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Je viens de lire (1er semestre 2010)

Cette rubrique est tenue par Xavier Murer


ImageUne histoire d’amour radioactive, Antoine Chainas, Série Noire (2010).
Ca devient une habitude. Il y en a de mauvaises, voire détestables, comme le beaujolais nouveau. Il y en a d’excellentes, comme le Chainas nouveau. 2010 est un grand crû. Un de plus. Il a petit nom : Une histoire d’amour radioactive.


DRH est cadre, et content de l’être. Il bosse comme un con, ne connaît plus son fils, de moins en moins sa femme. DRH s’investit à fond dans un boulot qui consiste à manipuler des chiffres qui se transformeront, quelque part, en employés virés. DRH est malade, mais il ne le sait pas encore. DRH va rencontrer une mystérieuse artiste qui va lui révéler sa maladie. Et le vide de sa vie.
Le capitaine Javier, et le lieutenant Gérard Plancher sont flics, et amoureux. Comme l’homosexualité se porte mal dans le police, ils cachent leur amour. Ils enquêtent sur une vague de suicides. Des hommes aisés, en phase terminale, qui ont choisi de se donner la mort plutôt que de souffrir jusqu’au bout. Tous avaient, juste avant leur maladie, rencontré une artiste … mystérieuse.
Notre société va mal, très mal. De nombreux auteurs de polar le disent. Aucun ne le dit comme Antoine Chainas. Difficile de rendre de façon plus éblouissante le vide, l’inutilité, l’inhumanité d’une vie « moderne » et aisée. Difficile d’écrire de façon aussi évidente le refus du corps, de l’organique, de l’humain, l’aliénation par le travail mais aussi par toutes les « valeurs » qui nous sont assénées, matraquées, au point de nous les faire percevoir comme évidentes. Difficile de rendre plus palpable la maladie, la trouille de la souffrance, la peur de tout ce qui suinte, de ce qui nous bouffe.
Et tout ça au service d’une histoire d’amour flamboyante, racontée avec un sens du rythme impeccable (à ce propos, l’accélération des changements de points de vue dans le final est magistrale).
C’est donc le nouveau Chainas, différent parce que c’est une histoire d’amour, parce qu’il n’avait jamais jusque là autant suscité l’empathie du lecteur pour un personnage. Mais pas si différent tant on retrouve ses thématiques. Rapport au corps, au sexe, à la douleur, interrogations sur la déliquescence de notre société. Et ses « procédés » : encore un flic, encore une ville sans repère, sans nom, délocalisée, encore une enquête aux marges de la société …
Un bouquin qu’on referme sonné, secoué, ému, très ému, pleins de questions, sans aucune réponse.
Jean-Marc Laherrère


ImageLa valse des gueules cassées
/ Guillaume Prévost (Nil éditions, 2010)
"...on ne sort jamais tout à fait des tranchées."
Encore un roman sur la Grande Guerre ?! Vous allez penser que je fais une fixation mais que voulez-vous, chacun ses petites obsessions... Evidemment, c'est le titre qui a retenu mon attention, La valse des Gueules cassés, comme on appelait ces soldats gravement blessés au visage. "Réparés" grâce à des techniques chirurgicales nouvelles pour certaines, ils n'en gardaient pas moins de profondes séquelles psychologiques.
Paris, printemps 1919. Après la grande boucherie, le pays panse ses plaies. Tandis que Clémenceau prépare le Traité de Versailles et que Landru fait les gros titres des journaux, le jeune enquêteur François-Claudius Simon intègre la brigade criminelle de Paris - le fameux Quai des Orfèvres.
Rapidement, l'inspecteur Robineau, policier légendaire et décoré de la Croix de guerre, le prend sous son aile. Près de Montparnasse, ils découvrent le cadavre d'un homme, le bas du visage atrocement mutilé. Puis bientôt un autre, pareillement défiguré. A quoi rime cette macabre mise en scène ?
Cette affaire, pour Robineau, est aussi l'occasion de servir ses ambitions politiques et de redorer le blason du service - terni par les succès des Brigades du Tigre.
Sympathique personnage que ce François-Claudius, qui n'est pas sans rappeler d'ailleurs celui de Célestin Louise, son alter ego dans les romans de Thierry Bourcy. Lui aussi a vécu la guerre des tranchées. Il en est revenu blessé, en proie à des migraines et des cauchemars récurrents. Sans compter d'autres traumatismes, remontant à l'enfance.
Agrégé d'histoire et enseignant, Guillaume Prévost soigne ses reconstitutions. Une visite dans les locaux du 36 quai des Orfèvres, où l'on expérimente de nouvelles méthodes d'investigation - toxicologie, balistique, empreintes digitales... Une autre à l'hôpital du Val de Grâce, service des blessés de la face, où l'on assiste à une curieuse... danse macabre. Des pauvres bougres qui tentent de reprendre goût à la vie et se préparent à affronter le regard d'autrui.
C'est aussi une époque mouvementée sur le plan sociopolitique. Le 1er mai, des milliers de travailleurs descendent dans la rue, bravant l'interdiction de manifester. Epoque de revendications, d'espérances, de poussées de fièvre syndicales et "gauchistes" qui effraient les bonnes gens mais n'intimident guère le pouvoir, qui soigne le mal à coup de Dragons et de conscrits.
Je ne prends pas trop de risques en vous disant que La valse des gueules cassées vous fera passer un bon moment, d'autant que Guillaume Prévost tisse habilement trame policière et canevas historique. Enfin, il ne se prive pas de semer, en guise de fausses pistes, quelques peaux de banane sur lesquels on ne peut s'empêcher de glisser.
Bref, voici un plaisant voyage dans le temps. Un voyage dont c'était la première étape : rendez-vous est pris avec François-Claudius dans Le bal de l'équarisseur. J'y serai.
Conseil(s) d'accompagnement : concernant les Gueules cassées, on pense évidemment à La chambre des officiers de Marc Dugain, adapté au cinéma par François Dupeyron. Côté documentaires, peu de références, si ce n'est un livre de l'historienne Sophie Delaporte, Les Gueules cassées et la Grande Guerre (éditions Viénot, 2004).
Yann Le Tumelin


ImageLa mélodie des cendres
.Hervé Sard. Krakoen.
Armé de son inusable détecteur de métaux Pierre Fournier, dit La Poêle, se serait bien passé de découvrir ce genre de trésor. Un squelette à moitié carbonisé d’une jeune femme près des bords de l’Erdre. Cela fait plus de vingt ans que le cadavre attend qu’une bonne âme le déterre. L’affaire est confiée au commissaire Czerny de Nantes. Le corps possédait en tout en pour tout une gourmette sur laquelle sont gravées trois lettres : M.R.C., ainsi qu’un pendentif orné d’un bijou bleu. Les initiales M.R.C. pourraient correspondre à Marie Roselyne Chevalier, dont le père habite tout près. La mère était décédée à la même époque, d’une chute dans l’escalier de leur maison aujourd’hui délabrée, et Marie Chevalier s’était enfuie à la même époque. Mais ces trois lettres pourraient correspondre également à Marie Régine Caron qui n’a plus donné signe de vie elle aussi. Les deux jeunes filles étaient nées sensiblement aux mêmes dates. La mère de Marie Caron est décédée dans l’incendie de la clinique où elle a accouché. Maxime Caron a cru reconnaître les bijoux de sa fille mais les tests ADN ont infirmé la paternité tandis que les experts de l’Identité judiciaire ont démontré qu’il n’existait aucun lien de parenté entre le cadavre et André Chevalier.
Pendant ce temps au Québec, Nicolas Moulin a découvert par hasard le journal intime de sa mère, Marie Caron. Il relève des contradictions comme le jour présumé de sa naissance, le lieu où elle était sensée avoir passé sa jeunesse. Sont également écrites des phrases terribles qui le plongent dans un profond trouble. Adepte d’Internet, il a pris connaissance de la macabre découverte près de Nantes, justement là où sa mère est née, et l’identité probable de la victime. Malgré son handicap, il est atteint de trouble bipolaire, il part pour la France, afin de mener son enquête personnelle. S’il s’est procuré de faux papiers, il a oublié d’emporter ses médicaments, afin de pouvoir se soigner en cas de crise. Débute alors un chassé-croisé entre Nicolas et les hommes de Czerny, parfois débordés par les évènements. Et surtout par ce double problème : quelle Marie a été carbonisée et dans ce cas l’une des Marie a-t-elle occis l’autre ? Czerny classe dans son cerveau toutes les données qu’il a en sa possession, seulement les manques sont nombreux.
La Mélodie des cendres est un roman labyrinthe et il est parfois difficile au lecteur de s’y retrouver. Mais tout s’emboîte jusqu’à la chute, véritable retournement de situation. Hervé Sard multiplie les impasses, les chemins de traverse, les faux-semblants, tout en retombant toujours sur ses pieds. Seulement l’épilogue est légèrement tronqué, non pas par la résolution de l’énigme, logique, mais par l’apparition d’un protagoniste providentiel. L’intérêt réside aussi avec les personnages qui gravitent dans ce roman, enquêteurs, légiste, et autres et l’humour, noir bien entendu, procure un charme particulier.
Paul Maugendre


ImageLa maison où je suis mort autrefois
, Keigo Higashino, Actes Sud, 2010
Il faudrait inventer une catégorie "Super-Coup de cœur", pour ce roman. Dans la collection Actes Noirs en ce mois d’avril, certainement un des meilleurs suspenses de l’année. Il s’agit du roman de Keigo Higashino : “La maison où je suis mort autrefois” (Actes Sud, 2010) Cette chronique vous rapporte quelques-uns des faits, mais n’espérez aucune vraie révélation dans ce résumé.
 Voilà longtemps que le narrateur, jeune universitaire, n’avait plus de nouvelles de son ex-petite amie, Sayaka. Celle-ci est aujourd’hui mariée à un homme d’affaires absent. Ils ont une fillette de trois ans, qu’elle rejette et maltraite. Elle pense que son mal-être est issu de sa prime enfance, dont elle ne garde aucun souvenir en mémoire. D’ailleurs, il n’existe pas de photo d’elle avant l’âge de cinq ans dans les albums de famille. Dans le sac de pêche de son défunt père, elle a découvert deux éléments énigmatiques : une clé à tête de lion et un plan conduisant à une maison isolée dans la montagne, près du lac de Matsubara. Sayaka demande à son ancien ami de l’aider à retrouver cette maison. Distant avec son propre passé, il hésite à l’accompagner. La détresse de Sayaka finit par le convaincre. Ils suivent l’itinéraire indiqué, depuis la gare desservant le lac de Matsubara jusqu’à une maison grise, close et semblant inoccupée.
La clé à tête de lion permet d’ouvrir la discrète porte du sous-sol. Explorant les lieux, le couple constate que la porte d’entrée est fortement verrouillée. Ils remarquent que plusieurs pendules et montres sont arrêtée sur 11h10. Étrange demeure, qui parait avoir été habitée par une famille père, mère et fils. Tout est ici figé comme dans un décor, ce qui étonne le jeune universitaire. La vie aurait cessé en cette maison vingt-trois ans plus tôt, selon un indice qu’ils recueillent. Il est probable que le père de Sayaka venait y faire régulièrement le ménage. Dans la chambre du petit Yusuke, que le garçon semble avoir brusquement quittée, le couple découvre le journal intime du gamin. Il y évoque d’abord une vie familiale simple de bon élève. Toutefois, il recevait des cadeaux d’une personne que son père n’aimait pas du tout. Il cite encore sans détails une Mme Otai, sans doute la femme de ménage des parents.
Sayaka ne peut affirmer avoir des souvenirs précis dans cette maison. Peut-être une scène où elle se cachait sous le piano ? Elle imagine aussi une porte qui donnait sur une pièce particulière, mais cette porte n’existe pas ici. Malgré son aspect quelque peu lugubre, le duo décide de passer la nuit dans cette curieuse demeure. Il y a bien un coffre-fort, qui recèle sans doute des indices, mais il faut en connaître le code. Le couple se plonge à nouveau dans le journal intime du petit Yusuke. Il y évoque les problèmes de santé de son père, qui meurt bientôt. Il parle aussi de la présence de “l’autre”, un homme se conduisant en tyran, usant de violence. Heureusement, il y a aussi le chat Chami et la petite fille de Mme Otai. Mais le journal s’arrête sans autre explication. Les hypothèses de Sayaka et de son ami se heurtent à beaucoup d’impossibilités…
Heureuse surprise que ce roman enthousiasmant, et même fascinant. La quête d’identité, l’appel aux souvenirs, un thème qui a été souvent traité. Les secrets liés à une maison, également. Keigo Higashino fait preuve d’une rare maestria dans l’évolution du récit. L’histoire progresse en nous offrant des clés, des éléments de compréhension, mais en ajoutant de subtiles questions supplémentaires. S’agit-il de faux-semblants ? Le narrateur lui-même parle d’illusion, mais précise “Le terme illusion n’est peut-être pas le bon.” Entre la famille disparue, Sayaka et son ex-petit ami, c’est plutôt un jeu de miroirs dont les reflets nous renvoient des uns aux autres. Bien entendu, on peut penser que Sayaka a un véritable lien avec ces lieux, mais rien n’est aussi formel. En outre, la froideur de l’héroïne ne la rend pas attachante, pas si touchante. C’est une vérité très complexe que l’on recherche, pas la sympathie envers les personnages. Excellent, tout simplement.
Claude Le Nocher


