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Je viens de lire (2ème semestre 2009)

ImageFrançois Darnaudet / Bison ravi et le scorpion rouge (Mare nostrum, 2009)
Julien Gras, après avoir tenté d’écrire, s’est installé comme bouquiniste à Paris. Un matin plutôt tranquille il reçoit la visite de trois gros bras qui le menace des pires ennuis s’il ne retrouve pas, en moins de trois jours, un manuscrit inédit de Boris Vian. Inquiet, mais surtout curieux, Julien part alors en chasse. Une chasse qui le fera voyager de Paris à Eus (c’est dans les Pyrénées Orientales) en passant par Bordeaux.

Il existe deux sortes d’érudition. L’érudition sentencieuse et pompeuse (donc chiante), et l’érudition joyeuse et partageuse. Ce réjouissant roman de François Darnaudet appartient, heureusement, à la seconde catégorie ! Bison ravi et le scorpion rouge ou comment apprendre en s’amusant. Erudit donc, jamais chiant, fourmillant d’extraits plus joyeux les uns que les autres, mettant en lumière tous les talents de l’immense Boris, mené avec vivacité et humour, cet hommage à la Pierre de Gondol est indispensable pour tout amateur de Boris Vian. Mais existe-t-il des lecteurs qui ne soient pas amateurs de Boris Vian ? 2009-09-26
 

Image« 
Missak » Didier Daeninckx, éditions Perrin. Août 2009 par Pascal Polisset
C’est évident, dans quelques journaux, sur quelques sites, quelques critiques littéraires vont ranger le dernier livre de Didier Daeninckx dans la rubrique qui leur colle au clavier : au choix : polar, roman noir, voire littérature noire, pire roman policier…
D’autres, plus aguerris à la lecture de cet écrivain, viendront, peut être, à écrire qu’il invente ou réinvente un genre.
Peut être, plus littérairement, plus en amont de l’actuelle nomenclature des parutions,  serait-il un auteur qui trempant sa plume dans la veine de l’Histoire lui redonne chair et vie. D’autant que c’est dans les entrailles du monde ouvrier, de ces récits oubliés  ou bannis qu’il va chercher son inspiration et construit son écriture.
Arthur Koestler, Manès Sperber, Upton Sinclair, Anton Ciliga, Victor Serge, Georges Orwell, Panaï Istrati, Paul Nizan, David Rousset ont mis en mots et phrases, en romans, les copeaux de leurs vies hachurées par une histoire occultée mais cela reste la bibliothèque inachevée d’une époque où «Il était minuit dans la siècle ».
Ce qui différencie, manifestement, l’écrivain, trop jeune pour avoir été acteur de périodes historiques qu’il traite, de toute la production littéraire actuelle, c’est qu’il renoue un fil cassé entre l’Histoire et l’histoire des hommes et des femmes qui les ont vécues et ce sans aucun respect du silence des convenances et autres lâchetés convenues.
Pire, il écrit des romans dont l’exactitude historique confond les mémoires policières, celles d’historiens patentés et quelques autres imbus de certitudes rarement démenties.
Dans son dernier roman, « Missak », Didier Daeninckx nous conte l’enquête, évidemment improbable – rappel : c’est un roman -- d’un jeune journaliste, Louis Dragère, commis par sa rédaction, celle de « l’Humanité », pour rédiger un papier commémorant les victimes dites de « l’Affiche rouge ».
Le jeune garçon, journaliste à l’Huma, vingt cinq ans au mitant des années cinquante, n’est qu’un enfant du « Parti des fusillés » et s’attelle, sans vergogne, à taper son article.
Il s’agira de rédiger un article préparatoire à l’érection d’un monument dédié aux fusillés du « Groupe Manouchian ».
Dans un Paris victime des inondations, dans la distorsion entre sa vie et celle de son aimée, bloquée auprès du lit d’une mère malade, … de rencontres en réflexions, le doute, qui l’envahit, s’impose à sa raison.
Il lui faudra s’immerger dans l’histoire des communistes, juifs arméniens qui habitent non loin de chez lui, mais aussi en Arménie soviétique.
Il croisera tour à tour Duclos, Aragon, Aznavour, Roland Filiatre, Henri Krazucki, Charles Tillon, Armène Asssadourian, la sœur de Mélinée, l’épouse de Missak, figure emblématique du martyr de ces militants des FTP-MOI, ‘’seuls’’ et isolés résistants de la toute première heure..
Louis est notre guide, il nous repose de la violence de l’Histoire qu’il traverse.
Sa crédulité aimable mais inquiète, une certaine incompréhension sur laquelle il base son enquête, car enquête il existe, nous autorisent, lecteurs, d’être acteurs de la volonté de l’auteur de renouer des liens avec cette histoire, cette Histoire bafouée mais qui demeure totalement essentielle.   
Il est d’évidence que quant à classer ce livre, comme certains autres de cet auteur, il faudrait l’appeler d’un genre particulier, mais je n’ai pas trouvé le mot adéquat : peut être un nouveau genre :  du Daeninckx  ?
Pour ceux qui n'auraient encore pas lu "Missak" de Didier Daeninckx
http://www.dailymotion.com/user/Backstreetprod/video/xagdll_didier
 


ImageGabriel Trujillo Muñoz / Tijuana city blues (Les allusifs, 2009) par J-M Laherrère
Miguel Angel Morgado a déjà choisi un boulot pas facile : avocat défenseur des droits de l’homme à Mexico DF. Pas facile donc, mais carrément impossible, si vous avez chez vous des charpentiers menant un boucan d’enfer. C’est peut-être pour ça qu’il accepte immédiatement quand un des ouvriers lui demande de retrouver ce qu’est devenu son père. Tout ce qu’il en sait, il le doit aux souvenirs de sa mère morte récemment, et aux quelques photos qu’elle lui a laissé. On y voit le papa, d’origine américaine, en compagnie de deux gros bras, mais aussi de William S. Burroughs et de Jack Kerouac. Il a disparu en 1951, lors d’un échange de coup de feu entre trafiquants de drogue et flics à Tijuana.
On reste admiratif devant cette novella (environ 80 pages) qui, sur un format aussi restreint, arrive à planter un décor, créer un personnage récurrent consistant (et pas seulement un archétype ou une caricature définis en deux phrases), faire surgir une belle galerie de personnages secondaires, et, last but not least, tricoter une intrigue qui tient la route et permet à l’auteur de parler autant du présent que du passé. Ouf ! Bien des auteurs n’en font pas autant en plus de six cent pages. Et en plus l’auteur réussi à émailler son récit de quelques digressions fort bienvenues.

  
ImageGuillermo Arriaga /
L’escadron guillotine (points, 2009)
Au lendemain de la sanglante bataille de Torreon, Velasco, avocat, membre de la haute société mexicaine, et inventeur doué, a une excellente idée. Vendre à Pancho Villa une guillotine, améliorée par ses soins, qui devrait lui permettre de se faire redouter de ses ennemis. La démonstration est un immense succès. Pancho Villa est enthousiaste. Tellement anthousiate, qu'au lieu d'acheter l'engin, il offre à Velasco et ses deux aides un honneur … qui ne se refuse pas : Il les enrôle dans son armée. Ils seront l'escadron guillotine. Voilà donc ce pauvre Velasco mêlé à l'armée révolutionnaire, des gens qui ne sont même pas de son milieu ! Mais peu à peu, l'appel de l'Histoire …
Environ 150 pages d'un humour ravageur absolument délicieux. Enfin si délicieux est vraiment l'adjectif qui convient. Noir, très certainement. Très très mexicain également, dans cette façon de rire de la mort. Extrêmement instructif aussi, puisqu'on assiste, entre autres, à la rencontre entre les deux légendes de la révolution mexicaine, Pancho Villa et Emiliano Zapata. Et superbement écrit, ce qui, bien entendu, ne gâte rien. A lire, vraiment.
Un hommage délicieux.
   

