégré cette expression par un mode plus accessible, dans le cadre d’animations.
La lecture a une place au théâtre aujourd’hui et la mode s’est développée avec textes lus par des acteurs connus et reconnus. Il y a les  « in et les off » et comme, au théâtre.; Les deux formes cohabitent. Est-ce que les publics se mélangent ? Est-ce que c’est le public des jeunes compagnies ou des cafés-théâtres. Qui se retrouve dans les bibliothèques et les cafés ? Ce qui est sûr c’est que les public des petits lieux vient en confiance découvrir des textes et qu’il y trouve du plaisir. Il y a des habitués. On est proche du club ou du cabaret littéraire ou politique, lieux d’agitation, de réflexion et surtout de création. La lecture semble être devenue un art essentiellement urbain. Le besoin de proximité de sentiment de clan, se fait fortement ressentir.
Nous avons remarqué le goût du public pour la proximité avec le texte. C’est un public qui ressemble beaucoup à de celui des cabarets de chansons dites à texte en tout cas à contenu. On retrouve la même qualité d’écoute et de réactions.
Il reste que les lectures ou les mises en voix sont, pour nombre d’entre nous, un moyen de se produire et de présenter des projets artistiques parce que financièrement peu onéreux, Et ce, depuis longtemps ; Il en va de même pour les spectacles de poésie ou de chansons. Ces formes, dans la grande majorité des cas, n’ont pas atteint le « subventionné » et ne reçoivent pas d’aide puisqu’elles ne répondent pratiquement jamais aux critères d’attribution. En persistant à exister, elles fomentent de bien mauvais coups et participent à constituer le terreau de la création.
Quand j’étais à la barre du Café de la Danse, avec Catherine May-Atlani, nous organisions, déjà, de nombreuses lectures et avions ouvert notre théâtre a des lecteurs de nouvelles. Mais cette forme ne me satisfaisait pas totalement.
Lorsque nous avons commencé à présenter des mises en voix le genre était peu exploité sinon pour le théâtre avec Lucien et Micheline Attoun au jardin d’hiver
Il y a aussi les lectures à plusieurs voix de textes de théâtre,( SACD, institutions) mises en place pour faire découvrir des pièces et de permettre leur mise en scène.
Les mises en voix présentées dans des lieux  plus aléatoires et souvent volontairement choisis dans cet esprit ne souhaitent pas dépasser le stade de proposition.

813 : Pourquoi le choix de la nouvelle noire en particulier s’est-il imposé ?

Nous avons beaucoup parlé avec les auteurs lors de découpages de romans pour savoir s’il fallait ou non dévoiler le dénouement. Certains comme Fred Vargas y étaient favorables, d’autres préféraient laisser l’auditeur aller à la lecture du roman. Nous n’avons jamais résolu vraiment ce problème. C’est l’une des raisons du choix des nouvelles.
Mais la plus importante est la proposition de la forme littéraire.
Pour une mise en voix, la nouvelle  ne laisse aucune chance à une interprétation dramaturgique hasardeuse, à un contresens. C’est une forme brutale.
Le découpage d’une nouvelle ne peut jamais être « en dessous » du rythme de l’écriture, ne peut jamais écarter un détail, au risque de rater complètement son affaire.
Je crois  que le polar ou le noir, romans ou nouvelles, ont une fonction cathartique et que la manière d’arriver au dénouement a plus d’importance dans cette optique que le dénouement lui-même qui n’apporte que le soulagement attendu. Quel qu’il soit, il est inéluctable. Il est libérateur, C’est dans les méandres de l’intrigue qui nous y mènent que nous trouvons notre bonheur.
Dans les nouvelles, chaque détail prend une importance capitale. Le dénouement rapide s’il propose une conclusion s’impose encore moins que dans le roman comme un aboutissement. Il reste un acte supplémentaire du récit. La nouvelle en général impose un rythme particulier pour la mise en voix.
Il y a un nombre impressionnant de bonnes nouvelles et le genre est très difficile.

813 : Vers quelle forme de fiction va votre préférence, le monologue intérieur ou le récit classique d’une histoire ? Les dialogues ou le descriptif psychologique ?