ImageMississipi Blues
,(Chasing the Wolf - 2006), Nathan Singer; SN Moisson Rouge / Alvik – 2010
Mississipi Blues est un livre à classer à la marge du roman noir, par son mélange de réalisme et de fantastique, ainsi que par son sujet qui l’éloigne du roman noir policier.
On assiste aux déboires et au chagrin immense causé à Eli Cooper, artiste peintre réputé à New York, par la mort accidentelle de sa jeune femme Noire, danseuse dans un théâtre de Broadway. Propulsé brutalement dans un bled perdu du Mississipi,  Eli tente de rassembler ce qui lui reste de bon sens pour faire face à son sort : en fait il se retrouve à West Point en pleine année 1938, en juillet pour être précis.  L’année de la mort de Robert Johnson, ce bluesman mythique, réputé avoir vendu son âme au diable.
Il se mettra à tenir un journal relatant ce qu’il vit et ce qu’il ressent dans l’immédiat de cette situation  délirante qui l’a mis dans la situation des petits blancs du Sud, parmi une communauté noire majoritaire, exploitée et traitée en untermensch  par l’Amérique blanche.
Mais c’est une communauté bien vivante malgré l’espace horriblement retreint que lui laisse le Rêve Américain. Et qui chante. Et qui danse. Et qui a inventé le blues… face à ces strange fruits qui décorent les arbres du Sud, face à la misère et au désespoir. Une musique qui traduit toutes les angoisses, toutes les révoltes, tout le quotidien de ces populations qui ont la peau trop sombre. Un quotidien raconté sous tous ses aspects qui n’est pas décrit avec les précautions oratoires imposées par ce début de 20e s. aux arts de masse, mais bien dans une langue traînante,  souvent crue, argotique, imagée et vécue.
Eli tente de survivre dans ce 1938 qu’il connaît surtout par sa musique, ce qui explique qu’il se lancera sur les traces du jeune bluesman Howlin Wolf, ce chanteur noir innovant, puissant, force de la nature, qui sera une des racines du blues de Chicago. Eli ferait tout pour pouvoir écouter le bluesman sur les scènes locales, au cœur de cette période où, toujours dans son terroir, le Wolf chantait déjà beaucoup, mais n’était pas encore enregistré. Et lorsqu’il rencontrera Ella, jeune Noire  au service de sa logeuse, Ella cette veuve réservée mais instruite et réfléchie, il se sentira immédiatement attiré par celle-ci, lui marquant très vite un intérêt certain. En 1938, au Mississipi, on pendait pour bien moins que ça…
Récit poétique et brillant, lancé à la poursuite de ses personnages dans les couloirs du temps, Mississipi Blues jongle avec les décalages, les points de vue multiples et les récits à plusieurs voix, tout en parvenant à donner de la consistance à ses personnages et à recréer les ambiances propres aux époques  et aux lieux évoqués. Le lecteur sera plongé dans un 1938 qui illustre bien le Sud américain, son racisme, sa pauvreté, sa religiosité proche de la bondieuserie et sa musique, tout en évitant les clichés et l’angélisme. En parallèle avec un 2001, égocentrique, énervé et souvent futile. Si l’ode à l’amour fracassé est évidente, il faudra suivre avec plus d’attention la double ellipse que décrit le récit au travers du temps et de l’espace, ellipses dont les cours se croisent et finissent par se rejoindre, leur débuts et leurs fins se superposant dans des figures topologiques attisées par le côté fantastique de l’histoire que nous conte Natan Singer. Il est certain que les quelques références à Kurt Vonnegut trouvées dans le texte ne sont pas là par hasard, indices du type d’univers visé par Singer.
De plus, les évocations directes ou allusions secondaires se référant aux chanteurs Noirs de blues sont parfaitement cohérentes et justes, avec de multiples inclusions dans le roman de faits réels et de données avérées de leur biographie. Comme ce disque préféré de Eli, Dirty Mother For You, chanté par Memphis Minnie, blues typique par son texte censuré et ses double sens : il s’agit en fait de comprendre  « Dirty Mother Fucker », dans ce titre et texte déformés phonétiquement pour pouvoir être diffusés- le blues réel et ses textes crus et réalistes était de toute façon absent des antennes des radios nationales jusque dans les années 1960, seules quelques stations pour Noirs en diffusait ; mais le titre original aurait même pu faire interdire le disque… Il y a aussi West Point, Mississipi, lieu de naissance de Chester Arthur Burnett dit Howlin Wolf en 1910… et d’autres éléments réels, à propos des musiciens Noirs, infiltrés par Nathan Singer (l’auteur,  étant lui-même musicien, connaît bien les racines de sa musique).
Par-dessus tout,  Mississipi Blues nous emporte par la force du style de l’auteur qui charrie poésie et réalisme vériste, tout en faisant reposer son intrigue  sur un fantastique maîtrisé. On reste captivé grâce à une construction non-linéaire qui fonctionne, malgré une certaine confusion qui semble s’installer dans les derniers chapitres du roman. 
Après l’extraordinaire Prière pour Dawn, Nathan Singer nous offre sa vision  du souvenir hanté par l’amour fou,  revu à la National guitare et à l’harmonica diatonique.
Courez l’écouter.
EB (avril 2010), (c) Copyright 2010 E.Borgers


ImageEt La Mort se lèvera
, Jacques Olivier Bosco, Editions Jigal
Les Ranzotti (dits les Calabrais) :
La fille, Maria, de Franco est morte… d’une overdose !
L’heure du grand ménage a sonné. Lui, qui a fait fortune sur les trafics en tout genre, ne peut admettre qu’un petit dealer de seconde zone, ait refilé à Maria une dope pourrie.
D’un globule à un Russe à la cool avec un Américain, les flingues nettoient les bas fonds, et qu’importe que la cible soit un ancien flic des stups ? A condition qu’il n’y ait pas de bavures… qu’une femme et sa môme ne récoltent pas une rafale.
Le Maudit :
Tueur à gages en Colombie, il a décidé de décrocher. Normal, voilà plus de dix ans qu’il flingue de-ci de-là alors qu’il n’a jamais connu sa fille et sa petite-fille… mais quand il débarque à l’aéroport de Nice c’est pour appendre que celles-ci sont mortes… 
Qui a fait le coup? Qui est responsable; Et pourquoi sont-elles mortes? Le Maudit apprend très vite que les Ranzotti ne sont pas étrangers au drame. Mais il lui faudra découvrir lequel a pressé la détente avant d’exécuter sa vengeance. 
Sur cet argument très simple et usé jusqu’à la corde, Jacques Olivier Bosco développe une intrigue criminelle aussi captivante que vraisemblable. De sa syntaxe, jaillissent les explosions et les fusillades, le brouhaha des boîtes de nuit ou les abordages de navires.
« Et la mort se lèvera » est un roman urbain et nocturne, tricoté sur un rien, qui se hisse au niveau des incontournables de par la justesse de son ton.
« Et la mort se lèvera » est au polar ce qu’Avatar est au cinéma : un roman en 3D
Lui Alfredo


Après la Lune
, fin d’éclipse !
Yasmina Khadra, ayant décidé de lire dans les astres un avenir lumineux, a lié son destin à celui de Jean-Jacques Reboux, relançant les éditions « Après la Lune », un temps en sommeil.
« Après la Lune » nous revient donc après un temps d’éclipse. Et c’est un retour en fanfare : quatre sorties quasi simultanées. Dans des genres bien différents, quatre réussites qui méritent d’être détaillées.

Collection invitations au noir 
Image« 
Fond de cale »  est un opus rassemblant deux longues nouvelles, deux courts romans ? de Caryl Ferey. JJ Reboux les qualifie de novellas. « Fond de cale » et « L’âge de pierre ». Le premier texte a la sauvagerie incendiaire de Ferey. No futur ! Le second est un texte étrange, très ambivalent, plein d’humour désespéré, ton auquel il nous a moins habitué et qui parle de son impossible fraternité. Du Ferey, du bon, qu’on est content de retrouver. Le concept de la collection qu’inaugure ce volume est « l’invitation ». Un auteur consacré « invite » un auteur moins connu à faire ses preuves. Ici c’est Sophie Couronne, avec laquelle Ferey a déjà un passé littéraire commun. Elle nous offre « La décalcomanie » et « Djeddah ». Un talent qui fait dans la ligne aigue, ne s’accordant aucune facilité.

Collection Thriller:
Image« 
Icone » de Michel Chevron. C’est un polar éminemment visuel dont l’ambiance frôle parfois le surréalisme. Le héros s’appelle « Richard Lenoir », le tueur chie sur sa vipère, le père se demande s’il convient de se battre pour récupérer sa chieuse de fille, les hommes de mains sont harders entre deux missions… Le ryhtme pulse. On navigue entre farce macabre et désespoir érudit, le héros se battant pour garder ses yeux et retrouver son « Icône » dont le destin inconnu de belle esclave le bouleverse , portrait miraculeux, deux millénaires de mystère…
Ces deux là sont déjà disponibles chez les bons  libraires.

À venir en ce début de mai :Collection « Lunes Blafardes »
Image« 
Le Banquet des Silphes » second roman de Arnaud Cobin chez le même éditeur. Flic humaniste et gourmet, mélancoliquement aux petits soins pour sa femme gravement handicapée, Simon Cassoni le corse, se trouve face à une hécatombe dont les victimes frisent toutes le quatrième âge. Il va retrouver le fil conducteur dans leur passé, car ils étaient jeunes au temps de l’OAS.
Une façon subtile de rappeler que le passé ne se dissipe pas en deux discours politiques, et que la vigilance est toujours de mise.
C’est un roman qui marie avec bonheur l’humour et un sens aigu de la réalité ; devient-on meilleur parce qu’on est vieux ? mort ? Cassoni nous repose la question avec brio.
Image« 
Lo Cro du Diable » de Serge Vacher nous arrache à la réalité urbaine. Il raconte avec une passion qu’on sent profonde chez l’auteur, la nature limousine, la brutalité du monde paysan mais aussi sa beauté.
Des intérêts politiques et sordides, les finances de l’Europe, le cynisme des décideurs dès que la protection de l’environnement implique des contraintes, face au bon sens des gens de la terre, à la pugnacité d’un gendarme, d’un journaliste et d’un ouvrier agricole qui adorent lever le coude en bonne compagnie.
Le tueur joue de l’arbalète, on tue aussi au tracteur, les légendes d’autrefois ont la vie dure et les putes ont le cœur chaleureux.
Le contexte est original, le discours intelligent, l’intrigue drôlement bien ficelée, je vous souhaite bien du plaisir !
Au total, le retour d’Après la lune est un retour brillant. On les engage vigoureusement, histoire de filer la métaphore, à poursuivre dans cette voie, que ces quatre volumes ne soient que le début d’une belle constellation.
Jeanne Desaubry


ImageLa traversée de l’été
, Truman Capote (1943)
Ecrit en 1943 et retouché à de nombreuses reprises, le récit met en scène Grady, fille d’une riche famille de New York. Elle décide de ne pas suivre ses parents pour les vacances d'été en France. Son cri de révolte contre le non-conformisme et les conventions de son milieu prend forme avec la décision de mener sa vie comme ses 17 ans et ses sentiments l’entendent. La rencontre avec Clyde, gardien de parking d’origine juive, ne sera pas une simple passade mais une passion qui signera un mariage hâtif et quasi clandestin ("Ce jour-là, Clyde et elle roulèrent jusqu’à Red Bank, dans le New Jersey, où ils se marièrent vers deux heures du matin") avant une ruée vers un destin garni de précipices. L’écriture tout en sinuosités et non-dits montre un véritable talent pour créer une atmosphère entre tension et crispation. L’atmosphère lancinante en pleine canicule new-yorkaise devient lourde, «  La chaleur ouvre le crâne de la ville, exposant au jour une cervelle blanche et des nœuds de nerfs vibrant comme les fils des ampoules électriques. L’air se charge d’une odeur surnaturelle dont la puissance âcre imbibe les pavés, les recouvrant d’une sorte de toile d’araignée sous laquelle on imagine les battements d’un cœur. » L’écriture se joue dans la description des détails et des finesses psychologiques des personnages portés par une indifférence à la société et la progression dramatique de l’histoire. Un plaisir à lire.
Xavier Murer