ImageJohn Burdett /
Bangkok psycho (Presses de la Cité / Sang d’encre, 2009)
Sonchaï Jitpleecheep est toujours flic dans le 8° district de Bangkok, sous les ordres du tout puissant colonel Vikorn. Il est aussi toujours actionnaire du bordel que tient sa mère. Toujours bouddhiste, et toujours le seul flic incorruptible de Bangkok. Ce qui en fait un être assez à part. Il est rare qu'il perde son calme, ou soit étonné. Et pourtant … Il vient de recevoir un DvD, contenant un snuff movie où Damrong, une prostituée dont il avait été désespérément amoureux, est mise à mort. Et même s'il semble être le seul à s'intéresser au sort d'une prostituée venant d'un village misérable, même s'il doit se heurter à de très puissants personnages, Sonchaï est bien décidé à découvrir qui a organisé cette horreur.
Encore du sensationnel, du rabattu, du rabaché, de la perversion pour voyeurs … Erreur. Avec un tel point de départ, il se pond des kilomètres de thriller plus ou moins frelatés. Mais John Burdett est d'une toute autre trempe, ceux qui ont lu Bangkok 8 et Bangkok Tatoo le savent. Apprêtez vous donc à une plongée de plus dans l'enfer bouillonnant d'énergie de Bangkok, dans un ouragan de bruits, d'odeurs, de saveurs. Préparez vous à prendre de plein fouet le choc des civilisations occidentales et Thaïs, préparez vous à l'immersion dans un monde incompréhensible, et que pourtant l'auteur arrive à nous faire percevoir. Préparez-vous aux pires horreurs générées par la misère, la guerre, le désespoir, et en même temps à l'énergie souriante la plus euphorisante qui soit. Préparez vous à l'humour, à l'amour et à la critique la plus radicale de nos manières d'occidentaux, et des tares d'une société thaï corrompue jusqu'à l'os. Préparez-vous à abandonner vos certitudes. Et préparez vous à de sacrés surprises, et un traitement totalement nouveau de l'intrigue choisie. Préparez-vous, puis lisez, obligatoirement Bangkok psycho.
  


ImageMargot D. Marguerite / La vieille dame qui ne voulait pas mourir avant de l’avoir refait (La manufacture des livres, 2009)
Stan le slave est un jeune truand, spécialisé dans la prostitution et le trafic de drogue, il dépend d’un caïd, le vieux Zampierri. Princesse est une des prostituées de Stan. Quand elle veut arrêter elle s’enfuit et se réfugie chez son frère Paul Verdi, grossiste en fruits et légumes. Mais pas seulement. Il est aussi ancien commando, et petit-fils de Pauline, une grand-mère de choc, rouge parmi les rouges, ancienne combattante de tous les combats d’un XX° siècle qui n’en a pas manqué. Alors quand Stan retrouve Princesse et l’élimine, la mémé décide qu’il est tant de reprendre la castagne. Elle réactive ses vieux réseaux, et c’est parti pour un tour … particulièrement sanglant.
Les grincheux trouverons (avec raison), que le roman aurait sans doute pu être un peu plus court. Aucune longueur dans les chapitres, courts, secs et nerveux, mais dans la construction, qui se perd peut-être parfois dans des scènes pas forcément indispensables. Mais bon, c’est négligeable au regard du plaisir que l’on prend à lire ce bouquin qui, avant tout, déborde d’énergie et d’humour (comme la mémé de choc). Malgré le grand nombre de personnages, tous magnifiques, on ne se perd jamais, les dialogues fusent, les péripéties, passant sans transition du cocasse au tragique s’enchaînent à un rythme d’enfer … Bref on prend son pied. Ce qui n’empêche pas l’auteur de nous infliger quelques coups du sort douloureux, ou ne braquer son projecteur sur les liens entre la pègre et le monde politique et financier, ou sur les multiples saloperies commises au nom de la raison d’état (si si, même dans notre beau pays ça existe). Bref, il serait vraiment dommage de passer à côté de ce roman, et on attend avec impatience le prochain !

  
ImageDavid Goodis /
Cassidy’s girl (moisson rouge, 2009)
Cassidy vit dans le quartier des docks de Philadelphie. Il sombre peu à peu, malgré son boulot de chauffeur de bus. Et il noie de plus en plus sa déprime dans les verres de whisky chez Lundu, bar fréquenté par les épaves du quartier. Avant, il y a longtemps, Cassidy a été un héros de la guerre, et un pilote respecté dans une grande compagnie aérienne. Jusqu’à l’accident dont il a été, à tord, jugé coupable, qui l’a cassé. Maintenant, quand il n’est pas au volant de son bus, il partage son temps entre les bagarres épuisantes avec Mildred, sa femme, et l’alcool chez Lundy. Jusqu’à ce qu’il aperçoive la douce Doris, et entrevoit une possibilité de rédemption.
Moisson rouge édite ici un David Goodis dans la plus pure veine : ambiance nocturne, repère de paumés, pluie, alcool … et un héros qui a chuté, voit une possibilité de s’en sortir, miraculeusement, et finit par plonger encore plus profond. Et les femmes, toujours les femmes, cause de déchéance, ou lueur d’espoir, mais toujours au centre des romans. Comme toujours c’est tendre, poignant, déprimant. On aime ou on n’aime pas Goodis, mais on doit reconnaître la qualité de son écriture, son empathie et la cohérence de son œuvre.
 


ImageGene Kerrigan / Le chœur des paumés (Le masque, 2009)
L’inspecteur Harry Synnott, garda à Dublin, est prêt à manipuler les preuves pour faire condamner les coupables qui risquent de s’en tirer. Un fils de bonne famille viole des filles qui n’obtiendront jamais justice juste parce que sa famille a les moyens de s’acheter de bons avocats. Dixie bataille pour trouver un boulot et récupérer son fils de cinq ans dont la garde lui a été retirée, elle sert parfois d’indic à Harry. Joshua Boyce, braqueur professionnel, prépare un nouveau casse … Eux et quelques autres vont se croiser, se télescoper, pour le meilleur, et surtout pour le pire.
Un chœur pathétique que ce chœur des paumés. Sorte de Short Cuts irlandais, ce roman décrit des tranches de vie, dans la nouvelle Irlande, celle des gagnants, celle de la prospérité, des entrepreneurs, de la richesse acquise d’un coup. Une Irlande factice, clinquante, qui préfère de pas voir tous ceux qui restent en rade. C’est bien sûr à ceux là que s’intéresse Gene Kerrigan, dans ce roman choral magnifiquement construit, terriblement humain, et plutôt désespéré. Pas de rédemption, pas de victoire des bons, ni de la loi, ni même de la justice ou de la morale. Bienvenue dans la vraie vie, où ce sont souvent les plus riches et les plus pourris qui gagnent !

  
ImageEn harmonie
, Jérôme Leroy, éditions des Equateurs par François Darnaudet
Après avoir connu une période faste (voir les remarquables articles et livres d’Elfriede Müller sur le sujet), le roman noir français d’extrême-gauche se raréfie au profit de séries avec des enquêteurs improbables et des thèmes qui sentent le renfermé du whodunit ou du thriller pour méménagères. Heureusement, quelques grands auteurs continuent la lutte, du bon vieil anar roublard qu’est Jean-Bernard Pouy au très énervé gauchisant chavézien Jérôme Leroy. Parlons de l’émule du sous-commandant et de son En harmonie, paru aux éditions des Equateurs, sous une couverture en poupées russes de J.C. Claeys qui s’auto-rend hommage avec le talent qui fit les beaux jours des mythiques éditions NéO. Une jeune femme à la beauté très étrange lit un NéO, La nuit des chats bottés de Frédéric Fajardie sur un fond d’usines qui crachent leur saloperie de fumerolles. Ce qui nous permet d’avoir deux illustrations de Claeys pour le prix d’une. Le roman est de facto parfaitement introduit.
Du côté d’Arras, Marc Albert Simon, un ancien gauchiste de la Gauche Prolétarienne s’est converti au capitalisme mondialiste et décomplexé cher à nos petits chefs d’état occidentaux. Entre deux soirées putassières saupoudrées de coke, MAS prépare une délocalisation juteuse de son entreprise en Inde. Tout roulerait dans le meilleur des mondes de TF1 si un vieil ouvrier italien et sa fille n’avaient fleuré la combine quelques mois avant le déménagement des machines. Comme l’affrontement menace d’être déséquilibré, la jeune femme (celle de la couverture de Claeys) fait appel à Frédéric Fajardie, auteur de romans noirs d’extrême-gauche, ancien de la Gauche Prolétarienne, ami de toujours du vieil Italien.
Jérôme Leroy, le plus beau styliste du roman noir avec Pouy et Dounovetz, mélange le vrai et le faux… voire le vrai et le vrai… Leroy a commencé sa carrière en étant le biographe de Fajardie. Fajardie est décédé le 1er mai 2008. Jérôme Leroy évoque son ami, son maître, en écrivant un roman court, nerveux et violent comme du Fajardie. Le style Leroy est également au rendez-vous : « Il décida de marcher dans Paris. Dans les bistrots autour de la gare, les juke-box jouaient des chansons des Ronettes qui donnaient des envies de promenade aux Buttes-Chaumont, main dans la main, ou même des virées jusqu’en Normandie, sur les plages du débarquement, pour faire l’amour près de ces milliers de soldats morts, un jour de juin 44. »
Leroy tire à la Sten sur toutes les figures de droite et de gauche caviardée qui enlaidissent ses journées : les écoles de commerce, les poètes avant-gardistes, les cadres sup cyniques, les Inrock, les patrons mondiaux, la culture aseptisée, la gauche molle et la droite dure.
Si vous n’aimez pas Fajardie et l’extrême-gauche, je pense que quelques thrillers de 900 pages viennent de sortir en librairies qui vous attendent… si vous avez quelque chose de Fajardie ou Leroy en vous, c’est En harmonie, éditions des Equateurs, 15 euros.
 