Toutes les formes de fiction m’intéressent ; les faits divers de journaux, exemple : la collection des Détectives dont nous avons tiré plusieurs montages,, les récits, les biographies, me passionnent aussi. Quels plus beaux texte noirs que l’exécution de Tropmann de Tourgueniev, le récit de l’enterrement de Louise Michel, les textes des poètes expressionnistes allemands. C’est vrai que ma préférence va à des textes en prise avec une réalité sociale, la poésie contemporaine n’est pas absente de ce choix. Je suis sans a priori ni préférence réelle. Pour le choix d’une mise en voix, certaines formes se prêtent mieux que d’autres et le monologue intérieur ou le descriptif psychologique dans cette optique m’intéressent moins.

813 : Comment les textes à lire ou à dire sont-ils sélectionnés ?

Je lis énormément de romans noirs depuis très longtemps, Je ne sais jamais quel sera le coup de cœur dicté toujours par une émotion, un évènement, une rencontre, une chanson que j’écoute, dont je me souviens, une scène, etc. alors je pioche dans mes piles. Mais j’ai sans cesse besoin d’avoir des textes neufs. D’abord par appétit insatiable et comme pour beaucoup de lecteurs par angoisse de manquer, ensuite parce que souvent, même s’ils ne sont pas mis en voix tout de suite, ils servent de déclencheur à d’autres idées. Le bonheur, est le coup de cœur immédiat. Il s’impose comme pivot central et entraîne la construction d’un montage.

813 : La distribution des textes entre les différents comédiens est-elle aisée, participent-ils au choix ?

Avant d’adapter une nouvelle, c’est à dire de distribuer le texte à des personnages, j’ai souvent l’idée d’un ou deux comédiens qui m’ont paru immédiatement évidents. Ensuite, la vraie distribution vient assez vite ; Quelquefois, c’est la rencontre avec un comédien qui m’entraîne vers un texte. Je travaille avec de nombreux comédiens depuis longtemps. La couleur et l’âge des voix sont des éléments primordiaux. Les comédiens ne participent pas au choix des textes. Ils découvrent le texte à la première répétition. Il y a un abrupt, une immédiateté magnifiques.
Pour la mise en voix d’un texte, il est nécessaire de donner à chaque personnage la possibilité d’exposer les situations, de décrire les décors, Toutes ces informations sont dans le texte. Les comédiens sont nos yeux…

813 : La « mise en voix » des textes constitue-t-elle à votre avis une re-création au sens de l’interprétation ou bien veillez-vous à lire d’une manière satisfaisante bien évidemment mais relativement neutre par rapport au contenu ?

La mise en voix est une première étape avant la mise en scène. C’est une approche dramaturgique, une ébauche qui veut laisser laisse l’auditeur libre. Il est impossible d’approcher le texte d’une façon neutre.
Lorsqu’on le choisit, il correspond déjà à un état. Et on y apporte bien sûr sa lecture émotionnelle, ses « trésors de guerre »
Ce n’est pas une re-création mais simplement une lecture, une mise au jour de mes propres intentions toujours dans les rails du sens mais comme pour une lecture dramaturgique avant une mise en scène.
En tous cas la première lecture du metteur en voix et l’utilisation de l’apport du comédien nourrissent déjà le texte. Plus encore que dans une lecture à une voix, une mise en voix ne permet pas de s’échapper du propos. Pour chaque comédien il y a une ligne directrice, il devient l’affluent d’un fleuve. Il rentre dans le propos et l’amène jusqu’à l’auditeur, il est avec les autres le corps du texte. La difficulté est de garder une immédiateté dans les dialogues. Il ne faut surtout pas figer le texte dans une interprétation. Il doit rester pour l’auditeur comme un livre qu’on peut relire.
Je ne voudrais pas s’il suffise de lire d’une manière satisfaisante.
Quel ennui pour le metteur en voix le comédien et l’auditeur. Je préfère des comédiens plus fragiles, plus dangereux parce qu’ils entraînent vers une obligation de disponibilité totale. Les belles voix m’ennuient un peu. Souvent le texte est périphérisé et on n’a plus que la musique de la voix.