ImageL’épouvantail
, Michael Connelly, traduit de l’américain par Robert Pépin, Seuil, mai 2010.
La crise est partout, même dans la presse. Surtout dans la presse. Jack McEvoy, journalisme au L.A. Times, chargé des affaires criminelles, vient de se faire "dégraisser". Viré comme un malpropre, avec seulement quinze jours de préavis et comme dernière mission de former sa remplaçante, Angela Cook.
Alors qu'il arrose avec quelques collègues cet événement qui ressemble fort à une fin de carrière, lui vient l'idée de signer un dernier article.
« J'allais en écrire un dernier, qui serait l'épitaphe de ma carrière. Et obligerait tout un chacun à ne pas m'oublier après que j'aurais disparu. »
Justement, une mère de famille vient de se plaindre auprès de lui du traitement réservé à son fils, Alonzo Wislow, un petit dealer de banlieue accusé de meurtre. Un Noir qui tue une femme blanche, fut-elle junkie, c'est toujours un dossier facile pour la police. Jack, qui a écrit une brève sur le sujet en suivant les recommandations des flics qui annonçaient que le gamin avait avoué, s'en veut un peu et met à profit ses quinze jours de "liberté" pour enquêter plus avant…
On le sait, Michel Connelly a fait ses débuts en tant que journaliste criminel et c'est avec un personnage qui lui ressemble beaucoup, ou au moins lui est particulièrement proche, qu'il signe ce nouveau roman. Les fans de l'auteur connaissent déjà Jack McEvoy pour l'avoir croisé dans un de ses plus célèbres livres, Le Poète, dont il était le personnage principal, ou dans quelques autres où il apparaissait en marge.
Le revoilà donc en pleine lumière, sur le devant de la scène, même si d'entrée, il voit poindre sa fin de carrière. Le L.A Times n'est pas épargnée par la crise. Comme toute la presse écrite, il essuie les assauts d'Internet et de l'information "directe". C'est un métier qui disparaît. Avec son personnage, c'est sans doute un peu de nostalgie qui étreint Connelly, et lui fait nous proposer comme une sorte hommage à la fonction.
« J'aimais bien couvrir les activités de la police parce qu'en général je racontais à mes lecteurs quelque chose qu'ils ignoraient. C'était sur les vilains trucs qui peuvent arriver que j'écrivais. Sur la vie dans ses côtés extrêmes. Sur les bas-fonds dont les gens assis devant un petit déjeuner toasts café n'ont aucune expérience, mais qu'ils ont envie de connaître. Ça me donnait un certain élan, et l'impression d'être prince de la ville quand je rentrais chez moi en voiture le soir.»
Si ça n'est pas une profession de foi, ça y ressemble tout de même beaucoup, non ?
Connelly va donc nous dévoiler les secrets des salles de presse, les pratiques des journalistes en relation avec la police, ou comment ils réalisent leurs propres enquêtes. Et puis, en cherchant à écrire l'article qui lui donnera le Pulitzer — comment la société a transformé un gamin de seize ans en criminel — Jack McEvoy va tomber sur un gros morceau. Un tueur en série comme il en a déjà croisé…
L'ombre du Poète plane sur cet Épouvantail. Un peu trop. Le tueur pervers et machiavélique, on a déjà donné. Si Connelly a du métier et sait y faire — on ne s'ennuie pas à la lecture de ce pavé de près de cinq cents pages — il tire quand même toujours sur les mêmes ficelles.
Bien sûr, on aura droit cette fois à un passage sur les dangers liés aux nouvelles technologies et plus particulièrement au stockage électronique des données, mais le schéma général reste le même. On est en pays de connaissance. D'ailleurs, même l'agent Rachell Walling est de la partie. C'est comme un repas de famille : on sait comment ça va se finir…
Pour qui lirait là son premier Connelly, aucun doute, on peut se laisser emballer. Quand on en est à son dixième, voire plus, la saveur n'est plus la même.
P.S. : Comme tous les Américains (ou presque), Connelly s'entoure d'une équipe technique pour l'écriture de ses romans ; il n'y a qu'à voir la liste des remerciements. Il semble que celle-ci se soit un peu emmêlée les crayons à propos de la technique, justement. Il se trouve que je connais un peu la question de la détection incendie et mélanger à ce point une détection multi ponctuelle de type VESDA avec un système d'extinction au gaz dans une salle de serveurs… ça fait pas très professionnel.
On pourrait me rétorquer qu'on s'en fout un peu. Pourquoi pas. Mais alors pourquoi cette débauche de technicité et de détails sur ce point ?
Patrick Galmel


ImagePar un matin d’automne
, Robert Goddard, Éditions Sonatines 2010.
So british !
Une demeure, dans la campagne anglaise. Manoir de rêve, fenêtres à petits carreaux, lierre et cheminées. Au centre, une tour, si pratique pour observer les étoiles, la campagne… La maison et ses occupants ? Le passage des saisons, l’heure du thé. Un lord, renfermé sur sa dignité et les bons usages, s’est offert une femme trop belle. De jeunes officiers blessés, réchappés des horreurs des tranchées tentent de soigner leurs plaies, physiques et morales. Un mort au champ d’honneur, d’horreur… Des secrets, des haines et des amours. Et puis, un mystère. Dans cette maison, un meurtre a eu lieu. Un meurtre a lieu, car les époques s’entremêlent, on progresse dans une histoire en poupée gigogne, un récit contenant l’autre qui renvoie lui-même à un autre, époques différentes selon les narrateurs qui se passent la parole, et le flambeau du souvenir.
Ils sont plusieurs à se succéder, alternant les souvenirs récents ou anciens, car les secrets du passé contiennent les germes des secrets du présent. Une femme raconte son enfance, soumise aux caprices d’une belle-mère haineuse, une marâtre de conte. Triste destin d’une petite bâtarde, honte vivante de cette époque post-edwardienne. Un ami écartelé entre fidélité au mort et passion pour la veuve. Un grand-père qui aurait pu changer le destin d’une enfant. Un amant impossible, une amie d’autrefois, un policier caractériel… Et ce meurtre, ce meurtre, jamais élucidé dont le poids a ravagé la vie des vivants… et des morts ?
Il faut une certaine patience pour s’impliquer dans la lenteur du récit, qui nécessite de mettre en perspective l’histoire des deux Léonora, la mère et la fille, de réunir l’époque moderne, la contemporaine et l’ancienne. Deux personnages de femme dominent le roman : la diabolique et la sainte, la perverse et l’innocente. Deux personnages d’hommes se répondent, le veule et le courageux… à moins que ce ne soit le contraire.
Robert Goddard avance lentement, par longues circonvolutions, professant que la frustration est un moteur puissant du désir. Ses personnages ont le charme d’une photo sépia, surtout que le feu et le vitriol coulent sous les plus belles images. On se laisse emmener dans cette promenade hésitante au travers de la campagne anglaise ou dans les boues de la Somme. L’hésitation n’est que de façade, car R Goddard procède en maître de suspens, repoussant chaque fois le dénouement, la limite du vrai et du faux, chaque chapitre démentant le précédent, le ton s’adaptant à merveille aux différents narrateurs.
Roman du souvenir qui ranime le traumatisme que fut la guerre de 14-18, « Par un matin d’automne » est idéal pour ceux qui ont la patience des mots croisés, des énigmes en chambre, et qui raffolent des ambiances « old England » !
Jeanne Desaubry





ImageL’évangile du billet vert - Larry Beinhart  (Salvation boulevard, 2008), Série noire (2010), Traduit de l’américain par Samuel Todd.
Comme je le dis ci-dessous, tout le monde va être servi. Avec L’évangile du billet vert de Larry Beinhart ce sont les évangélistes qui sont dans la ligne de mire. Et c’est bon !
Carl Venderveer est privé dans une ville moyenne du Sud-Ouest des US. Carl est aussi un « reborn », ancien flic alcoolo et drogué sauvé par Jésus, et l’église évangéliste (et télévangéliste) du très médiatique pasteur Paul Plowright. Pour lui, la vie n’est plus qu’une succession de certitudes. Jusqu’au jour où son ami Manny Goldfarb, avocat, lui demande de travailler avec lui à la défense d’un jeune homme américain d’origine iranienne accusé d’avoir tué un professeur de philosophie athée dont il suivait les cours. Malgré la pression de sa femme et de toute sa communauté, Carl accepte le boulot, sans savoir que son enquête va faire voler son univers en éclats.

Premier coup d’éclat de Larry Beinhart, nous faire apprécier, peu à peu, un héros qu’on n’inviterait pas spontanément à boire l’apéro chez soi. Voilà comment Carl se définit au début du roman : « Manny, mes dimanches sont à Dieu, mes samedis à ma femme, et cinq jours par semaine, je trime pour le billet vert. »
Finalement un membre très représentatif de sa communauté. Une communauté que l’auteur décortique impitoyablement. Son analyse du fonctionnement des églises protestantes, grand soutien de l’ex président Bush est impitoyable. Sa description des croyants, pauvres gens souvent perdus, manipulés jusqu’au fanatisme est effrayante. Le pasteur et ses sbires, formés au marketing exploitent ce fanatisme, cette envie de se replier, entre gens bien, blonds, sains, croyants. De pouvoir vivre coupés du monde, avec leur propre ville, son église, sa fac, ses magasins, sa télé. Le monde extérieur n’étant plus qu’un territoire ennemi vers lequel on n’envoie que des soldats.
Autant dire que l’avenir qu’ils nous préparent si nous n’arrivons pas à remettre la raison au centre des débats fait froid dans le dos.
Mais n’allez cependant pas croire que le roman n’est qu’un pamphlet anti-religieux. Larry Beinhart est un écrivain, un vrai, formé qui plus est à l’école américaine qui sait construire des personnages, faire progresser une intrigue, « obliger » le lecteur à tourner les pages. Cela peut parfois donner des romans malins mais creux, mais quand c’est mis au service d’un vrai discours, cela ne fait que renforcer son impact. Comme ici.
On suit donc l’enquête avec autant de passion que d’effarement, on ressent le doute qui s’installe peu à peu dans la tête de ce pauvre Carl qui perd ses certitudes une à une et se retrouve de plus en plus seul.
Bref, comme avec Le bibliothécaire (je n’ai pas Reality Show) Larry Beinhart écrit un roman indispensable, passionnant et effarant.
Jean-Marc Laherrère



ImageLes marins perdus
, Izzo Jean-Claude, Editions J’ai lu.
Voici une histoire de bateau abandonné à quai par son armateur. Les marins s’y trouvent « perdus », loin de leurs femmes… L’écrivain avait attendu longtemps la reconnaissance en écrivant de la poésie, des nouvelles et des reportages, avant sa fameuse trilogie par laquelle la plupart l’a connu et aimé*. Ici on retrouve la conjugaison du drame personnel et du tragique social. La ville de Marseille - « ma ville » écrit toujours l’auteur - est décrite avec exigence et amour, comme une amante. La peinture de l’univers des marins, les damnés de la mer, est lucide et émouvante. Celle de la Méditerranée donne un mélange ahurissant de passion et de culture. Comment faire un roman noir en citant Braudel ? Lisez Izzo ! Et c’est aussi une histoire d’amours d’une telle tendresse qu’on aimerait, malgré les douleurs, les avoir vécues. Parce qu’elles sont l’antidote au désespoir :
« Il repensa au visage rond de Mariette. À son sourire. À son corps tout en plaines et collines. À la paix qui flottait dans son appartement. Cette douceur de vivre… La vie. La vraie vie, peut-être.
— C’est du pipeau tout ça, dit Abdul. Des conneries. Qu’est-ce que ça veut dire résoudre ? Hein ? Il n’y a de solution à rien. Jamais.
— Ah ouais. On va aller trinquer à ça, tiens. »
Une écriture simple et si forte que, non contente de nous prendre, elle se prend enfin à son propre jeu : « Il la reconnut immédiatement, Céphée. Elle était telle qu’il la lui avait décrite. »
* Total Kheops, Chourmo et Solea (Folio).
Francis Pornon


ImageA la recherche d'Hemingway
/ Leif Davidsen (På udkig efter Hemingway, 2008, trad. du danois par Monique Christiansen. Gaïa, 2010)
Auteur d'une demi-douzaine de romans d'espionnage, Leif Davidsen délaisse cette fois les équilibres Est/Ouest pour nous emmener à Cuba, en compagnie de John Petersen, ressortissant danois sans histoires qui va bientôt jouer les... apprentis-espions.
Pour donner un peu de relief à une existence monotone et surmonter la mort de sa femme, ce tranquille professeur d'espagnol a décidé de prendre un congé et de partir à la recherche d'Hemingway, son écrivain favori.
Son périple commence à Key West, en Floride, où il fait la connaissance de Carlos Gutierrez, un vieil exilé cubain auquel il se lie d'amitié. Puis se poursuit à Cuba, où John, suite à sa promesse faite à Carlos, doit remettre une lettre à sa fille, qui plusieurs années auparavant a rejeté sa famille et épousé la cause castriste ainsi qu'un haut fonctionnaire cubain.
Entre deux flâneries dans les rues de La Havane, John prend quelques contacts afin de s'acquitter de sa mission. Evidemment, tout se détraque, et notre touriste danois va se retrouver au centre d'une gigantesque affaire. Lui qui était en manque de sensations va être copieusement servi !
Leif Davidsen déroule lentement son intrigue, qui prend parfois des directions inattendues (avec un "Papa" Hemingway partie prenante, mais je ne vous en dis pas plus...) et qu'on suit volontiers.
Mais comme souvent avec le polar, c'est surtout l'arrière-plan qui retient l'attention. L'auteur va bien au-delà des clichés pour dépeindre une réalité cubaine contrastée, et d'autant plus intéressante qu'elle est vue à travers le regard d'un homme issu d'une culture foncièrement différente.
S'il saisit très bien la beauté, la sensualité, la vitalité de Cuba, la générosité et la joie de vivre de ses habitants, il dresse aussi un sévère constat sur un pays moribond.
Les mirages de la Révolution se sont évanouis, les lendemains sont incertains et le présent difficile. Le Barbu est dans un sale état et son régime corrompu à bout de souffle, mais toujours omniprésent dans la vie quotidienne de cubains partagés entre espoir et résignation, contraints pour certains à la prostitution ou à l'exil, beaucoup risquant leur vie sur des radeaux de fortune pour rejoindre les côtes américaines.
Voilà un pays où l'usage d'internet est réservé aux touristes et aux hauts fonctionnaires, ou une simple clé USB est considérée comme un objet de contrebande, ou des professeurs se reconvertissent en taxis pour mieux gagner leur vie, ou, suprême paradoxe, il est interdit de posséder un bateau...
Mais tout ceci aurait un aspect un peu froid et démonstratif s'il n'y avait pas des personnages pour donner vie à cette réalité et, là encore, Davidsen vise juste.
En particulier avec le personnage de John, la calvitie naissance et des interrogations existentielles plein la tête, des épreuves à traverser et des réponses à trouver. Autrement dit un type comme tant d'autres, avec des problèmes et des doutes que chacun d'entre nous partage, à un moment ou à un autre.
Hormis quelques redites (les cubains gardent les mains sèches malgré la chaleur moite, on le saura...), j'ai donc pris beaucoup de plaisir à suivre ces pérégrinations cubaines.
Une intrigue qui tient la route, un rythme entraînant malgré quelques longueurs, une réflexion intéressante et des personnages bien campés : tout y est. Et même, ce qui ne gâche rien, ça donne envie de ressortir quelques histoires d'Hemingway...
Yann Le Tumelin


ImageScarelife
– Max Obione (krakoen – 2010)
Si les bons vieux road-movie/story ont souvent besoin d'espaces (américains), il n'y a aucune raison pour que ce soit toujours un yankee qui nous trace la route, et à ce titre Max Obione s'en tire très bien dans son dernier roman, un Scarelife  nerveux et tranchant à souhait.