ImageLe festin d'Alice - Colin Thibert - Fayard Noir -  Librairie Arthème Fayard – 2009 par Etienne Borgers
Alice Delain est une beauté. Partout où elle passe, les hommes ne s’en remettent pas. Habillez-la de guenilles signées Dior et de tongs  de chez Gucci, et c’est l’émeute, les mâles en rut ne se tiennent plus, même les friqués, les chefs de gangs, les mafieux et les flics.
Mais il y a un hic ; Alice n’est qu’une petite fonctionnaire du service de répression des fraudes, spécialisées dans l’inspection des restaurants, fabriques d’aliments préparés, débits de nourritures diverses, à la chasse du manque d’hygiène, de contaminations bactériennes et de substitutions. De plus la chef du département qui la contrôle la déteste. Bye bye avancement, promotion et salaire décent. Bye bye luxe et voluptés.
Mais la chance va frapper dans la petite vie étroite d’Alice, faite d’amoureux transits type colle et de perquisitions de lieux infâmes : en vérifiant un « appartement raviolis », un de ces appartements clandestins où les chinois font préparer à très bas prix des ingrédients  destinés aux restaurants tenus par des frères de race. Appartement géré par une petite, très vielle et dictatoriale, chinoise qui semble tremper dans des combines bien plus juteuses que plus que la nouille pas fraîche, pour preuve la liasse de billets et la pile de pièces d’or trouvés par Alice sur place, bien cachés. Aussi ce petit carnet qui semble reprendre une série de noms, et d’autres infos, mais le tout en chinois. Si Alice se garde le numéraire, elle se voit obligée de partager le petit carnet avec le traducteur français, Jean-Luc, qui travaille en free lance pour son service. Il a les connaissances qu’il faut, il est cultivé et c’est un homme : pour Alice, facile à convaincre. A hypnotiser.
Peut-être pourront-ils tirer quelque chose de ce carnet, car il semble révéler un trafic de spécialités qui n’a pas encore trouvé son créneau dans les épiceries fines. Du brutal. Pour alice, il semble que cela vaut un pactole s’ils manœuvrent en douceur.
La vieille sera  assassinée à l’hôpital et la police serrera de plus près cette affaira qui n’était qu’une vérification de routine au départ, et c’est à partir de ce moment que tout dérape, que  des tueurs de la mafia chinoise deviendront plus sanglants qu’une Saint Barthélémy.
Tant que ça se découpe entre eux, passe encore, mais de simples flics de province vont écoper aussi. Sans parler de la traînée de cadavres que cette affaire ne cesse de laisser autour d’elle, à, Paris et en banlieue. Ce désordre trop apparent finit par mettre la police sur les dents.
Et c’est au milieu de ce cirque sanglant à la chinoise, qu’Alice sent son appétit croître, et croître : de l’argent elle en veut. Toujours plus. Mais sait-elle vraiment où elle pose ses jolis petits pieds ? Son indifférence pour les relations humaines vont en prendre un coup : Elle devra vraiment faire un effort de public relations. Il y va de sa vie, de celle de quelques autres et pire, de son pognon.
Le trajet d’une femme fatale, corrigée sombre idiote, trop jolie que pour devoir faire de gros efforts de socialisation, au milieu de ce qui est un drame et tourne à la farce macabre grâce à ses mauvais offices. Ange noir frivole du destin, elle broie gentiment tous ceux qui la croisent, alors qu’en arrière-plan la vie ordinaire se charge de détruire le reste et semble n’intéresser personne. Seule la destinée d’Alice compte, pour tout le monde, et surtout pour Alice…
Si la dernière partie du roman plonge dans l’humour noir profond, le parcours et le festin d’Alice font appel à un réalisme certain, mêlant action, violence et fatalisme ainsi qu’un humour distancié plus discret, mais omniprésent. Et cette ironie noire qui est la marque de Colin Thibert.
D’une écriture rythmée et efficace, Le festin d’Alice fait recette et tient le lecteur. N’hésitez pas à vous mette à table…

EB  (août 2009) (c) Copyright 2009 E.Borgers  


ImageJungle rouge - (Red Jungle - 2004) Kent Harrington Thriller - Éditions du Rocher – 2009
Si la jungle du Guatemala est au coeur de ce roman qui, par bien des aspects, est dans la tradition du roman d’aventures, l’autre pôle est sans conteste la personnalité atrophiée et ambiguë du personnage central Russell Cruz Price, Américain par le père et Guatémaltèque par la mère, ayant évolué toute sa jeunesse dans un monde sauvage, protégé par l’argent et le statut social de sa famille au Guatemala. Etudiant brillant et discipliné d’une académie militaire renommée aux USA, formation qui devait le préparer à sa future fonction sociale au Guatemala, il sera frappé de plein fouet par la disparition brutale  en 1988 de sa mère sur fond d’insurrection communiste, femme belle et indépendante,  à la fois très proche et lointaine du jeune Russell. Universitaire, accoutumé à une certaine violence, survivant en ce début de 21e s. comme journaliste spécialisé en économie, désabusé, sans point d’attache véritable, fuyant les liens sentimentaux et affectifs, Russell se retrouve au Guatemala de sa jeunesse, correspondant pour un journal anglais.
Le pays est en pleine tourmente économique déclenchée par l’effondrement des cours du café,  prélude à la tourmente politique que tout le monde pressent dans ce pays que le pouvoir américain veut inféoder à tout prix, quitte à en faire une deuxième Argentine, exsangue financièrement et contrôlée par une dictature. Tout plutôt que le socialisme…
C’est dans cette situation pas très brillante que Russell va investir ses derniers dollars en achetant une plantation de café, pour en fait rechercher à son aise une statue énorme de l’art précolombien qui devrait se trouver  sur les terres de celles-ci, au dire d’une jeune archéologue allemand, Mahler, peu scrupuleux mais brillant et d’une intelligence extrême. Et tous deux seront pris par la fièvre du Jaguar Rouge, cette légendaire statue de jade qui, en cas de découverte,  les rendra riches au-delà de leurs rêves les plus fous.
Mais le destin choisi ce tournant dans la vie de Russell pour mettre sur sa route la très belle Béatrice, jeune, intelligente et mariée à un riche général corrompu qui mène la danse et la répression sur la scène politique guatémaltèque, et qui ne cache plus ses ambitions présidentielles. Par n’importe quel moyen.
Si c’est l’amour fou qui s’empare de Russell, il semble assez vite qu’il est partagé par l’ardente Béatrice qui plus qu’à son tour est imprudente et impulsive, comme possédée par une déraison qu’elle ne contrôle que difficilement. La femme fatale absolue.
Et lentement l’étau dangereux se resserre autour de Russell qui, s’exposant sur tous les fronts met sa vie en danger, allant jusqu’à comploter et soutenir le candidat de l’opposition. Pendant que l’Allemand creuse sans répit dans la forêt hostile, que Béatrice semble se détacher de son dangereux mari, que la CIA américaine est prête à soutenir n’importe quel putschiste ou gouvernement pourvu qu’il ne soit pas anti-business et fortement de droite, pendant que beaucoup ne songent qu’à entasser les richesses par la corruption, le meurtre et la rapine, pendant que la soif de pouvoir s’étale sans vergogne, pendant que les remugles des années 80 remontent lentement, faisant découvrir des pans entiers de la vie et de la mort de la mère de Russell, femme intelligente et d’action, exploitante de plantation au Guatemala, riche, passionnée et très discrète. Alors que la population de base subit toujours les mêmes exploitations, la pauvreté, la violence et les exactions qui sont leur quotidien, simplement en quête de survie dans ce monde qui les ignore, heureuse de survivre aux massacres des  guerres civiles.
C’est dans ce monde en surchauffe, dévoré par la folie, plein de rage de sang et de mort que Russell devra faire face à son destin. Dans la Jungle Rouge.
Si ce roman foisonnant, désabusé et noir, évoque par certains aspects l’ambiance de Le trésor de la sierra Madre, à ce jour Jungle rouge est sans conteste le roman les plus abouti de Kent Harrington. Tout  entier traversé par la vibrance de l’écriture de l’auteur, il est tissé autour de plusieurs destinées qui se télescopent ou se croisent, emmenant dans leurs sillages une palette de personnages consistants et crédibles, loin des emporte-pièces dont se servent souvent les faiseurs qui abordent le genre, sous prétexte d’action.
Poisseux, inexorable, empreint de folie destructrice et de cruauté, le récit vous emportera sur les traces de cette chasse au bonheur où tout est hostile, où tout est permis et où les sentiments altruistes et l’amour ne parviennent jamais à endiguer les calamités. Ou à faire face aux caprices du destin. Recommandé.
Kent Harrington confirme ici encore son talent de romancier. Un auteur original et percutant, dont la qualité d’écriture lui permet d’aborder des sujets renouvelés, fournissant des textes emplis de force et de folie noire qui touchent le lecteur. C’est pourquoi nous ne comprenons toujours pas ce qu’attendent les grands éditeurs américains pour l’incorporer, ce qui devrait lui donner un public élargi et la renommée qu’il mérite dans son propre pays.
Soyons cependant reconnaissants aux Éditions du Rocher qui, en France, assurent actuellement la publication de cet auteur de premier plan. EB (juillet 2009) (c) Copyright 2009 E.Borgers 