813 : L’environnement sonore est-il un accompagnement illustratif du texte ou bien s’agit-il de ponctuation qui organise la transition en terme de couleurs et d’ambiance.

ImageIl s’agit d’un vrai décor. Du seul décor ; Jamais la musique ne ponctue, elle n’est jamais narrative et n’appuie jamais le texte. Une chanson vient quelquefois, à côté des textes et qui n’a à première vue rien à voir avec le propos mais qui est fédératrice dans la mémoire émotionnelle collective,
qui est le contrepoint du texte. Par exemple à la fin d’un texte de Reboux, extrêmement violent, tous les comédiens ont chanté à l’unisson et sans l’interpréter Je t’aime de Michèle Bernard qui est une magnifique chanson d’amour Mais la soirée avait commencé avec Point de Vue de Jean Arnulf, une chanson très cynique mais très tendre de cet auteur compositeur de la rive gauche. Mais nous chantons aussi David Mac Niel, Shumann, Polnareff, et bien sûr Souchon… Jamais les chansons ne font redite avec le texte. Ce sont des évènements « à part » qui ne sont là que pour nous déstabiliser émotionnellement ; les enchaînements musicaux servent d’entr’acte entre chaque nouvelle.Pour garder une cohésion générale, ce sont uniquement les musiques des chansons qui sont utilisées avec les textes ou des impros sur ces musiques.
Lorsque nous avons lu Germaine Beaumont, l’initiatrice et la reine des Maîtres du Mystère nous n’avons pas résister à ajouter d’infimes détails vestimentaires qui étaient des repères pour situer l’époque. (Mais ce sont des petites coquetteries de mise en scène inutiles.) Si la mise en voix est précise et colle au sens du texte, l’auditeur se laisse emmener. Les voix doivent avoir assez singularité, les comédiens assez de force dans l’approche des personnages pour imposer l’interprétation. Il faut que l’imaginaire de l’auditeur soit privilégié, qu’il accepte de se laisser embarquer sans aucun secours de décor, de lumière. Il faut que nous lui donnions la possibilité de se retrouver devant un texte presque brut.

813 : Accepteriez-vous de vous produire dans les festivals de polar ? Si oui, quelles pourraient-être vos conditions ?

Bien sûr. Et avec des envies de travailler « à vif » des textes écrits presque simultanément par un auteur ou des auteurs.
Pour les conditions, on peut parler d’abord de conditions de présentation.. Les seuls éléments qui me paraissent incontournables sont le lieu clos et la pénombre et le silence environnant Je préfère présenter les mises en voix dans des lieux qui ne sont pas des salles de spectacle, sans rapport frontal figé (évidemment il faut bien que les comédiens soient devant le public) mais dans une proximité qui permet une plus grande écoute, un partage plus grand.
Pour les conditions artistiques, il faut que nous ayons la confiance de l’auteur et donc la liberté de nous emparer de son texte, toujours évidemment dans le respect du propos du sens et de l’écriture.
Pour les conditions financières, elles dépendent du nombre de comédiens et de musiciens engagés.

813 : Voyez-vous d’autres questions auxquelles 813 n’aurait pas pensé ?

Non, je voudrais vous informer que les prochains Mardis noirs n’auront pas lieu au Lieu-Dit pour cause de travaux ; il est possible que la nouvelle configuration de la salle ne s’y prête plus.
Nous serons pour le moment Chez Rita, 67 rue des Orteaux dans le 20ème , Métro Maraîchers ou Alexandre Dumas, pas très loin du cimetière du Père Lachaize.
La prochaine soirée de janvier 2009 : lectures de deux nouvelles de Pierre Charasse extraites De quelques ombres noires paru au Dilettante, des textes de William Mac Givern, Loubieres et Siniac.
En février, soirée Max Obione : « Max Obione dans tous ses états »
Au mois de mars : Le mois des Marie. Soirée pour laquelle je cherche des textes pour 8 ou 9 femmes de 25 à … Appel à auteurs !
La belle aventure continue…
2009-01-16

 

 
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