Libéré sur parole après 10 ans de prison et une condamnation pour meurtre, Mosley Varell vivote dans un coin paumé du Montana, en compagnie de Tana, une ancienne actrice de soap au sale caractère et qui "gonfle, boudine, boursoufle, déborde de partout".
Question carrière, Mosley n'a rien à lui envier. Hormis un biopic pour un projet de film sur l'écrivain maudit David Goodis, c'est un scénariste raté de dessins animés débilitants.
Bref, la vie s'écoule paisible comme un torrent de boue entre ces "deux solitudes que la vie ne console pas de ce qu'ils sont devenus".
Jusqu'au jour où Mosley reçoit une lettre à l'encre bleue, une lettre de son salaud de père. Peut-être parce qu'il faut bien faire face à ses démons, il fait son sac, quelques fringues et plusieurs paires de gants de soie pour protéger ses mains purulentes - un eczéma particulièrement virulent - et s'en va pour le Sud.
Des démons, Mosley en a aussi pleins la tête et ne va pas tarder à leur céder du terrain. De Missoula à La Nouvelle-Orléans, il entame un road-movie sanglant et sans espoir de retour.
Sur son chemin de croix, il va croiser pas mal de monde et donner l'extrême-onction à quelques-uns, persuadé de bien faire d'ailleurs, comme avec cet ancien combattant infirme dont il vient de se taper l'épouse ou ce routier avec son chargement de bibles qui n'arrête pas de le bassiner avec ses bondieuseries.
Un vrai samaritain ce Mosley. Le coeur sur la main et une bonne giclée de sang par-dessus ! Pas désagréable pour autant, un brin d'humour, avenant et toujours prêt à dépanner son prochain (j'ai beaucoup pensé à Martin Sheen et à La Balade sauvage de Terence Malick). Sauf que ce n'est pas l'avis d'Herbie Herbs, dit le "Nain", un flic qui l'a arrêté il y a bien longtemps mais ne s'est jamais remis de la clémence des juges envers son ennemi personnel. La chasse commence, et le territoire est immense.
Alternant différents récits - la traversée américaine de Mosley (qui fait figure de narrateur), la croisade d'Herbie le nabot et les extraits d'un biopic sur David Goodis (j'ai particulièrement aimé ces pages et ces scènes imaginaires, d'autant plus qu'on ne sait pas grand-chose de cet écrivain et de ses escapades) -, Max Obione emprunte aux mythologies américaines pour un chouette (mais trop court !) moment de lecture, dans une ambiance poisseuse - à la Goodis - et poissarde en compagnie d'un clochard céleste psychopathe.
En passant, il nous fait aussi le coup de "l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours", puisqu'il nous parle d'un homme qui raconte la virée d'un autre qui raconte les virées d'un David Goodis... Ultime pirouette d'un roman enlevé qui fait défiler le bitume à 100 à l'heure et se lit d'une traite.
Un bon p'tit polar, comme on dit. Et même un peu plus que ça.

Conseil(s) d'accompagnement : même s'il est plus sombre et moins burlesque, Scarelife m'a fait penser par certains aspects au roman de Rich Hall, Otis Lee Crenshaw contre la société. L'occasion de vous recommander une fois de plus ce formidable roman paru il y a quelques semaines aux éditions Rivages.
Yann Le Tumelin



ImageLe camp des morts
/ Craig Johnson (Death Without Company, 2006, trad. de l'américain par Sophie Aslanides. Gallmeister, Noire, 2010)
Nous voici de retour sur les contreforts des Big Horn Mountains, dans le Wyoming.
Il s'est écoulé un mois à peine dans la vie du bon et bourru shérif Walt Longmire, depuis ses mésaventures narrées dans Little Bird. La tempête de neige forcit, le sol durci refuse toujours d'accueillir les morts, qui ont une fâcheuse tendance à se multiplier dans cette région pourtant peu peuplée. Si Noël approche, il n'y aura pas de trêve des confiseurs pour Walt et son équipe !
Une vieille femme vient de mourir à la maison de retraite, quoi de plus tristement banal ? Mais Lucian, l'ancien shérif, ne l'entend pas de cette oreille et exige une autopsie. Pourquoi ?
Walt accepte, sans se douter encore qu'il vient de déterrer une histoire vieille d'un demi-siècle. Un passé lourd de drames familiaux, de secrets enfouis et de plaies jamais refermées.
On retrouve tous les ingrédients qui faisaient déjà la saveur de Little Bird : une intrigue prenante et bien construite, des personnages attachants - au premier rang desquels ce shérif... désarmant de bonté, de courage, de maladresse, et d'empathie pour les vivants comme pour les morts -, et puis ces paysages grandioses du Wyoming, la neige, la glace, le vent, et la primauté de la nature sur l'homme.
Petite réserve... indienne.
Ou plutôt un regret : celui de passer un peu moins de temps en compagnie d'Henri Standing Bear et de ne pas en apprendre autant sur la culture cheyenne que dans Little Bird.
Mais qu'est-ce qui plaît donc tant dans les histoires de Craig Johnson ? Sûrement sa manière tendre, drôle et pudique de faire à la fois l'éloge de l'amitié, des hommes et des lieux qui les habitent, ici ces grandes étendues sauvages qui les confrontent et les construisent, sans artifices ni faux-fuyants. Et la sincérité, c'est aussi ce qui caractérise les romans de cet écrivain.
On dit souvent que le plus dur pour un écrivain, c'est de "confirmer" avec le second roman, et Johnson s'en tire bien, même si personnellement je trouve ce Camp des morts un (petit) cran en dessous de Little Bird.
Ce qui ne m'empêche pas d'attendre la suite avec impatience...
PS : Craig Johnson fait actuellement sa promo en France. Pour avoir rencontré et écouté le bonhomme, je ne peux que vous conseiller d'aller le voir, si vous avez l'occasion. Le programme est sur le site des éditions Gallmeister.
Yann Le Tumelin


ImageLes Lieux sombres
- Gillian Flynn, Éditions Sonatine, 2010.
Malgré le ton parfois un peu pompeux des 4e de couverture des Éditions Sonatine, j’ai rarement été déçu par leurs livres; chaque nouvelle parution nous apportant souvent, soit un auteur inconnu, soit un bouquin passionnant. Intrigué par l’auteur qui m’était complètement inconnue et la jaquette magnifique d’un paysage bucolique d’un sépia inspirant, je me suis procuré « Les Lieux sombres » de Gillian Flynn et j’ai commencé la lecture … Attention, dès la première page … une comptine … qui au début nous laisse perplexe, mais n’oubliez pas d’y revenir, à la fin de votre lecture. « Les Day étaient un clan qu’aurait pu vivre longtemps
Mais la cervelle de Ben s’est détraquée salement
…Mais survivre au massacre c’est pas très rigolo. »
Voilà, le ton est donné, l’histoire est lancée. Vers 2 heures du matin, le 3 janvier 1985, un massacre horrible est perpétré dans une ferme près de Kansas City. La mère et deux de ses filles sont assassinées avec une violence telle, qu’on l’appelle «le massacre des Prairies». Coups de couteau, de hache et de fusil, le sang est partout colorant une vision d’horreur. Le frère aîné, adolescent trouble, soupçonné de pédophilie, est condamné suite au témoignage de sa petite sœur de 7ans qui a tout vu.
24 ans plus tard, Libby Day (la petite soeur) manque d’argent; elle vit, depuis les meurtres, à l’aide de dons des personnes qui l’ont pris en pitié. Centrée sur elle-même, désagréable, asociale, dépressive, colérique et dépravée, elle vit seule dans un appartement défraîchi, sale, non entretenu, décoré chichement par toutes sortes d’objets volés. Pour combler ce manque d’argent, elle accepte d’aider Lyle Wirth, un membre d’une association particulière (Kill Club) qui croît à l’innocence de son frère et qui veut faire ressortir toute la vérité. On lui donne donc de l’argent pour qu’elle fasse parler les personnes, encore vivantes, qui ont vécu le drame, de près ou de loin.
Commence alors une chasse à la vérité qui nous transportera graduellement, lentement, indice par indice, vers le scénario de ce film d’horreur, réalisé il y a 24 ans.
Tout au long de la quête, Libby rencontrera une galerie de personnages qui alimenteront cette recherche de la vérité :
Les femmes de « Day-livrez Ben », amoureuses de Ben et convaincues de son innocence;
La mère, Patty, prête à tout pour sauver sa ferme et ses enfants, une bonne mère, un peu maladroite;
Le père, Runner, un véritable sac de défauts, profiteur machiavélique, voleur, il vit dans une décharge de produits toxiques;
Diane, la tante protectrice;
Krissi, la jeune fille qui, à dix ans, s’est dit victime d’abus sexuel de la part de Ben;
Diondra, la fille délurée, amie de Ben et enceinte de lui;
Trey, le supposé ami de Ben, adepte de satanisme et de cérémonie sanglante d’offrande au Diable; Et le TCM, le trou de cul du monde, petit mot « affectueux » pour définir leur ville natale.
La construction du roman sert grandement le développement de l’histoire; on alterne avec le déroulement, minute par minute, de la journée précédant les meurtres et les rencontres de Libby (les chapitres s’intitulent « Libby Day, aujourd’hui » …!!!), à la découverte d’une autre vérité.  Dès les premières pages, le lecteur se sent tout proche de la résolution de l’intrigue … Nous sommes à 24 heures des meurtres et déjà, le souffle nous manque; nous sommes pris dans ce tourbillon, lent mais tellement déconcertant.
Le lecteur découvre, grâce aux recherches de Libby et de Lyle, les faits, un à un, suite aux rencontres des acteurs du drame. Puis, dans les chapitres couvrant la journée précédant les meurtres, l’auteur replace habilement ces témoignages dans la reconstitution des faits qui ont amené cette flambée de violence.
Le style de Gillian Flynn, direct et cru, augmente et exacerbe la densité de l’intrigue. La lecture en demeure simple pour nous faire accepter la complexité des personnages et la lourdeur du climat social. 
De plus, le choix de l’auteur d’utiliser deux modes de narration, vient ajouter à l’effervescence et la qualité du récit. Dans les chapitres qui relatent les événements de la journée (chapitres intitulés Ben Day), le narrateur invisible, en toute objectivité, rapportent le drame, image par image, sans poser de jugement. Dans les chapitres où Libby enquête, elle est la narratrice, en toute subjectivité mais avec en prime, toutes les émotions et les réflexions que lui font vivre ces souvenirs. Cette alternance donne au roman une dynamique et un rythme qui transportent le lecteur à une vitesse haletante. Pour notre plus grand plaisir.
Gillian Flynn nous plonge dans une atmosphère envoûtante et écrasante de pauvreté et de misère. Ses personnages sont présentés par leur coté le plus sombre, sans ménagement, sans excuse. La plupart sont retors, profiteurs, paresseux, menteurs. Malgré tout, on s’y attache, on devine leurs bons cotés, on infère leur grandeur dans la petitesse de leur humanité. Et malgré tout, on finit par les apprécier, les aimer, presque!!! Jusqu’au moment où encore une fois, ils nous déçoivent… !!!
Tout au long de notre lecture, Gillian Flynn nous catapulte dans ces lieux sombres … géographiquement et moralement. L’auteur nous invite à voyager dans ce Midwest américain des années 80, pauvre, dénué d’espoir, (« … je partais du principe que le pire pouvait toujours se produire, puisque le pire s’était déjà produit. ») dans des fermes délabrées ou dans des parcs de roulottes, habités par des humains qui courent après le moindre dollar pour mieux oublier leur condition, dans la drogue et l’alcool.
Finalement, il est important de dire que le dénouement est à la hauteur des attentes que crée la lecture de ce livre : inattendu, surprenant mais surtout parfaitement plausible. La lecture achevée, on se remet à naviguer au travers l’intrigue et on se dit :
« J’aurais dû y penser … »
Voici donc un excellent roman qui ne vous décevra pas … en attendant avec impatience la prochaine production de Gillian Flynn.
Quelques phrases marquantes :
« Nous, les parasites, nous préférons toujours la nourriture en petits paquets, parce que les gens font moins d’histoires pour les céder. »
« … il avait toujours la même expression, celle d’un gamin qui vivait en permanence dans une bibliothèque et s’attendrait à ce qu’on fasse chut à tout moment. »
« Et donc on finit par dire le mensonge qu’ils prennent pour la vérité.»
« C’était ça, leur famille : un foyer qui avait dépassé la date d’expiration.»
Richard Migneault


ImageLa danseuse de Mao
, Qiu Xiaolong, Points. 2009

Retrouver les romans policiers de Qiu Xiaolong donne un sentiment partagé. Si le plaisir est au rendez-vous, au final, je ne sais si j’ai le plus apprécié dans La danseuse de Mao un roman dit policier, une chronique sur la croissance économique et les magouilles de Shanghai ou une attaque bien ciblée sur le spectre Mao.
L’intrigue pour cet auteur sert plutôt de prétexte pour nous emmener dans une Chine qui a souffert et qui se transforme non sans fracas. Le légendaire inspecteur Chen, doit mener une enquête diligentée par un ministre, sur la petite fille d’une probable maîtresse du Président Mao. Le pouvoir qui veut promouvoir cette fameuse harmonie dans la société craint tout scandale qui pourrait ternir son image. Une enquête très politique. Ses citations poétiques et littéraires ne sont pas anodines et donne de la profondeur à la signification de sa peinture. On peut méditer sur l’illusion que crée un gouvernement pour rester en place avec une phrase du classique, Le rêve dans le pavillon rouge, «  Quand le vrai est faux, le faux est vrai, là où il n’y a rien, il y a tout ».
L’auteur montre du doigt également les passe-droit de ces ECS – enfants de cadres supérieurs, les fameux ????, qui s’enrichissent avec les passe-droits et les relations familiales dans un pays où le droit a de la peine à régner.
Qiu ne manque pas de dépeindre un Mao cruel et tyrannique et rappelle la déchéance des gardes rouges, la création du grand timonier, « À une table du fond, un des clients se retourna et Chen reconnut Gang, un habitant du quartier. Celui-ci avait été un dirigeant puissant dans l’organisation des Gardes rouges de Shanghai au début de la Révolution culturelle, mais depuis, sa chute avait été complète, il avait fini sans emploi, ivrogne, et traînait dans le quartier en vivant d’expédients. »
Les pages gastronomiques réjouissent le palais, avec des descriptions culinaires alléchantes, ainsi des précisions sur « L’authentique canard laqué à la pékinoise. De six à huit mois, spécialement gavé. Dans la plupart des restaurants, on le cuit à présent au four électrique. Nous restons fidèles au four à bois traditionnel, et nous utilisons du bois de jujubier. Le parfum pénètre la chair. Un procédé réservé aux empereurs, dit-elle avec orgueil. Nos chefs perpétuent la tradition qui consiste à décoller la peau du canard en soufflant à l’intérieur et à lui coudre le croupion avant de l’enfourner… Nous proposons les fameuses cinq façons de le préparer : fines tranches croustillantes roulées dans une crêpe, tranches frites à l’ail vert, pattes plongées dans le vin, gésiers, sautés aux légumes verts, et soupe de canard, mais il faut environ deux heures avant qu’elle soit d’un blanc parfaitement crémeux. » Je suis allé déguster deux fois du canard laqué ces quinze derniers jours…
Un roman croustillant.
Xavier Murer