ImageMélancolies
- Patrick Mosconi - Roman noir éditions Seuil 02/09 par Pascal Polisset
Patrick Mosconi est un écrivain, à la fois, intriguant et passionnant pour au moins deux raisons. D’abord parce qu’il écrit rarement. Ce qui pourrait n’être que le fait des éditeurs est, en fait, la conséquence d’une foule d’autres vies sourdes et passionnées qui mènent pas à pas, l’homme dans l’ombre et l’envahissent à la limite de la rupture d’existence. Heureusement et malgré lui, ces vies exigent, pour se poursuivre, quelques éclats sombres qui le ravivent et lui imposent  quelques trop courts retours au pas ou au galop, l’auteur ignorant le doux balancement d’un trot de longue haleine.

Patrick Mosconi est un écrivain, à la fois, intriguant et passionnant pour au moins

Ces deux derniers livres : « Sans mots dits » et « Mélancolies » écrits coups pour coups, le réinventent en même temps qu’ils le réinvitent sur les festivals, sur les rayons des libraires. Dernièrement, au festival du roman noir de Frontignan, un ami commun me disait : « Mosco écrit toujours la même chose depuis trente ans ». J’ai trouvé cette phrase d’une incroyable justesse : sous couvert d’un humour acide, le frère commun définissait cet écrivain.Patrick Mosconi écrit une incessante invitation à un détour de lecture, un peu comme ces bras de fleuves que les aménagements ont mis en marge du cours principal et qui reviennent lentement, inlassablement au cours principal pour donner leurs eaux jusqu’à l’estuaire, jusqu’à la mer immense. Dans ces bras, que les aménageurs nomment « morts », les naturalistes savent retrouver toute l’histoire du fleuve, toutes ces espèces vivantes qui ont été mises au rencard des exigences économiques et qui s’immiscent en permanence pour redonner de la vie au cours principal.Dans ses bras, au bout des doigts de l’écrivain, un clavier pour outil, ce sont ces vies reléguées qui imposent leurs existences face au flux tendu des certitudes imposées et si débilitantes.Dans « A mots dits » l’auteur balade ses personnages au gré des événements et des misères qui les ont créés. Dans « Mélancolies », nous sommes dans un huis clos, plus précisément dans plusieurs cercles clos. Chaque personnage reste confronté à sa propre histoire et  se retrouve « hors de lui », obligé de « partager » ce qui lui est le plus personnel.. tout autour d’un silence pesant.. d’une incroyable convergence. Ce qui est essentiel dans l’écriture de Patrick Mosconi c’est que, si « il écrit toujours la même chose depuis trente ans.. », la petite musique de fond de ces livres oblige de changer de disques pour les mieux apprécier.

Pour ce nouvel ouvrage, j’ai choisi a contrario : Paolo Conté. Cela m’a aidé à passer les épreuves du récit. 2009-08-19 

 


ImageVendetta

- R.J. ELLORY Sonatines Editions, traduit par Fabrice Pointeau - Sortie prévue en août 2009 par Jeanne Desaubry
U.S.A. Louisiane. La fille du gouverneur disparait, et voici tout de suite le FBI sur les dents. L’état dans lequel on retrouve le garde du corps de la jeune fille – martyrisé, cœur arraché – laisse augurer le pire. D’autant que le temps passe. Lorsqu’au bout de plusieurs jours un certain Ernesto Perez prend contact avec le FBI en exigeant de pouvoir s’entretenir ave Ray Hartman, personne ne comprend, l’intéressé moins que quiconque. Hartman, obscur élément d’une cellule de lutte contre le crime organisé à Washington est alcoolique, proche de se faire définitivement virer de chez lui par sa femme qui n’en peut plus. Ernesto Perez détient la jeune fille. Il le prouve. Mais, à quoi rime cette volonté de raconter sa vie, depuis ses débuts au monde comme fils malheureux dont le père alcoolique tue sa mère, jusqu’à sa retraite de tueur de la mafia ?  Il n’en démord pas, ne donnera d’indication pour libérer son otage qu’au moment choisi par lui, lorsqu’il aura tout dit.Bien sur, chaque jour amenant son lot de révélations, le FBI enquête. Certaines révélations, toutefois, plongent les autorités dans la confusion la plus totale. C’est toute l’histoire du pays que l’on revisite entre l’assassinat de Marylin Monroe et de JF Kennedy, la baie des Cochons, la disparition de Jimmy Hoffa –président du syndicat des camionneurs -. Les aveux circonstanciés deviennent particulièrement gênants quand ils mettent en lumière l’implication du gouverneur, père de l’otage, dans la criminalité. Gênants… au point de ne pouvoir être entendus ?Le roman avance « en crabe » et les chapitres alternent savamment les révélations du vieux tueur cubain, qu’on finirait par trouver (presque) sympathique, l’enquête menée fébrilement par une équipe du FBI prise à la gorge par le temps et les pressions politiques, et les désarrois d’Hartman, le flic dépressif auquel se confie Perez. Le tableau des cinquante années de vie criminelle aux Etats-Unis que fait Perez est affligeant et très convaincant. Plus que le personnage du flic qui lui sert d’oreille, alcoolique dépressif et velléitaire, à la recherche de sa rédemption. La construction du roman est intéressante, soutenant un rythme et installant un suspens assez convaincants tous deux. On ne retrouve toutefois pas le souffle épique et la profondeur de son premier roman « Seul le silence », justement récompensé par le Nouvel Obs qui lui a décerné le prix du meilleur roman étranger 2OO9. Ellory fait son beau gosse sur le rabat de la couv. Dans la notice bio, on apprend qu’après voir grandi à l’orphelinat et tâté de la prison, il a été musicien dans un groupe de rock puis photographe. Un brave gars en fait. Sa façon d’égratigner le sentiment de supériorité de « l’oncle Sam » répond peu à son physique de quater back… C’est sans doute en raison de ses origines anglaises. Pas grave. Il écrit des histoires assez noires pour passer la barrière de l’Atlantique en compagnie des grands maîtres même s’il est plutôt, avec ce roman, en seconde classe tandis que son presque homonyme, son confrère anagrammique : Ellroy, sirote son whisky au salon des premières …  


ImageLa bannière était en noir

  Christian Roux -Suite noire n°29 - Éditions La Branche – 2009 par Etienne Borgers
Dans ce bref roman en forme de longue nouvelle, on assiste à l’ébauche d’une destinée perdue, celle d’un jeune homme qui s’épanouira dans la violence et la force destructrice, véritable incarnation du fascisme tranquille.Gregory, mais ce n’est pas son prénom, est à Paris principalement pour fuir la non-vie qu’il a dû subir en Normandie dans une famille d’accueil et avec l’espoir de se faire un nom. Introverti, peu doué pour la dialectique ou les raisonnements, ne connaissant rien à rien, seule sa volonté de survivre le guide dans l’immédiat. Dans la misère et l’isolement.Il y a aussi ces soudaines bouffées de violence, car sous ses apparences malingres il est doué d’une force peu commune et d’un sens aigu de la castagne destructrice. Qui ne demandent qu’à exploser lorsqu’on veut user de la force  à son égard. Il finira par fraterniser avec un trio de copains, branchés castagnes, sortie de stades de foot et se mêlant d’autres combines politiques qu’il ne comprend pas bien. Ils lui trouveront même de bons boulots : garde, vigile, protection de politiques trop à droite. Mais Paris continue de l’agresser, sa naïveté l’y met en permanente posture d’idiot à plumer et certains groupes ne se gênent pas pour le ridiculiser en public. Heureusement que ses nouveaux copains l’aident à décoder, à y voir clair et à reconnaître l’ennemi. Sans qu’il s’en rende compte, ils canaliseront son dépit et sa hargne. Et Ils lui apprendront la haine. La haine des autres races, la haine de ce qui est différent, la haine de ce qui s’oppose. Dans des combats à mains nues contre les groupes adverses durant lesquels Gregory se sent réellement vivre  et trouve la sérénité.          La banale histoire de Gregory, à peine plus de 18 ans, se transformant en casseur, en hooligan et en aidant de milices politiques. Toujours prêt, toujours devant. Dans le sang et la peur.Christian Roux nous illustre par son récit le cheminement  de jeunes laissés pour compte, citoyens sans défense morale et sans savoir politique ou historique, sans réelle instruction, broyés par une vie harcelante et sans pitié, souvent exploités, errant sans repères pour se retrouver sur la pente du fascisme ordinaire et finir alliés d’un populisme sans subtilité qui semble tout éclairer. Proies toutes trouvées pour être absorbées par les factions violentes et agressives du fascisme primaire. Et de tous les totalitarismes. Le destin brutal de Gregory. (c) Copyright 2009 E.Borgers   
ImageLes Promeneuses Sur Le Bord Du Chemin
– Pierre Pelot - éditions PHEBUS par Claude Le Nocher
Quinquagénaire, Paul Blair est une sorte de détective s’occupant de renseignements professionnels. C’est lui qu’un correspondant anonyme a choisi pour transmettre des lettres de menaces à Adrien Norte, célèbre auteur de best-sellers depuis trente ans. La première rencontre réelle, à l’agence, entre Paul Blair et Adrien Norte est tendue. Blair n’éprouve aucune sympathie pour cet écrivain trop médiatisé, pour ce personnage qu’il s’est façonné. Issu d’une famille aisée, Adrien Norte est devenu très jeune un auteur à succès. Son second mariage, avec Ladia, date de cette époque. Ils ont une fille, Mélanie. Image d’un bonheur familial qui plait à ses lecteurs. Il demande à Blair la plus grande discrétion, autant envers ses proches que pour son public.Les textes des lettres de menaces sont sibyllins, n’évoquant guère de souvenirs précis chez Adrien Norte. Il serait responsable de la mort d’une nommée Marisa, vingt-huit ans plus tôt. C’est bien cette année-là qu’il rencontra Ladia, son épouse, mais il ne s’intéressa guère à l’amie de celle-ci, Marisa. Pourtant, cette dernière était enceinte de leur enfant, selon le menaçant corbeau. Puisqu’il lui préféra Ladia, Marisa se suicida. Pitoyable affaire, sans doute, mais l’écrivain affirme ne pas être en cause, ne pas mériter la haine de ce mystérieux ennemi.En six semaines, quinze nouvelles lettres sont adressées à Adrien Norte. Paul Blair et son jeune adjoint Kenny assurent désormais la protection de l’écrivain et de sa famille. Au gré de leurs balades, comme dans ce jardin public de Nancy, Blair et Norte confrontent leur philosophie de la vie. Une façon pour eux de comprendre la motivation profonde de celui qui menace les proches de l’écrivain. Né d’un premier mariage, son fils Griffith est la première cible désignée. Cette Marisa, Adrien Norte ne s’en rappelle vraiment pas, fasciné qu’il fut par Ladia. “Dites-lui cent mille fois que vous ne vous souvenez même pas d’elle. Ça n’a strictement aucune importance. Il s’en souvient pour deux” estime le détective. Ce serait donc le mari de cette femme qui, depuis vingt-huit ans, aurait cultivé sa douleur et sa haine ? Le rôle de Griffith, artiste incertain à l’esprit dérangé, n’est pas clair non plus. Le passage à l’acte de l’assassin éclaircira peut-être la réalité des faits passés…“Homicide par désinvolture”, tel pourrait être le titre de ce roman, s’il s’agissait d’un polar plus traditionnel. Après une longue et féconde carrière, Pierre Pelot n’a plus rien à prouver. Exemple de sa maîtrise, c’est en quelques mots qu’il nous situe le détective : “Beau temps que je ne me reconnais plus, si tant est que ça se soit jamais produit. Ce qui est certain, c’est que j’ai la paupière droite qui tombe et gêne ma vision des choses. Il parait que je pue de la gueule, aussi, ça ne date pas d’aujourd’hui, on m’en a fait la réflexion, accompagnée d’une grimace écœurée.” Et pourtant, il continue à explorer des manières narratives originales.La base de cette affaire pourrait être un sombre mélo, “une banale mais néanmoins exemplaire tragédie.” Mais c’est tout en finesse qu’il traite le sujet. En filigrane de l’apparente simplicité, apparaît une véritable force psychologique. Les héros ne sont pas dans l’action, ils existent par leur “être”, leur vécu. C’est même la sobriété des images et des effets qui trouble et captive. Nul besoin d’un lourd suspense pour nous passionner. Juste deux hommes aux parcours différents ou opposés, face à face, pour tenter de comprendre une situation énigmatique. Un récit magistral ! 


ImageRendez-vous Au 10 Avril

– Benoît Séverac - éditions TME
Toulouse, au tout début des années 1920. Encore récente, la Grande Guerre a profondément marqué cet inspecteur de police. Sans doute parce qu’on lui confia des missions hors normes. Il ne soigne guère son aspect, ne cherche pas à sympathiser avec ses collègues, abuse des boissons alcoolisées, et c’est un habitué du bordel de chez Lulu. Surtout, il a besoin de morphine pour effacer les visions d’horreur qui le hantent. L’école vétérinaire est une des institutions toulousaines. Le Professeur Chervin, un des enseignants, vient de s’y suicider dans son bureau. L’inspecteur se rend sur les lieux, et interroge les premiers témoins. Selon le concierge et le surveillant, Chervin n’était pas très liant avec les autres. Guignard, le directeur de l’école vétérinaire, est peu coopératif, pressé que l’inspecteur boucle une enquête inutile.Rue Monplaisir, la mort de l’huissier Raynal apparaît assez suspect à l’inspecteur. Des voisins ont signalé des cris, et vu une silhouette s’enfuir. Pourtant, le Dr Millot n’a constaté qu’une crise cardiaque, et signé le certificat de décès. L’absence de l’employée de maison permet au policier de comprendre rapidement les faits réels. C’est dans la chambre de celle-ci que s’est déroulé le drame, impliquant son fiancé, André Pluni. Pas insensible à la veuve Raynal, l’inspecteur est prêt à relativiser l’affaire, si le Dr Millot se montre compréhensif en lui prescrivant ce dont il a besoin. Du côté de l’école vétérinaire, l’adjoint de Chervin masque mal l’antipathie que lui inspirait son collègue. Ce Cavaignac jalousait sa carrière, car il était aussi compétent que lui.L’inspecteur fraternise tant soit peu avec les étudiants de 4e année, les praticiens. Tous sont des anciens combattants, ayant repris leurs études, mais il est difficile de gagner leur confiance. Parmi eux, André Pluni, sur lequel l’inspecteur fait pression. Néanmoins, le policier est conscient qu’à “Toulouse la menteuse”, personne ne lui a dit la vérité dans ces deux affaires. Et ce n’est pas sa hiérarchie qui le soutiendra, pas plus que son collègue Durrieu qui hérite de ses enquêtes. Pourtant, le document Secret Défense que l’inspecteur a découvert dans le coffre-fort mural de Chervin est capital. Et il faudrait savoir pourquoi une société immobilière fit don d’un riche appartement au même Chervin. Peut-être que les fantômes qui obsèdent l’inspecteur vont l’empêcher de faire toute la lumière sur des morts suspectes…Après la période gallo-romaine dans “Les Chevelues”, Benoît Séverac utilise un décor historique plus récent. À travers les personnages et les ambiances, il évoque assez justement cette époque suivant la 1ère Guerre Mondiale. Léger anachronisme, peut-être, au sujet de Sidney Bechet et du jazz, pas encore vraiment popularisé, les Français ayant plutôt adopté le charleston. Par contre, sur l’idéal patriotique exacerbé de certains face aux anciens combattants désabusés, ce fut bien le cas. Au cœur de l’intrigue, un inspecteur de police presque anonyme, moralement détruit, déjà en survie, cherche une vérité qui n’intéresse personne autour de lui. Bel exemple de héros solitaire, qui ne suscite pas la compassion ou l’apitoiement du lecteur, mais que l’on suit en espérant qu’il ira le plus loin possible dans ses investigations. Maîtrisant la progression du récit, l’auteur parvient à nous captiver, entretenant noirceur et suspense, autant sur les décès actuels que sur le passé de son policier. Séverac confirme ses qualités d’auteur. 