ImageSang pour sang
, Gipsy Paladini, 2009, Transit
Étant dans l’impossibilité de tout lire, j’admets rater un certain nombre de romans sans doute intéressants. Parmi la foisonnante production de polars, un noir suspense semble bien se démarquer, si l’on en juge par sa présentation. Voici donc un petit coup de pouce à Gipsy Paladini, née en 1976, romancière d’origine française et grande voyageuse. Son roman "Sang pour sang" est d’abord sorti au Canada en octobre 2009. Il est désormais diffusé en France, depuis mars 2010. Commençons par un extrait du récit:
« Al aimait le silence de la nuit. Il aimait ses gens aussi : les petites frappes qui n’hésitaient pas à pointer leur nez, les dealers qui dormaient toute la journée et arpentaient les rues une fois l’obscurité tombée à la recherche de nouveaux clients. Il aimait les cris surgis de nulle part, les hurlements des chiens, les gamins qui pleuraient, les alcooliques qui refaisaient le monde. Il aimait les putes aussi, les filles de la nuit, qui fréquentaient ces mêmes frappes, dealers ou autres paumés comme lui. Al aimait la nuit car c’était la seule chose qu’il craignait. S’il avait le malheur de devoir s’endormir une fois la ville engloutie par les ténèbres, il s’arrangeait toujours pour être ivre mort de manière à ne pas se réveiller avant le lever du soleil. Les ténèbres à jeun le terrorisaient.»
Roman particulièrement noir, "Sang pour Sang" raconte la traque sanglante menée par deux flics new-yorkais contre des tueurs qui semblent suivre un parcours aussi chaotique qu’incompréhensible. Une enquête devenant une vraie descente aux enfers pour l’inspecteur Al Sériani, policier à l’esprit torturé qui préfère la compagnie des prostituées à celle de ses collègues, et pour son coéquipier David Goldberg, jeune flic fraîchement sorti de l’académie de police.
Écrit à l'américaine dans un style efficace et dense, avec des dialogues qui évoluent entre Frédéric Dard et Michel Audiard, Gipsy Paladini donne au lecteur de son roman une perpétuelle sensation d'empressement et de course contre la montre. Un premier polar d’une noirceur et d’un cynisme stupéfiants, qui s’inscrit dans la tradition des "hard boiled" américains.
Claude Le Nocher


ImageDodo
, Sylvie Granotier, Série Noire, 1999
Dodo est une clocharde parisienne. Alors que la veille elle a découché de son abri habituel derrière un Shoppy du côté de Pigalle, elle apprend qu'une femme a été salement assassinée au même endroit. Avec ses copines de banc, Sally et Quasi, elles s'interrogent sur qui aurait pu lui vouloir du mal si toutefois la fille visée par l'assassinat n'était pas la bonne. Il faut dire que depuis quelques jours Dodo croit apercevoir dans la rue une figure qu'elle a bien connue.
Dodo n'a pas toujours été à la rue. Dans un autre temps, elle s'appelait Dorothée et a tué son homme, Paul…
Sylvie Granotier endosse le costume de son personnage et, à la première personne, se glisse dans sa peau, épousant sa condition, son quotidien, sa gouaille, et le résultat est assez réaliste ; savoureux même parfois.
Dans cet environnement où chacun garde sa vie pour soi, histoire de se protéger, Dodo va devoir remonter dans ses souvenirs afin d'élucider le mystère de cette fille assassinée, de ce crime qui pourrait bien lui avoir été destiné. Elle va le faire en compagnie de ses collègues de débine, celles qui forment aujourd'hui son entourage, leur racontant sa vie d'avant afin d'éclairer son présent.
Du temps de Dorothée, c'est une riche bourgeoise qu'on découvre, rentière, orpheline, tombée sous le charme viril de Paul, son amant magnifique et infidèle. Heureusement pour Do, le temps émousse le désir, lui permettant alors comme une cure de désintoxication et la rencontre d'un bel aristocrate sur la plage ventée de Trouville. Un amour platonique cette fois — Hugo se refusant à quitter sa femme malade — mais bientôt découvert par Paul, qui menace de tout révéler, amenant Dorothée à l'irréparable…
Dodo, c'est l'histoire d'un amour perdu, d'une déchéance, d'une machination. Dorothée va remonter dans son passé pas à pas, l'éclairer, mais on ne fait pas ce genre de voyage impunément, et c'est à un sombre trajet qu'elle devra se préparer.
Sylvie Granotier construit un personnage complexe d'une tendresse brutale, marquée par le temps. Une manière d'évoquer l'oubli de soi.
Quand on essaie de refaire l'histoire, ça finit souvent pire…
Patrick Galmel


ImageLa prière Du Maure
, Adlene Meddi, Editions Jigal
On trouve de tout au fond d’un verre de whisky, quand la musique est là et que les lumières virevoltent : la joie, la dignité, la force, l’oubli… mais aussi le meurtre sordide, le coup de couteau fatal, au fond d’un parking. Et pendant ce temps-là, la ville dégringole les escaliers qui mènent à la mer, alors qu’un soleil blanc l’écrase de ses feux, ou qu’une nuit obscure l’enveloppe de ses menaces diffuses.

Sordide, la vie l’est… mais qu’importe pourvu que celui-ci n’entre pas en résonance avec l’Histoire, avec des conflits en suspens, qui suintent toujours un pus verdâtre aux relents de traumatismes sanglants et de tortures machinales.
Un soir un jeune homme, au cœur idéaliste, disparaît. L’amour conduit à ces extrémités.
Un soir une jeune fille est assassinée. L’amour conduit à ces extrémités.
Il n’en faut pas plus pour que s’éveillent les vieux démons d’une guerre civile jamais éteinte.
Il n’en faut pas plus pour que ressortent les kalachnikovs jamais remisées.
Il n’en faut pas plus pour qu’un vieux flic à la retraite désabusée reprenne du service… L’amour conduit à ces extrémités.
Et tout se confond, se mélange et fusionne dans un sang aux odeurs d’égouts mal curés. Les loups deviennent serpents et la mort les attend depuis des décennies.
« La prière du maure » : un polar que Dieu semble avoir déserté. Un polar à lire juste avant que ne meurt l’espoir.
Luis Alfredo
 

 


ImageLa Guerre des Vanités
, Marin Ledun, Série Noire, 2010.
J’ai croisé l’œuvre de Marin Ledun avec son premier roman paru en 2007, Modus Operandi, un roman noir réussi et un style qui fouettait pour emporter son lecteur. Son premier livre écrit, que se disputaient diverses grandes maisons parisiennes, sortait en 2008 ; « Marketing Viral », abordait la critique sociale sous un autre angle avec des salves sur la religion du marketing aux confins du roman d’anticipation et du thriller.
Sa plume s’attaqua en 2009 au 5e arrondissement parisien, « Le cinquième clandestin », et en 2010 au Poulpe avec « Un singe en Isère » qui ravit les amateurs du céphalopode. Début mars, « La guerre des Vanités » a vu le jour dans la Série Noire. Un opus de science fiction suivra en 2011. Ce jeune écrivain a laissé son poste d’ingénieur à France Telecom – on peut le comprendre avec les récents tragiques événements – pour se consacrer à l’écriture dans la région landaise. Prolifique, il aime à varier les approches en prenant des risques ; le pari est à chaque fois réussi, je lis toujours avec grand plaisir ses œuvres. Il témoigne de la richesse du roman noir français actuel. Avec les Chainas, Marignac, Manotti, Pouy et Obione, il fait indéniablement partie des auteurs du genre à suivre.
« Modus Operandi » nous plongeait dans Grenoble, « Cette ville qui pue la mort », « La Guerre des vanités » embarque le lecteur à Tournon dans la vallée du Rhône, qui sourd d’ennui, de mensonge et de lâcheté. Le lieutenant Alexandre Korvine est envoyé sur place pour faire la lumière sur une série de suicide d’adolescents. Sur un rythme d’enfer, l’auteur nous emmène dans les tréfonds boueux d’une enquête sensible où petites gens et grosses légumes peuvent trembler face à la réalité et ses compromissions. Il ne nous laisse pas souffler; malgré les séquelles d’un décalage horaire tenace, j’ai dévoré en 24H les 400 pages de l’intrigue sous les ténèbres pékinoises. Par ailleurs, le dénouement nous emmène à une destination assez inattendue.
Avec le style nerveux et un enchaînement qui ne laisse pas de répit, j’ai également apprécié la peinture du personnage principal, Korvine, tout en finesse. Ledun ne tombe dans la facilité, dont abonde la littérature policière avec des flics présentant toujours les mêmes travers. Tout est en touches, au fil des pages, et on pourra même être frustré de ne pas connaître la gravité de l’éventuelle maladie de l’enquêteur. Au final, l’atmosphère pesante, entre sordide et angoisse, peut rappeler certains films de Chabrol. Un excellent roman.
Xavier Murer


ImageLes derniers jours d’un homme
, Pascal Dessaint, Rivages (2010)
[…] voici mon coup de cœur du moment, Les derniers jours d’un homme de Pascal Dessaint.
Quelque part dans le nord de la France. L’usine, aujourd’hui fermée. La cité ouvrière. La route qui la sépare du reste du monde. Dans cette cité, Judith, 18 ans, élevée par son oncle cherche à savoir ce qui c’est passé une douzaine d’années auparavant. Ce qui a entraîné la mort de son père, Clément. Douze ans auparavant, Clément, veuf depuis peu, a quitté l’usine encore en activité pour travailler comme élagueur. Il commence à prendre conscience du danger sanitaire qu’elle leur fait tous courir au moment où les bruits de fermeture définitive se font insistants. Ces voix alternées vont se rejoindre, pour résoudre le mystère et exposer au grand jour un scandale social, écologique et sanitaire qui n’est autre que celui de Métaleurope.
A force de parler de Dessaint le Toulousain on avait fini par oublier qu’il vient du nord, et qu’il a passé son enfance dans une famille ouvrière comme celles qu’il nous décrit ici. Déjà dans Cruelles natures, il faisait une incursion noire dans sa région natale. Il y revient maintenant pour écrire ce roman que, très certainement, il portait en lui depuis bien longtemps.
Qu’est-ce qui a rendu son écriture possible et/ou indispensable ? Une maturité acquise ? Une maîtrise de son écriture ? La prise de distance suffisante ? La nécessité de témoigner, de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais ? Une douleur personnelle ? Sans doute un peu de tout cela.
Toujours est-il qu’il a écrit là son Grand Roman. Un vrai roman noir, héritier de Zola comme de Hammett, un des rares en France à donner la parole à la classe ouvrière. Et à le faire avec émotion, vérité, mais sans angélisme ni manichéisme. Tous les personnages du roman sont des victimes. Victimes d’un système prêt à empoisonner ses enfants (ou plus exactement, les enfants des autres), pour générer toujours plus de profits. Mais on peut être une victime et un salaud. On peut être victime et dans une certaine mesure complice du bourreau. Alors, comme dans tous les groupes humains, chez ces victimes il y a des cons, des dignes, des courageux, des enfoirés, des lâches et des personnes admirables. Ils sont tous complexes, humains, vrais.
Dans ce roman il y a de l’émotion sans pathos, de l’émotion non pas pour remplacer le raisonnement comme sur TF1, mais au contraire de l’émotion qui donne à réfléchir. La gorge serrée qui force à se poser des questions. Il y a de la colère et de l’indignation aussi, mais sans jamais tomber dans le trac simpliste.
La construction à deux voix qui, petit à petit, fait monter le suspense est absolument limpide. Les deux voix sonnent juste. Celle de l’ouvrier de 40 ans, et celles de la jeune fille de 18 ans. Pas une fausse note. Parce que l’écriture est totalement maîtrisée, d’une simplicité et d’une évidence qui sont l’apanage de ceux qui ont parfaitement trouvé leur voix et n’ont plus besoin de rechercher l’effet.
Tout cela est bien entendu le fruit du travail, mais aussi celui de la maturation, de la fermentation. Il y a dans ce roman des phrases qu’il a entendues chez lui, des personnes qu’il a rencontrées, des moments qu’il a vécus. C’est pour cela que cela sonne si vrai, que cela touche autant. Sans pour autant jamais donner l’impression qu’il se raconte.
Voilà, maintenant lâchez votre ordinateur, allez vous procurer ce roman, et lisez-le. Vous le refermerez révolté, bouleversé et pourtant, paradoxalement, apaisé.
Si je vous ai trompé, vous aurez le droit de venir vous plaindre.
Jean-Marc Laherrère