ImageDieu veille Toulouse

- Jan Thirion - Collection L’écailler, n°111 – Éditions L’écailler du sud – 2009
« En délicatesse avec sa compagne, préoccupé du sort d’une adolescente handicapée dont il est presque le père, secondé par une jeune stagiaire dont il est presque l’amant, Dieu court après la vérité au péril de sa vie et de celle de ses proches. »Franz Dieu est flic à Toulouse et les quelques lignes ci-dessus, extraites de la quatrième de couverture, définissent avec une précision remarquable quel sera le ton et le genre du roman noir qu’elles présentent. Car il s’agit bien d’un roman penchant vers l’humour, un pastiche  parodiant à la fois les enquêtes de flic officiels et le roman de serial killer, genres tellement éculés qu’ils se pastichent souvent eux-mêmes sans le savoir. Mais dans le roman de Jan Thirion, rien n’est innocent et certainement pas les intentions de l’auteur. S’il manie l’humour c’est avec une certaine réserve dans l’immédiat du texte pour cependant déboucher sur l’ironie et l’hénaurme dans les perspectives générales et les péripéties. En passant aussi par une bonne dose d’irréel, ce qui fait flotter tout ce roman, noir par bien des aspects, dans une espèce de monde parallèle qui n’appartient qu’aux personnages. Et dans lequel, toute résurgence d’un monde trop réel plonge immédiatement le tout dans l’humour noir. Et la confusion. Pour notre plus grand plaisir.D’une lecture plus qu’agréable, grâce à l’écriture contrôlée de l’auteur, Dieu veille Toulouse fourmille de trouvailles dans les noms, de jeux de mots discrets et de personnages faussement sérieux. S’y ajoute l’ironie des indices issus de  résultats de raisonnements ahurissants, un dynamitage du rationnel des enquêtes qui servent d’ossature aux « mais c’est qui qui l’a fait » si cher aux romans à énigmes.

A souligner, l’excellent monologue du meurtrier répartit sur plusieurs chapitres, qui au-delà de la charge apparente d’une recette trop souvent utilisée par les faiseurs, débouche sur un récit final dont se dégage une poésie indéfinissable, faite d’horreur, d’innocence et de surréalisme. Ceci juste avant que le roman ne se termine sur une prolongation inattendue et macabre. (c) Copyright 2009 E.Borgers 


ImageMarcus Malte / La part des chiens (folio policier, 2008)
Ils sont deux et ils marchent. Devant Zodiak. Il parle toutes les langues, connaît les secrets des étoiles et des constellations. Il cherche Sonia, son amour disparu. Derrière, fidèle comme un chien, Roman, le Polak, son beau-frère. Si on regarde mal, on dirait deux clodos. Si on regarde bien, on a peur. Pour retrouver Sonia, la princesse funambule, il leur faudra plonger au cœur de la fange de la ville, et en affronter les cerbères. Mais Zodiak est prêt à tout.
Waouw ! Quel roman. Quelle plume. Quel imaginaire. ON en reste presque sans voix. A lire comme un conte, comme un rêve, comme un cauchemar. On passe sans la moindre transition de la poésie la plus pure à la trivialité la plus crasse. On côtoie les anges, la phrase d'après on est en pleine merde. On suit et on aime deux personnages que l'on ne voudrait surtout jamais croiser. On tombe amoureux de Sonia, on croit au pouvoir de Zodiak, on a faim avec Roman. Et il faut se secouer quand on referme le bouquin pour être sur qu'on est de retour sur Terre, avec tous nos petits problèmes triviaux. J'avais raté ce roman, mille fois merci à la réédition qui m'a permis de le lire.



ImagePaul Colize / La troisième vague (Krakoen, 2009) par Jean-Marc Laherrère
Vassili Sokolovski est un habitué de l'horreur. Photographe à l'agence Associated Press, il est à Bagdad quand il reçoit un coup de fil de son ami Pierre. Celui-ce lui confie un nom, puis se tait. Quelques minutes plus tard, le frère de Pierre l'appelle, il a été abattu, à Bruxelles. Vassili s'y rend immédiatement, et décide de découvrir pourquoi son ami est mort. Son enquête va l'amener à s'intéresser à une affaire judiciaire belge vieille de vingt ans : Deux vagues de massacres, perpétrés essentiellement autour de petits commerces, ayant fait une trentaine de morts. Les coupables n'ont jamais été identifiés.

Impeccable. C'est le mot qui vient spontanément à l'esprit à propos de ce roman que Paul Colize a écrit à partir de faits réels, l'affaire des tueurs du Brabant. Le style, en premier lieu, est remarquable. Sec; précis, rythmé. On dirait du Manotti. La construction ensuite, qui accroche immédiatement le lecteur, insère toujours au bon moment, quelques retours vers le passé qui finiront, à la toute fin, par reconstituer le puzzle. De la très belle ouvrage.    2009-07-13



ImageDominique Delpiroux « Légionnaire Victor » L’Ecailler, mars 2009 par Jeanne Desaubry
On avait laissé l’inspecteur Camille Fourestier, fragile colosse d’1,92m, dans les bras de son libraire rêveur, face à une inquiétante panthère (Felix Rex, du même auteur). La revoici en capitaine, chef de la Crim’ de sa ville du bord de l’Atlantique, mariée à son homme de lettres, mais planant toujours dans les nuages, peut-être du fait de sa grande taille…
Au menu, cette fois, des cadavres qui s’accumulent et qui ont pour point commun d’être mystérieusement nettoyés jusqu’à l’os. Comment Camille trouvera-t-elle la solution à ce mystère ? Et que vient faire dans cette affaire la diva des médias, la belle Félicia Rey ? Un méticuleux travail de flic, des adjoints à la hauteur de leur chef, un cousin aveyronnais un peu sorcier : Camille Forestier ne manque pas d’atouts dans sa manche, l’humour en prime, mais elle va se faire sacrément peur.
Celui-ci me plait beaucoup plus que les deux précédents. Il y a d’abord le personnage. Colosse gênée par la démesure de ses bras et de ses jambes, condamnée à marcher tête baissée pour éviter les bosses, régulièrement prise pour un homme, Camille Fourestier est une femme chaleureuse, femme d’amitiés, d’ouverture aux autres, attachée à son mari et à sa fille, mais assez ouverte… au reste.
L’intrigue n’a rien de transcendant, mais présente suffisamment d’éléments originaux pour offrir de l’intérêt. Les personnages secondaires sont solides, typés et sympathiques.
 

ImageEric Miles Williamson Noir béton Fayard Noir, octobre 2008 ; 352 pages ; 20€
4ème de couverture : San Franciso, Etats-Unis. Broadstreet, Rex, Juan, Don Gordo et les autres vivent dans la « gunite » cette glaise collante faite de ciment et d’eau dont ils arrosent les fondations des immeubles, les piles de ponts, les tunnels et les digues.
La gunite fait leur fierté, elle les exalte et les dresse contre les éléments. Elle les dévore aussi. Car Broadstreet, Rex, Juan, Don Gordo et les autres vivent au bord de sables mouvants. Fatigue, alcool, intrigues et pauvres expédients creusent la solitude, rongent l’équilibre, la vigilance, l’espoir, la famille et les dents.
Noir Béton, c’est le quotidien de ces hommes précaires, violents et solitaires. C’est le travail au noir, la dureté des patrons, l’impuissance des syndicats. Le portrait magnifique, lancinant ; d’un peuple voué, au rythme d’une poésie anonyme, à l’édification d’un empire qui ne les reconnait pas.
On assiste, mais sans assistance. On entend, mais sans traduction, on effleure la surface, sans explication. On est enfoncé dans la gunite, son âpreté, la sauvagerie, la démesure, la folie des hommes et du système.
Le style de Williamson vaut un accessit immédiat à lui seul. Le style oscille entre scat et onomatopée, mais c’est le plus grinçant des blues, celui écrit à la scie à béton. Vous en prenez plein la gueule pour le prix d’un bouquin et, plus jamais le livre refermé, vous ne regarderez un chantier de la même manière.
« Noir béton » est plus que noir. Violent, dur, sauvage et désespéré, c’est un bouquin comme on en a peu écrit. A le lire, me sont revenues des impressions très anciennes, quand Upton Sinclair me secouait en me racontant les abattoirs de Chicago… A lire, tôt ou tard, absolument.
 



ImageDu feu sous la neige

Chuck Logan Éditions du Masque, 2009, 451 pages, 21,50 € 4ème de couverture : Phil Broker, l’homme des missions infiltrées et inavouables, se retrouve en famille pour la première fois depuis longtemps ; et quelle famille ! Sa femme Nina, officier supérieur de l’armée US, fait une dépression carabinée à la suite d’une intervention armée où elle a été grièvement blessée. Pour favoriser sa convalescence, ils ont trouvé refuge en bordure de lac, dans la maison isolée d’un vieux complice de Broker vétéran du Vietnam comme lui. Personne ne devant savoir qui ils sont réellement, ils restent à l’écart de la communauté et leur fille Kit ne peut pas mener la vie des enfants de son âge. Leur foyer, devenu une vraie cocotte-minute, part en vrille lorsque Kit agresse un camarade dans la cour de l’école. Les parents du gamin sont cinglés et son oncle, un trafiquant de drogue qui veut la peau de Broker, passe rapidement à l’action.  

Voilà une 4eme bien pauvre ! C’est pas pour critiquer, mais heureusement qu’il m’arrive de me jeter dans un bouquin comme je me ficherai dans les flots glacés de la Marne, parce que sinon, jamais je n’aurais ouvert ce roman et j’aurais grandement eu tort. Car c’est du thriller, du beau, du bon. Des personnages denses, avec une belle épaisseur, une dynamique familiale inusitée et intéressante, un suspens impeccable, un montage à l’américaine, certes, sans un faux pli, mais racheté par la neige, le froid, le chant permanent des loups (oui,oui, on les voit même tout à la fin, mais ne comptez pas sur moi pour dévoiler dans quel cadre).
Ce roman ne se contente pas d’être monté comme une horloge pour ce qui est du déroulement. Il pose des questions comme dans un vrai roman : jusqu’où pousser l’implication personnelle dans sa carrière ? Que faire quand la volonté ne suffit plus et que le corps dit non, comment élever ensemble un enfant quand on n’est d’accord sur rien, comment faire face à la dépression profonde quand on n’a pas de réponse à toutes ces questions.
Bref, de l’américain, mais du bon, le dessus du panier. (Et je fais référence à tous ces romans que plein de gens adorent mais pas moi…)
C’est le second opus des aventures du héros. Je vais de ce pas me mettre en quête du précédent. 2009-07-13



ImageCraig Johnson / Little Bird (Gallmeister/Noire, 2009) par Jean Marc Laherrère
Walt Longmire est le shérif du comté d’Absaroka, Wyoming, USA. En général, son boulot consiste à arrêter des chauffeurs saouls comme des vaches, séparer des couples qui se castagnent, ou régler des conflits de pâturages. Sauf quelques années auparavant où il a arrêté quatre jeunes gens qui venaient de violer une jeune Cheyenne souffrant de légères déficiences mentales. Les quatre s’en étaient sortis avec des peines minimales. Le plus agressif des violeurs, Cody Pritchard vient d’être trouvé par des chasseurs, abattu d’une balle de très gros calibre. Accident de chasse, hasard, ou début d’une vengeance ? La tranquillité de Walt semble prête à voler en éclat, alors que la première tempête de l’hiver est annoncée.
Du Gallmeister pur jus. Comme Tapply ou Tenuto. Les grands espaces (ici, après le Montana et le Maine, le Wyoming), une nature magnifiquement décrite, personnage à part entière du roman ; des personnages hors norme, qu’on aime instantanément ; une intrigue qui tient la route ; quelques morceaux de bravoure. Emballez, c’est pesé, vous avez là un nouvel auteur qui fait souffler un vent frais sur le polar. Ce n’est pas d’une originalité bouleversante dans la structure (contrairement à Edward Abbey, toujours chez Gallmeister, que je mets à part), mais c’est impeccable, le décor est, lui, assez rarement utilisé pour surprendre, en bref, on se régale et on en redemande. 


ImageSam Millar / Poussière tu seras (Fayard/Noir, 2009)
C’est encore l’hiver quand Adrian découvre dans un bois proche de Belfast un os. Il le cache à son père, Jack, ancien flic reconverti à la peinture, qui passe de plus en plus de temps à cuver sa gnole et à déprimer. Non loin de là, Jeremiah, un barbier à l’ancienne et Judith, sa femme qui cache un secret et une violence effroyables sont en train d’atteindre le point de non retour. Adrian ne sait pas encore qu’il vient de déterrer un des plus sales secrets de la ville. Et Jack ne se doute pas qu’il va devoir décuver et retrouver toutes ses facultés pour sauver son fils …
Enfer et damnation, quand les irlandais arrêtent de plaisanter pour plonger au plus profond des âmes ça fait mal. Comme John Connolly, comme le plus torturé des Jack Taylor, Sam Millar nous entraîne au fond, tout au fond ! Aucune lueur d’espoir dans cette histoire cauchemardesque de folie, de vengeance et de mort. Et pas moyen d’y échapper, on se fait happer dès les premières pages pour s’enfoncer avec les personnages. Pas la peine non plus de chercher le gentil de service, il n’y en a guère. Le tout servi par un écriture impeccable qui crée une ambiance parfois glaciale, parfois étouffante. Une révélation que cet auteur.  



ImageJames Lee Burke / L’emblème du croisé (Rivages Thriller, 2009)
En 1958, Dave Robicheaux et son frère Jimmie avait croisé la route d’Ida Durbin, prostituée, qui avait disparue le jour où elle devait s’enfuir avec Jimmie. Jimmie n’a jamais cru en sa mort et l’a toujours cherchée. Presque quarante ans plus tard, sur son lit de mort, un ancien flic ripoux à l’article de la mort fait appel à Dave et lui confie qu’il sait qu’Ida est toujours vivante. Dave, une fois de plus, décide de déterrer le passé. On enquête l’amène à s’intéresser de près à la famille Chalons, vieux aristocrates du sud qui font toujours la pluie et le beau temps du côté de New Iberia. Sa route va aussi croiser celle d’un tueur qui viole et massacre de jeunes femmes autour de Baton Rouge.
Que dire de ce nouveau Dave Robicheaux ? Que James Lee Burke ne baisse pas d’un pouce ; que sa description du bayou est toujours un enchantement ; que Dave Robicheaux est toujours aussi attachant, fragile, émouvant, violent ; que son pote Clete qui, j’ai l’impression, prend de plus en plus d’importance dans ses romans est un personnage extraordinaire comme seuls les grands savent en créer ; que sa description de ce sud, d’hier et d’aujourd’hui, est à la fois implacable, sans pitié et magnifique … Qu’on espère que le film de Bertrand Tavernier va donner envie à pleins de nouveaux lecteurs de le découvrir, parce qu’il le mérite. Qu’on attend déjà la suivant avec impatience !