ImageHypothermie
, (Hardskafi -2007), Arnaldur Indridason, Métailié Noir - Éditions Métailié  - 2010
Une fois de plus le commissaire  Erlendur est à la recherche de disparus du passé : deux cas de jeunes adultes disparus qu’il reconstruit à titre quasi privé, à quarante ans de distance. S’il procède discrètement c’est qu’officiellement il s’est chargé de récolter plus de détails sur la vie d’une suicidée trouvée pendue en ce début d’automne dans sa maison d’été proche du lac de Thingvellir. Suicide banal de  cette femme universitaire, semble-t-il, motivé par la perte de parents, une femme apparemment sans problèmes réels, vivant un mariage sans heurts. Cependant Erlendur persiste à ne pas clore le dossier car des éléments irrationnels semblent avoir dirigés les dernières semaines de l’existence de cette femme et certains des détails ne correspondent pas à la psychologie détectable dans le comportement des proches.
Tout en navigant à vue et en reprenant sans cesse les événements des derniers jours de l’existence de la morte, Erlendur est de plus en plus alerté par le fait qu’il pourrait y avoir eu manipulation psychologique, mais toujours sans le moindre indice concret.
Dans ce dernier cas, il se butera également à une énigme du passé liée à l’enfance, qui hantait la suicidée et qu’il ne peut s’empêcher de mettre en parallèle avec ce qu’il recompose de son comportement durant les dernières périodes de sa vie.
Le passé, sources de tous les maux, source des solutions aux diverses quêtes feutrées  menées par Erlendur. Y compris dans celle se son propre passé, de la perte de son petit frère dans une terrible tempête de neige, au cœur de l’hiver islandais…
Arnaldur Indridason, par rapport à ses romans précédents, ne renouvelle en rien les intrigues qu’il développe dans Hypothermie, et la minceur de l’enquête principale sur la suicidée le pousse au remplissage par le biais d’épisodes longuets consacrés à sa fille, Eva Lind, enfin stabilisée, sortie de la drogue, et  qui se rapproche de lui mais voudrait qu’il rencontre sa mère, l’ex-femme d’Erlendur. Beaucoup moins présents sont les proches collègues du commissaire, ce qui est sans doute la conséquence de la seconde histoire que contient le roman, la recherche en parallèle sur les deux disparitions vieilles de quarante ans
Les obsessions d’Erlandur  et son tempérament renfermé ont étés mis en avant dans tous les romans et on se demande pourquoi ils devaient être traités ici avec autant d’insistance ?
La matière du roman aurait pu faire une excellente « novella » (court roman - très longue nouvelle), alors qu’ici on a constamment l’impression d’assister à du remplissage de la part de l’auteur et à la dilution de l’ensemble qui ne trouve une cohérence que par le traitement inlassable du passé, poussé à l’obsession. On ne peut pas dire que c’est éclairant ou utile par rapport au personnage d’Erlandur, un rappel moins appuyé  aurait été largement suffisant, même pour les nouveaux lecteurs !
Le talent de conteur d’histoires d’Indridason reste présent, heureusement, mais il ne parvient pas à créer une cohérence suffisante au long des 300 pages de Hypothermie et on a l’impression d’assister à une suite de brefs récits (intéressants et bien construits) qui ne parviennent pas à former un ensemble convaincant.
A titre personnel je dirais que l’usure de la formule Erlendur commence à apparaître et même qu’on voit les coutures…
Sixième roman de la série à être traduit en français, il est en fait le huitième en islandais, et le dixième est déjà annoncé. Indridason a même déclaré qu’il y en aura plus de dix. Pourquoi lâcher une équipe gagnante, puisque la saga du commissaire semble être « vendeuse »… On risque cependant de tout voir basculer dans le formatage, subtil et de bon ton sans doute, mais formatage. Les qualités d’écriture d’Indridason mériteraient mieux. 
(c) Copyright 2010 E.Borgers 


ImageNoir Océan
, Stefan Mani, Skipid, 2006), Série Noire (2010), Traduit de l’islandais par Eric Boury.
Pour épater vos copains, voici un cocktail totalement inédit. Il s’appelle Noir Océan, il a été créé par un jeune islandais étonnant dont on n’a pas fini d’entendre parler : Stefán Máni.
Ingrédients :
Saeli : Jeune père de famille, énormes dettes de jeu. Seul moyen de rembourser et de mettre sa famille à l’abri : se charger de rapporter de sa future escale au Surinam un paquet de drogue. Sinon le Démon, terreur de la pègre islandaise s’occupera de sa femme et de son jeune fils.
Jon Karl, dit le Démon : truand craint pour sa violence et sa brutalité dans tout le pays. Il est la cible d’une autre terreur qui semble pour l’instant avoir le dessus.
Président Jon : alcoolique, raciste, néo-nazi.
Asi, cuistot, Johann le Géant et Runar le mécano. Convaincus (avec Saeli) par Président Jon que la seule façon de ne pas laisser les « youpins » les mettre au chômage après une dernière traversée est de se mutiner et de prendre le bateau en otage en plein océan.
Guðmundur Berndsen : Commandant. Il sait que c’est sa dernière traversée et que l’équipage va être licencié. Il a présenté sa démission. Il se demande comment il va ensuite vivre avec sa femme qui, depuis la perte de leur fille neuf ans auparavant, sombre toujours plus profond dans la déprime et la douleur.
Jónas Bjarni Jónasson : Commandant en second. Il a tué et enterré sa femme qui le trompait quelques heures avant d’embarquer.
Le soutier : Mécano sale, drogué et inquiétant. Il vénère Cthulhu.
Mettez les ingrédients dans un immense shaker. Par exemple le Perse, cargo vieillissant, des milliers de tonnes d’acier en route vers le Surinam pour faire le plein de bauxite.
Secouez vigoureusement grâce à la mère des tempêtes. Chauffez à blanc à la folie des hommes. Puis frappez, en refroidissant violemment. Servez très noir.
Voilà. Oubliez tout ce que vous croyez savoir sur les polars islandais. Oubliez Indridason et son Erlendur bougon, oubliez la lenteur, la déprimer douce amère. Avec Stefán Máni on est dans le registre de la grande claque dans la figure, du coup de poing au plexus.
Après une ouverture chorale qui lui permet de nous présenter les différents protagonistes d’une façon particulièrement habile et maîtrisée, le lecteur se doute bien que la suite va être violente. Mais on se demande aussi comment il va écrire le Nième huis clos sans tomber dans le déjà vu.
Et il y arrive.
Grâce à sa maîtrise d’une construction subtile, un montage complexe mais totalement maîtrisé qui mêle les points de vue et les temps de l’action (on retourne souvent en arrière en changeant de point de vue). Un peu à la façon 21 grammes ou Babel pour ceux qui les ont vu (j’ai bien dit un peu).
Grâce à la maîtrise totale de la violence enfermée dans ce chaudron, une violence qui ne peut que mener au drame, mais qui ne tombe jamais dans le grand guignol ou le voyeurisme.
Et grâce, et c’est là qu’il fait fort, à l’intervention d’une violence venue de l’extérieur. Car l’auteur ne s’interdit rien, et s’arroge le droit de faire intervenir l’extérieur dans un huis clos, sans pourtant jamais remettre en question le fait que ce soit, justement, une histoire entre ces 9 personnages et pas un de plus. Je sais, je ne suis pas très clair, mais lisez, vous verrez que j’ai raison !
Cette violence extérieure, ce sont des hommes, ombres venues augmenter le chaos qui disparaissent immédiatement. Mais c’est surtout la violence de la nature. Et en premier lieu celle de la tempête que le lecteur ressent dans ses tripes (je vous déconseille de faire un repas trop riche avant d’entamer cette lecture). On tangue, on sent l’odeur de mazout, on entend le fracas des machines titanesques et le hurlement de la tempête …
Et une fin à la fois prévisible et totalement surprenante.
Bref, un sacré cocktail, à consommer sans modération.
PS : Je ne suis pas certain d’avoir toujours été clair … Je vais achever de vous perdre en citant une phrase des remerciements qui commence de façon très convenue par « L’auteur tient à exprimer ses remerciements aux personnes suivantes : » gnagnagnagna « Mes amis, ces chers Sartre, Lovercraft et Morrison reçoivent une amicale accolade ». Intrigués ? Alors, il faut le lire.
Jean-Marc Laherrère


ImageClasse dangereuse
, W.J Nars, La manufacture de livres
Il est des objets littéraires qui semblent venir d’une autre planète, d’une autre galaxie, d’un lieu « Où les bouchers vendaient de l'homme à la criée ». La manufacture de livres nous convie à découvrir l’un de ces corps non identifiés, l’un de ces ovnis qui traversent le périphérique pour percuter le lecteur là où ça fait mal, au niveau de la conscience, de l’espoir et des illusions, en un mot de l’urgence.
Littérature urbaine, langage suburbain…Les mots vous marvent et la syntaxe se kourave avec le destin tracé par avance : Boulots pour les chanceux, centrale pour les malchanceux et cimetière pour les péraves. Mais en attendant, Giscard entame la seconde moitié de son septennat, les porteurs de tiags zonent du coté de Rungis, de la foire du Trône ou des Champs, avec des airs d'Eddie Cochran plein la tête, Mesrine en point de mire et un besoin de pelot permanent.
Lorsque l’on parcourt la bio de P.G De Lassagne, on découvre qu’il a été scénariste pour la série télévision Police District … Rien que du lourd… du lourd que ne dément pas cette « Classe dangereuse »
Luis Alfredo


ImageLe bal les débris
, Thierry Jonquet, Éditions Points, 186 p,  6€50, Édition post mortem de janvier 2010, TJ étant mort en août 2009. Première édition : Fleuve noir 1984, parutions successives : éditions Méréal, 1998, éditions Librio 2000.
Ce roman noir mérite largement ses nombreuses rééditions. Bien qu’il se déroule presque exclusivement dans un « hosto », sorte d’affolant mouroir à vieux, entre pétaudière et grand guignol, il n’a pas pris une ride.
Fredo est brancardier. Sa douce moitié, Jeannine, est une militante CGT pure et dure. S’ils ont tous les deux une conscience aiguë de la condition prolétaire, elle, a choisi la voix des réunions et des grèves, lui, s’oriente un jour, par désespoir et panique en songeant à son destin, sur la voie du braquage.
L’occasion du coup inespéré, c’est une vieille folle hospitalisée avec une mallette pleine de diamants, aussi bien surveillés que l’or de la Banque de France.
Fredo va être aidé dans sa folle entreprise par une paire de papis flingueurs qui rêvent d’un dernier baroud. Ils ont raccroché depuis trop longtemps, se remettre au taf éloignera peut-être la camarde.
Jonquet se fait tour à tour cruel et drôle Il raconte sans complaisance les vieux : gâteux, bavant, chiant, pissant, pleurant, et s’ennuyant à attendre la mort. Mais ils sont racontés avec infiniment de compassion, voire de tendresse.
Quant à l’aventure, elle offre son  comptant de suspens, de rebondissement, d’action, et l’on rit beaucoup, le burlesque n’étant jamais loin.
La chute – chutttt- remet tout en perspective dans un humour qui n’est pas sans cruauté…
Jeanne Desaubry


ImageLe Fiancé Maudit
- Une Enquête De Jean Dorgeval , Josiane Le Masson, Aux éditions Persée, 2007
C’est le fiancé qui a découvert le corps, il gisait dans la gloriette du parc des parents de la défunte. Un coup de stylet dans le cœur et la vie avait coulé irrémédiablement sur le sol.
La police était allée au plus simple : un crime de rôdeur. Et l’affaire était classée.
Mais pour le fiancé, cette conclusion n’était pas satisfaisante. Il lui fallait mettre un visage sur le coupable pour parvenir à faire son deuil. Voilà pourquoi il fit appel au détective privé Jean Dorgeval.
Bon choix, bonne pioche, Dorgeval saura faire la part des choses et démasquer le meurtrier… mettant à mal l’amour… fou.
Luis Alfredo


ImageRue de l’Enfer
, Alain Emery, Breizh Noir, Astoure Edition
Après “Erquy sous les cendres”, “Le Bourreau des landes”, et “Le clan des ogres”, voici l’ultime suspense de la tétralogie d’Alain Emery consacrée au capitaine Fabre, “Rue de l’Enfer”. Tous ces titres sont publiés dans la collection Breizh Noir, chez Astoure Édition. Il est encore temps de découvrir cette série très convaincante. Voici un résumé des évènements survenus “Rue de l’Enfer” et dans ses alentours.
En 1952, le capitaine de gendarmerie Henri Fabre et ses adjoints font respecter la loi dans la région d’Erquy. Début octobre, le juge Ravel se place sous la protection de Fabre. Sa maison a été cambriolée, puis un chauffard a cherché à le renverser en voiture. Il ignore qui lui en veut, mais il estime la menace bien réelle. Ravel n’est pas de la même trempe que le capitaine Fabre : “J’avais passé toute ma vie à avoir peur. Du faux-pas, du tableau d’avancements, des incidents, de la fameuse erreur judiciaire […] À l’évidence, l’homme qui me tournait le dos et lustrait ses bottes en silence, possédait sur moi — et sur le monde qui l’entourait — un immense avantage. Lui (Fabre) ne craignait rien, ni personne.”Celui qui vise le juge ne tarde pas à comprendre qu’il s’est installé dans la villa, bien défendue, du capitaine de gendarmerie.
Par ailleurs, une série d’agressions meurtrières sur des femmes se produit dans le secteur. La première à être attaquée et tuée, peut-être par un animal affamé, c’est la sensuelle Janine Neveu, qui sortait de chez le boulanger. Bien que Fabre ait effectué une surveillance nocturne à cheval, il n’a pu empêcher la mort d’une autre femme, Nicole. Là encore, l’assassin a volé de la nourriture. Le brigadier Craspin pense qu’il s’agit d’un monstre, “entre l’homme et l’animal”.
Suivi de ses commères d’église, l’abbé Faure signale un incident s’étant produit dans la Rue de l’Enfer. La maison du père Boudard, récemment décédé, serait hantée. Voilà le genre d’affirmation qui fait sortir Fabre de ses gonds. Le capitaine demande un coup de main à un de ses amis de la Résistance, le truand Orsini. Il s’agit de déterminer qui veut éliminer le juge Ravel.
Le capitaine Fabre obtient des renforts pour traquer le tueur de femmes. Malgré tout, l’épouse d’un cordonnier disparaît sans laisser de traces. Et l’on retrouve le cadavre d’une gamine, Gisèle Robin, jeune fille ayant une réputation de délurée. Toutefois, il est probable qu’il ne s’agisse pas du même assassin. Après avoir raconté des bobards aux journalistes, le capitaine Fabre organise une battue nocturne avec les soixante gendarmes dont il dispose. Repéré, le fuyard court se réfugier Rue de l’Enfer, dans la maison Boudard. Peu après, le monstre périt dans l’incendie détruisant la demeure. Son cadavre oblige Fabre à se poser des questions, à s’informer sur l’histoire locale, notamment sur les règlements de compte de la fin de la guerre. Il organise même une autopsie clandestine dans un cimetière pour être sûr de son raisonnement. Fabre persévère jusqu’à ce que tous les coupables soient identifiés…
Narrateur de cette histoire, le juge Ravel résume ainsi la situation : “Que se passait-il donc dans ce pays ? Quel vent de folie soufflait sur la baie ? Les femmes tombaient sous les coups et les crocs d’un monstre, on entendait hurler dans la nuit des fantômes, un tueur essayait de m’épingler à son tableau de chasse, et pour couronner le tout on jouait un western sur une de nos plages… Au fond, mon seul refuge restait Fabre, aussi droit dans la tempête que par temps calme.” En effet, le capitaine de gendarmerie est le seul à disposer de cette autorité naturelle qui en impose à tous, et permet de faire avancer les investigations. Néanmoins, ce n’est pas strictement un roman d’enquête. Situé historiquement, le sombre contexte relève autant du roman noir. L’ambiance du récit avec ses mystères, ses pistes et ses traques, captive très vite. Soulignons la précision narrative, belle qualité habituelle de l’auteur. Outre l’intrépide Fabre, tous les personnages apparaissent fort crédibles grâces aux descriptions pointues. Avec ce suspense passionnant, Alain Emery confirme encore son talent.
Claude Le Nocher


ImageLa commissaire n’aime pas les vers
de Georges Flipo, La table ronde (2010)
Voilà un « petit polar » dont on cause dans les blogs. Un polar dont on parlera vraisemblablement peu dans la presse, mais qui pourrait bien faire son bonhomme de chemin grâce au bouche à oreille. Et c’est tout ce que je lui souhaite. Voici donc La commissaire n’aime pas les vers (les verts ? les verres ?) de Georges Flipo.
C’est pas le moment de venir emmerder la commissaire Viviane Lancier. On lui a collé un adjoint, certes beau et charmant, mais jeune, naïf et parfois gaffeur. Elle n’arrive pas à perdre ces satanés 5 ou 6 kilos. Elle vit seule et son salaud d’ex continue à lui pourrir la vie. Donc faut par chercher Viviane Lancier. Alors quand les services de com. du ministère montent en épingle une vague affaire ayant trait à un poème de Baudelaire et lui forcent la main, son humeur devient massacrante. Parce qu’en plus la commissaire n’aime pas les vers. Et encore moins ceux qui les commentent.
Si vous cherchez le roman profond de l’année, celui qui va mettre à nu les horreurs de notre société, qui va vous donner matière à réflexion (déprimante si possible) pour six mois, passez votre chemin.
Mais comme il faut aussi parfois s’amuser, vous avez peut-être envie de passer un moment divertissant, drôle, en lisant une histoire bien troussée, en rencontrant des personnages hauts en couleur, le tout agrémenté d’une plume vive et alerte. Dans ce cas, ce roman est pour vous. Un roman qui n’a d’autre prétention que celle de nous faire (sou) rire. Mais comme disait le grand Pierre, elle est immense, la prétention de faire rire.
Mission accomplie donc. Et même un tout petit peu plus, l’auteur brossant en quelques coups de griffe le tableau lucide (et gentiment méchant) du fonctionnement de notre société hautement médiatisée. Et une petite touche de noirceur vient pimenter le final. Donc mission plus qu’accomplie.
Jean-Marc Laherrère


ImageTraîtrises
, Charles Cumming (Typhoon, 2008, trad. de l'anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj. Ed. du Masque, Grands formats, 2010)
Juin 1997. Hong Kong vit ses dernières semaines comme territoire britannique, avant sa rétrocession à la Chine - "période étrange et chaotique, mélange d'excitation, de regret et d'incertitude quant à l'avenir de la colonie". En coulisses, les puissances occidentales, Royaume-Uni et Etats-unis en tête, placent leurs pions, missionnent leurs espions.
Parmi eux : Joe Lennox, un jeune et brillant agent des services secrets britanniques, et Miles Coolidge, employé par la CIA. 
Joe est issu de la bonne société, possède quelques solides principes et sait se montrer circonspect.
Miles, lui, c'est "le Yankee de vos rêves et de vos cauchemars (...), capable de subtilité et de perspicacité, mais aussi de grossièreté et de stupidité, (...) à la fois un ami et un ennemi, un atout et un problème. Bref, un américain."
Entre eux : Isabelle, la fiancée de Joe, et un transfuge chinois, qui vient rendre compte aux autorités britanniques de la répression chinoise contre les ouïghours - des musulmans vivant dans la province du Xinjiang, au nord ouest du pays. D'abord interrogé par Lennox, il est ensuite récupéré par les américains. Joe va bientôt se rendre compte qu'il a été doublé. Doublement. 
Sept ans plus tard, le voilà à nouveau en Chine, chargé de mettre à jour un complot visant à déstabiliser le régime chinois. Une mission qui pourrait lui permettre de prendre sa revanche, et d'exorciser le passé, une bonne fois pour toutes.
Agents infiltrés, sous couverture, en filature, de renseignement, de liaison. Manipulations, faux-semblants, suspicions. On retrouve toute la panoplie du roman d'espionnage, mais Traîtrises est loin de se limiter à un bon roman d'action.
Si l'auteur nous fait rentrer dans le monde feutré des espions, il nous donne aussi un aperçu saisissant de la vie en Chine.
C'est d'abord une invitation au voyage, les foules, l'effervescence, la moiteur, le bruit...
C'est ensuite, et surtout, la cohabitation de deux systèmes en un seul et même pays : d'un côté un régime communiste autoritaire, de l'autre un capitalisme débridé, terreau du "miracle économique chinois". Un miracle dont n'a pas été témoin le Chinois moyen...
Un tableau en clair-obscur qui représente aussi certains motifs comme l'impérialisme occidental et les questions d'ingérence étrangère, la rapacité des multinationales, la fabrication du terrorisme, les stratégies géopolitiques, les intérêts ponctuellement convergents d'idéologies divergentes, et de manière générale les faits et les méfaits de la Realpolitik.
Ainsi va le monde, et l'enfer est pavé de bonnes intentions.
Charles Cumming signe ici un excellent roman, bien construit, bien écrit - une prose sobre sans être plate. Dénué de tout manichéisme, il rend très bien compte de l'instabilité et de la complexité du monde contemporain.
En un mot : passionnant.
Yann Le Tumelin

ImageVengeance Tardive
, Bruno Ségalotti, Edition Astoure, Thriller Breizh-Noir, 240 Pages
L’histoire : Juillet 2008 : un seul titre à succès suffit à Dixie, autrefois star de Rock’n Roll pour connaître une gloire démesurée et devenir une icône des années 80. Devenu « Has been » aussi vite qu’idole, Nigel Geffray de son vrai nom, revient dans sa Bretagne natale après de longues années d’exil en Australie. Il mène une vie solitaire et essaie de se défaire de cette image de gloire qu’il trouve peu méritante. Tout en essayant  d’oublier ce passé envahissant, il va croiser la route d’un personnage qui va le plonger malgré lui dans un autre passé aux eaux bien plus trouble que le sien.
A quelques centaines de kilomètres plus au Sud, Marie, originaire de Bretagne élève seule son fils Mehdi dans la région Toulousaine. Devenue écrivain à succès pour la jeunesse, c’est à Saint-Brieuc, sa ville natale que sa carrière la conduit  pour une durée de trois mois à venir travailler en résidence d’écriture. Elle ne se doute pas que ce retour aux sources va lui faire affronter les fantômes d’un passé peu glorieux et découvrir un secret de famille afin d’honorer une promesse faite à sa mère. A la croisée de ces chemins, Marie et Nigel vont ressusciter des rancœurs et des haines tues depuis prés de 60 ans dont l’issue pourrait ressembler à une vengeance tardive…
Août 1944 : La deuxième guerre mondiale est sur le point de prendre fin, les troupes hitlériennes ont perdu la partie, c’est presque sûr … Henri Yvel, négociant en vin à Saint-Brieuc avait tiré profit de l’invasion allemande afin de faire fleurir son commerce et choisi son camp, mais il était temps pour lui de mettre les voiles et de choisir une nouvelle destination…
Août 1962 : Echoué à Marseille après avoir quitté l’Algérie en catastrophe, Henri Treneuille, natif de la Bretagne s’installa à Marseille comme tous ceux qui arrivaient d’Alger à cette époque. Il avait réussi à ne pas tout perdre grâce à une association lucrative avec un ami qui lui, y avait laissé sa peau. Mais il venait d’apprendre une nouvelle à la radio qui était loin de le laisser indifférent : Le Général De Gaulle avait échappé à un attentat en se rendant à l’aéroport de Vélizy-Villacoublay…    
Vengeance tardive est le septième roman de Bruno Ségalotti. Construit de façon audacieuse et méthodique, le roman nous plonge à l’intérieur de trois dimensions historiques mêlant personnages et évènements dont les destins vont se télescoper au moment le plus inattendu. Pas question de faire de ce roman un polar historique, et ce n’est pas le but de l’auteur [AMHA]. Chaque évènement décrit, s’associe et appartient à un personnage. Les acteurs du roman de Ségalotti n’ont pas été choisis au hasard,  c’est comme si l’auteur avait d’abord choisis Le Personnage, puis l’avait habillé d’une trame Historique. 
Bruno Ségalotti aurait pu se passer de dater les chapitres de son livre, car le style est fluide et épuré, il n’y a rien de superflu et le lecteur aurait aisément pu identifier au fil des pages et de l’avancement dans sa lecture les évènements. Mais une citation en début de chaque chapitre invite le lecteur à y trouver un esprit ludique où chacun fera le lien qu’il voudra avec ce qui suit. Ces citations  peuvent être musicales, poétiques, extraites de répliques Cinéma, de roman policier comme « Prières pour la pluie » de Denis Lehane… En voici une pour l’intemporalité qu’elle suggère : « Ceux qui prétendent détenir la vérité sont ceux qui ont abandonné la poursuite du chemin vers elle. La vérité ne se possède pas, elle se cherche » (Albert Jacquard,  Petite philosophie à l’usage des non-philosophes).          
Vengeance tardive peut figurer sans hésitation dans la catégorie du roman noir. Une perle noire Bretonne à qui je souhaite une marée montante dans le monde du polar…
Cyrille Mousset
 


ImageL'écho du Glas, W.J Nars, Editions Persée.
Bruce Den a retrouvé la jeune fille de quinze ans qu'il était chargé de localiser. Malheureusement c’est à la morgue qu’il a fait cette découverte, autant dire que sa mission se solde par un véritable fiasco.
Malgré tout, la riche famille Masson lui confie une nouvelle tâche : démasquer les assassins de leur enfant Cathy et jeter ses monstres dans une prison.
Et de fil en aiguille, de meurtre d’un sans-logis au soutien d’une horde de clochards, notre détective va mettre à jour un trafic des plus rentables que protège des tueurs sans scrupule et quelques notables New Yorkais tout aussi respectables que pourris.
Luis Alfredo
 


ImageLe château d’Amberville, Thierry Bourcy, Folio/Policier (2009)
Avec Le château d’Amberville Thierry Bourcy poursuit sa chronique policière de la guerre de 14. Après les tranchées, l’espionnage à Paris, il nous emmène cette fois au milieu des grands blessés.
1916, la guerre s'éternise. Avec ce qui reste de son régiment Célestin Louise, le flic parisien, est envoyé à Verdun. Dès le premier soir il est blessé et, après avoir été sauvé in extremis, est évacué au château d'Amberville, transformé par le comte en lieu de convalescence. Comme les autres blessés, Célestin tombe sous le charme de Laure d'Amberville, la fille du châtelain, jeune femme d'une beauté ensorcelante qui les soigne tous avec un dévouement admirable. Après quelques jours, un jeune caporal à qui on vient d'annoncer qu'il va retourner au front est trouvé mort dans l'étang du parc. Le juge qui ne veut aucun problème avec la famille d'Amberville a très envie de conclure au suicide. Quand un second soldat est retrouvé égorgé dans son lit, il doit se rendre à l'évidence, il y a un meurtrier au château. Célestin va rapidement prendre l'enquête en main, mais sans pouvoir empêcher de nouveaux meurtres …
Après le front en 14 et Paris en 15, Thierry Bourcy nous entraîne à la suite des blessés graves en cette année 1916. On retrouve Célestin, toujours aussi attachant, et surtout cette fresque historique qui, au travers de romans policiers, nous font vivre l'horreur de cette guerre. L'horreur et l'injustice, avec la morgue des officiers, la brutalité de soldats que les tranchées ont parfois totalement déshumanisés, et l'inertie d'une vie de province où, en termes de hiérarchie sociale, rien ne semble avoir évolué depuis des siècles. Célestin ne se heurte pas seulement à l’habileté du meurtrier, mais également au poids de notables de petite ville qui, quoi qu’il arrive, se serrent toujours les coudes face à quelqu’un qui vient d’ailleurs, et qui, de plus, fait partie du « peuple » …
Alors certes, le lecteur de polar devine assez vite qui est le coupable, et les rebondissements de l’intrigue ne le surprennent pas outre mesure, mais cela n'enlève rien à la qualité du tableau, qui vient compléter cette saga de la grande guerre.
Jean-Marc Laherrère
 