 


ImageDashiell Hammett / Moisson rouge (série noire, 2009)
« J’ai d’abord entendu Personville prononcé Poisonville au bar du Big Ship à Butte. » C’est ainsi que commence l’un des romans fondateurs (si ce n’est Le roman fondateur) du roman noir. Il s’agit, bien entendu, de la première phrase de Moisson rouge, de Dashiell Hammett. Le narrateur n’a pas de nom, juste une fonction : détective privé à la Continental Detective Agency de San Francisco. Il doit y rencontrer Donald Willsson qui est abattu avant d’avoir pu lui parler. Il décide alors d’aller voir le vieux Elihu Willsson, maître de la ville. Quelques années auparavant, ce dernier avait fait appel à la pègre pour casser les grèves qui agitaient cette ville minière. Une fois le mouvement réprimé, les truands sont restés et se sont emparés de la ville. Elihu a alors tenté de se servir de son fils, bombardé patron de la presse locale, pour les déloger, avec le résultat que l’on sait. Le privé décide alors de nettoyer Poisonville, par tous les moyens.Description sans fard des liens entre le pouvoir économique, le pouvoir politique et le crime organisé. Héros totalement neutre, pour qui la fin justifie les moyens, et qui, à aucun moment, ne fait appel à une quelconque justification morale. Ecriture sèche, sans un mot de trop, uniquement centrée sur les faits … On a bien sûr revu tout ça par la suite. Mais le modèle est là. Je n’ai plus de souvenirs de ma première lecture, bien vieille. Je serais bien incapable de juger de l’apport de cette nouvelle traduction. Mais si j’en crois Claude, elle était plus qu’indispensable ! Toujours est-il que le texte que publie aujourd’hui la série noire est impeccable, et implacable. Impossible de ne pas être admiratif devant cette écriture « à plat », neutre (si cet adjectif a un sens) au plus près. Impossible d’en retirer un mot sans en changer le sens. Impossible de lâcher le bouquin.  



ImageElmore Leonard / Dieu reconnaîtra les siens (Rivages Noir, 2009)
Terry Dunn est prêtre. Au Rwanda. Il y a vu 47 personnes massacrées sous ses yeux, sans rien pouvoir faire. Il doit maintenant retourner à Detroit, sa ville d’origine. Une ville qu’il avait quittée, cinq ans auparavant, juste avant d’être inculpé pour trafic de cigarettes. Normalement, pendant ce temps, son frère qui est avocat a arrangé ses affaires. A Detroit, il va rencontrer Debbie, une privée qui bosse pour son frère et sort juste de trois ans de prison pour avoir tenté d’éliminer son ex qui l’a trompée et volée. Entre Terry et Debbie, il va y avoir des étincelles. Il faut dire que Terry est sacrément cool et baratineur pour un curé …
Du Elmore Leonard 100%. Personnages extraordinaires, intrigue impeccable, truands pitoyables mais dangereux, et dialogues … leonardiens ! Je ne vois pas de meilleur qualificatif. Ce qui en fait un grand cru c’est la façon qu’il a de parler du Rwanda. Je ne vois personne (sauf peut-être le regretté Donald Westlake, et son Kahawa), capable de décrire l’horreur, avec autant d’humanité et en même temps une telle absence de sensiblerie et d’emphase. Avec une telle force, et sans jamais, à aucun moment, chercher à tirer les larmes. Un grand Leonard, vraiment.

 


ImageJohn Harvey / Traquer les ombres (rivages/thriller, 2009)
Cambridge. Stephen Bryan, jeune professeur homosexuel est retrouvé mort, sauvagement tabassé dans sa salle de bain. Les deux enquêteurs, Will Grayson et Helen Walker, suivent deux pistes : Soit un cambriolage qui a mal tourné, soit un ex amant qui n’a pas accepté la rupture imposée par Stephen. Sur l’insistance de Lesley, la sœur du défunt, il sont également amenés à se poser des questions sur le livre qu’il écrivait avant sa mort : Il s’agissait de la biographie d’une obscure actrice anglaise morte tragiquement bien des années plus tôt. Rien de dérangeant a priori, même si elle était apparentée à un des industriels les plus puissants de la région A moins que Stephen n’ait découvert de vilains secrets …
Revoici John Harvey, avec deux nouveaux personnages, mais toujours dans le style procédural. On retrouve toutes les qualités des séries précédentes (Charlie Resnick et Frank Elder) : intrigue impeccable, sans grands effets, mais sans la moindre faille ; attention portée à tous les personnages ; description de la société anglaise ; écriture tellement limpide qu’on en oublie qu’il y a une écriture … En bref, la Rolls du polar anglais. Plus proche de Resnick que d’Elder, par ses thématiques (plus sociales), sa description d’une frange de la population qui, déboussolée, cherche absolument un bouc émissaire, et par sa façon de mêler plusieurs enquêtes qui ne se recouperont que marginalement, au gré des hasards. Voilà encore deux personnages dont on va attendre avec impatience le retour ! 


ImageMike Hodges / Quand tout se fait la malle (rivages noir, 2009)
Mark Miles est un impresario minable, spécialisé dans les magiciens miteux, les ventriloques ou les tentatives de battre le Guiness des cracheurs de noyaux de cerises … Quand il réussit à obtenir l’organisation du séminaire du Docteur temple, sensé transformer en un week-end une bande de gogo en leaders, il pense avoir décroché le gros lot. Bien entendu, tout ce qu’il va gagner, c’est un lot d’emmerdes qui mériterait, pour le coup, de le faire entrer lui, dans le Guiness …
Amateurs de bon goût, de situations léchées et de tasses de thé tenues, petit doigt en l’air par des ladies anglaises, ce roman n’est pas pour vous. Certes Mike Hodges est anglais. Mais il n’est ni gentleman, ni flegmatique. Il ose tout, même le plus hénaurme, balance de tombereaux de fange sur ses pauvres personnages (et pas seulement au sens figuré) et vous entraîne dans un tourbillon fort drôle au début, puis de plus en plus sombre et sinistre. Parce que si l’on rit au début, sa plume acérée dénonce de façon tellement vraie la crédulité et la bassesse humaines, que peu à peu, le sourire tourne au rictus. Un auteur à découvrir, assurément. 



ImageJérôme Leroy / En harmonie (Editions des équateurs, 2009)
Vanina Alberti est intérimaire chez Mital, quelque part dans le Pas-de-Calais. Une intérimaire combative, fille d’un ancien de la Gauche Prolétarienne, qui fait tout pour mettre des bâtons dans les roues de son patron qui, lui, a très bien retourné sa veste de soixante-huitard … Quand elle surprend une conversation qui lui apprend que la direction est en train de préparer, en douce, une délocalisation éclair, elle en parle à son père. Prenant peur devant sa réaction, elle écrit à Frédéric Fajardie, ancien compagnon de lutte du père, écrivain qu’elle admire, pour qu’il lui vienne en aide et qu’il évite une catastrophe …
Un an après la mort de Fajardie, Jérôme Leroy décide de lui rendre hommage. Il aurait pu écrire un essai, un « à la manière de » … Il choisit de le mettre en scène, et profite des libertés romanesques qu’il prend pour rappeler les éléments les plus significatifs d’une biographie qui, elle-même, a tout d’un roman. Le projet est totalement réussi. Et comme les deux hommes ont beaucoup en commun, dans leur rage, leur révolte, mais aussi leur goût pour la générosité et le panache, le roman nous remet en tête aussi bien l’homme que son œuvre. Un bel hommage.

  

ImageHervé Le Corre / Les cœurs déchiquetés (rivages/thriller, 2009)
Pierre Vilar est flic à Bordeaux. Depuis que son fils Pablo a été enlevé à la sortie de l’école, il ne vit plus, il survit. Depuis des années il cherche, même s’il sait que c’est sans espoir. Quelque part, dans la ville Victor découvre le corps sans vie de sa mère. Elle a été battue à mort. Pour cet adolescent qui vivait seul avec elle, c’est le monde qui s’écroule. Pierre Vilar est en charge de l’enquête. Une enquête étrange. Rapidement le meurtrier qu’il poursuit devient chasseur, s’en prend à lui, anticipe ses mouvements, et surtout, commence à jouer avec son espoir de retrouver Pablo …
En 2005 L’homme aux lèvres de saphir avait été une révélation. Depuis on était sans nouvelle d’Hervé le Corre. Il revient très fort avec ce nouveau roman qui confirme son talent et montre que ce n’était pas alors un coup d’éclat isolé. Il livre un nouveau roman totalement différent, par ses thématiques, son décor et son époque, mais tout aussi éblouissant dans sa construction et son écriture. Il nous fait sentir, de façon presque dérangeante, l’absence atroce, le manque, la solitude, la chaleur poisseuse, la peur, la rage … Un roman très intime, qui n’oublie par pour autant de mettre le doigt sur l’injustice sociale et la misère culturelle et économique. Un très beau roman noir.      

 
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