ImageBête De Miséricorde, Fredric Brown, Editions Moisson Rouge
En décembre 1984, l’étrange et défunte collection Play Boy éditée ce chef d’œuvre du polar écrit par le maître de la nouvelle aussi bien humoristique que burlesque, fantastique que policière. En décembre 1984 un obscur chroniqueur, dans une tout aussi obscure revue toulousaine, écrivait au sujet de cette Bête de miséricorde :
« John Medley a découvert un cadavre dans son jardin. A premier abord il s’agirait d’un suicide. En effet, la victime, qui vient de perdre sa femme et ses enfants dans un accident, avait toutes les raisons de vouloir en finir avec la vie.
Mais la police a beau chercher l’arme, avec laquelle l’homme se serait suicidé, celle-ci reste introuvable ! Autant dire que le suicide est exclu et que seul demeure l’hypothèse du meurtre ! Reste à en déterminer les mobiles…
Un duo de policiers, Frank Ramos et Fern Cahan, qu’unit le travail, l'habitude, l'amitié peut-être, mais qu'en fait tout sépare, mènent l'enquête. Et chemin faisant, ils en viennent à soupçonner John Medley, l'aimable agent immobilier de 56 ans.
Mais peut-on qualifier d'assassin un homme qui tue par pitié et dépose le cadavre dans son jardin? Un homme qui tue pour abréger les souffrances physiques et morales de pauvres types?
Sous la chaleur torride de l'Arizona, la vie suit son cours, avec son lot de misères, de consolations et de meurtres ; avec, pour les uns, la fin d'un trop grand amour et, pour les autres, les débuts rayonnants d'une jeune passion… pendant que John Medley attend un signe, attend désespérément que quelqu'un ait pitié de lui…
Avec cet immense suspens psychologique raconté par cinq voix : celles de trois policiers, de la femme alcoolique de l'un d'eux et celle de l'assassin, Fredric Brown signe là un roman délirant et réaliste, tendre et triste, un roman capable de réveiller toute les angoisses qui sommeille en chacun de nous »
26 ans plus tard, Moisson Rouge nous offre la réédition de ce chef d’œuvre, retraduit par Emmanuel Pailler et agrémenté d’une préface des plus passionnantes de ce même Emmanuel Pailler. Dans ces conditions, il n’existe plus aucune raison pour passer à côté de cette Bête de miséricorde… à moins de refuser le plaisir…
Luis Alfredo
 


ImageLa nuit de Tomahawk, Michael Koryta Editions du Seuil, 2010
La carrure d’un vrai romancier
Michael Koryta, dans ses trois premier opus, nous a habitués à du boulot bien fait, limité à de plaisantes et solides aventures. Un privé : Lincoln Perry, ex flic, solitaire, allié à un taciturne, ex flic lui aussi, tout aussi solitaire.
I’m a poor lonesome cow boy… Sa série fonctionne bien, ça va vite, les intrigues sont riches, les péripéties complexes, le suspens tient la route. Il y a beaucoup de flingues, et gentils comme méchants défouraillent à tout va. Sans aller jusqu’à parler de fascination pour la violence, elle est naturellement présente, les poings cognent dur et les flingues crachent de la poudre. Les flics officiels n’ont pas toujours le beau rôle, les méchants garçons ont parfois bien des qualités. Une série sans grand intérêt a priori, sauvée toutefois par le voile de mélancolie et de solitude, la richesse des personnages masculins principaux.
Ouvrir un nouveau Koryta, c’est donc enfiler des chaussons connus, ceux, confortables du roman d’aventure à l’américaine « grand public ». Bien construit efficace, mais qui ne laisse pas forcément un souvenir impérissable. Un peu comme on se met un DVD, un soir, en se disant qu’on a surtout besoin de penser à autre chose qu’à l’état du monde et que deux heures d’action vous feront du bien.
Avec « La nuit de Tomahawk » Koryta nous prend par surprise. Pas tout à fait tout de suite ! Non, il faut un peu de patience avant de voir s’installer un nouveau Koryta, plus profond, plus sombre aussi. On voit en effet le scénario se mettre en place, sans grande surprise jusqu’aux cent premières pages.
Un homme jeune, presque un jeune homme, perdu dans la douleur d’une filiation impossible. Le père tant admiré, tant aimé, tant imité, soldat d’exception, marshal respecté, est un jour confondu par le FBI. Il est devenu tueur à la solde de la mafia, puis a choisi sa porte de sortie en se mettant son arme dans la bouche.
Sept ans après ces événements, Franck Temple IIIème du nom… est ramené à ce douloureux passé. Celui qui a donné son père serait réapparu dans un bungalow caché au cœur d’une île sur un lac, et la tentation de la vengeance va obscurcir une vie vide de tout.
La mise en place se fait intelligemment, mais a priori, pas de surprise. Franck III a reçu en héritage les armes de son père (y compris celle avec laquelle il s’est tué) et surtout, une éducation hors norme. Heure après heure d’un entraînement impitoyable mais affectueux, le grand Franck a fait du jeune Franck un véritable ninja. Et puis il y a l’ami fidèle, Ezra, l’ancien tueur des rizières, l’homme qui voit dans le noir et traque les ours, silencieux comme un peau rouge.
Ainsi, après s’être persuadé qu’il n’y avait pas grande surprise à attendre de ce roman, le lecteur est-il embarqué par surprise dans une quête d’identité qui passe par l’acceptation du passé. Car, si la mort du père et le scandale qui ont suivi ont à jamais blessé le jeune homme, il est déchiré par l’attachement qu’il continue de porter toujours à son géniteur, celui dont il porte le nom.
L’amour, bien sûr, va venir brouiller encore un peu plus les cartes.
Au total, on a un bon roman, bien construit, de la belle ouvrage américaine, mais avec une profondeur et des références inattendues (la vengeance : « Tu n’as jamais entendu parler du conte de Montecristo ? »).
Le personnage, IIIème du nom, va se faire son nom à lui tout seul en continuant à vivre dans la tête de son lecteur. La quête des origines, l’amour douloureux pour qui vous a déçu, la recherche de pères de substitution, bancals : le vieil ami, Ezra, témoin de l’enfance heureuse, le flic, substitut malsain et manipulateur… Et je ne vous parle pas de la chute, subtile et tranchante comme le fil d’un rasoir.
Ce roman s’inscrit, finalement, dans la lignée du dernier : « Une tombe accueillante » où, déjà, la relation père fils tenait une place importante. Il va cependant plus loin, interrogeant plus au fond de douloureuses subtilités.
Même si « la nuit de Tomahawk » n’est pas un drame shakespearien, on peut dire que Koryta a acquis, avec ce quatrième livre, une belle stature de romancier.
Jeanne Desaubry
 


ImageTraîtrises, Charles Cumming  (Typhoon, 2010), Le Masque (2010), Traduit de l’anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj.
Hong Kong à quelques mois de sa rétrocession à la Chine. L'endroit grouille de diplomates, de curieux, de journalistes … et d'espions. Joe Lennox est l'un d'eux. Jeune, anglais, grand connaisseur de la Chine, il est promis à un brillant avenir. Comble du bonheur, il est éperdument amoureux de la belle Isabelle. Quand le professeur Wang parvient à trouver refuge dans l’enclave britannique après avoir, malgré son âge, traversé un dangereux détroit à la nage, Joe pense qu'il a là une occasion en or. Curieusement, alors qu'il n'a pu interviewer le transfuge qu'une poignée d'heures, ce dernier est littéralement enlevé par son supérieur de connivence avec Miles Coolidge, ami de Joe, émargeant à la CIA. Joe commence alors à se méfier de Miles. Jusqu'au jour de la passation de pouvoir, où Miles manœuvre pour lui enlever la femme de sa vie. Sept ans plus tard, Joe aura l'occasion de prendre sa revanche en démasquant le complot ahurissant mené par l’Américain et quelques faucons du Pentagone visant à déstabiliser la Chine.
Le roman d'espionnage est bien une spécialité britannique. Cet écossais, qui si l'on en croit la quatrième de couverture sait de quoi il cause, en est une nouvelle démonstration. Certes on peut peut-être chipoter en disant que l'écriture n'est pas d'une folle originalité. Mais force est de reconnaître que, à l'image du maître Le Carré, ou d'un Henry Porter, Charles Cumming excelle dans l'art de nous faire vivre le monde de l'espionnage de l'intérieur. Interview de transfuge, filatures, mesures de précautions, rendez-vous tordus, fabrication de couvertures … tout y est, tout sonne vrai.
Même choses pour les personnages bien campés, crédibles, attachants ou agaçants, en un mot, vrais. Et puis il y a le fond, avec cette passionnante description des manigances américaines et britanniques autour de la Chine : cynisme absolu des décisions, poids grandissant de l'argent et des grosses firmes, utilisation des hommes comme des pions …
La période considérée, entre le changement de statu de Hong Kong et la préparation des JO de Pékin, avec une Chine de plus en plus arrogante, des services d’espionnages américains complètement désorganisés par le 11 septembre, et les doutes, pour ne pas dire plus, des services secrets anglais quant à la justification de la guerre en Irak, est particulièrement riche, et propice à de multiples surprises et rebondissements.
Pour finir, on a droit à une belle description de l'orient réel et fantasmé, d'hier et d'aujourd'hui, vu au travers des yeux d'un européen. Bref, une réussite.
Jean-Marc Laherrère
 


ImageLe baiser de l’ombre, Paul Colize, Editions Krakoen, 2010
Le nouveau roman de Paul Colize joue la carte du thriller soft, ombré de noir léger, dans une histoire cosmopolite de magouilles dans le milieu du commerce  des œuvres d’art en Europe.
Avec un enquêteur  malgré lui, Antoine Lagarde, propriétaire d’une firme de consultance pour managers de haut niveau et qui n’a pas trop mal réussi dans ce monde formaté de l’apparence et de l’évidence proposée en dogmes. C’est cet Antoine  qui se voit propulsé dans une mystérieuse affaire débutant par un meurtre, celui de cet homme qu’il voyait comme son futur beau-père. Car Antoine est amoureux fou d’Ava, la fille du trucidé, personnage réputé, auteur et metteur en scène fortuné et grand amateur de peinture. Très vite, une petite toile qui ornait le salon, lieu du meurtre, va devenir le centre d’intérêt d’Antoine et certainement de ceux qui sont derrière ce meurtre, puisque de plus en plus la police songe à un vol organisé d’œuvres d’art qui aurait mal tourné. Mais pourquoi cet intérêt des malfaiteurs pour la petite toile de Carl Moll, des dahlias, dont la cote et la réputation ne justifient certainement pas des manœuvres aussi risquées pour se l’approprier.
Antoine, souvent superficiel mais bon observateur de la nature humaine, va être mêlé de plus près qu’il ne le souhaiterait à ce qui commence à ressembler à une manipulation destinée à masquer la vente illicite d’une œuvre inestimable : une peinture perdue de Gustav Klimt.
Soupçonné par la police car, voulant garder l’amitié d’Ava, Antoine s’est mis en tête de découvrir le motif et ceux qui ont monté ce scénario mêlant : intimidation,  chantage et meurtre, le tout sur fond de centaines de millions d’euros que pourraient leur rapporter la combine. Mais quelle combine ? Et pourquoi essaye-t-on de le tuer ?
Beaucoup de questions pour Antoine, questions dont les réponses semblent être liées au milieu des privilégiés et des marchands-intermédiaires de haut-vol ; heureusement, grâce à sa profession, Antoine Lagarde a l’habitude de fréquenter le  monde de l’argent, des entreprises et des vraies fortunes. Lui, le beau gosse qui plaît aux femmes qui succombent …et qui en redemandent, a un gros problème : cet amour pour une Ava qui le méprise. Ah, oui, il y a aussi son petit problème sexuel : il est de plus en plus souvent impuissant,  surtout face à Ava.
Pris dans l’engrenage, il n’a plus d’autre perspective que de continuer ses recherches, coûte que coûte, de courir comme un rat de labo dans un labyrinthe. Mais courir et s’agiter, Antoine il connaît. C’est toute sa vie professionnelle, tiraillé entre  ses bureaux de Paris, Genève et Bruxelles. Suffit d’étende un peu les itinéraires. Et d’essayer de rester vivant.
Le ton du roman, s’il reste léger, sert parfaitement l’ambiance voulue par l’auteur : un mélange de pastiche de whodunit feutré, de violence souvent mouchetée par des revirements de péripéties, le tout avec une touche de narquois et d’humour pince-sans-rire. A cela s’ajoute le très agréable style ciselé et concis de l’auteur qui nous déroule son récit sans qu’on ait envie de le quitter, parsemé de remarques assassines et de phrases moins innocentes qu’il n’y paraît.
Entrelacé avec les avatars d’Antoine  Lagarde, qu’on nous dit faire partie d’une trilogie à compléter, plusieurs chapitres sont consacrés à quelques épisodes de la vie de peintres viennois de l’école de l’Art Nouveau, et d’Alma Mahler, sorte de muse fatale qui épousait large, riche et célèbre, et qui termina sa vie à un âge canonique exerçant le « métier » de veuve dans le luxe et la discrétion. Cette incursion dans le milieu interlope des beaux-arts européens de la première moitié du 20e s. et, par la suite, dans le cheminement commercial de certaines œuvres qui en étaient issues, semble avoir captivé Paul Colize dont on sent l’intérêt réel pour ces péripéties artistiques, tout en réussissant à y intéresser le lecteur dans les chapitres dédiés qui émaillent le roman.

Offrez-vous des vacances : lisez Le baiser de l’ombre. Vous serez en très bonne compagnie…
Les peintres :
Carl Moll (même branche de l’Art Nouveau que Gustav Klimt)- exemples de peintures, principalement des paysages  http://www.gailsauter.com/a-painter-on-painting/2009/12/21/carl-moll.html  
 ou ce portrait  http://www.kueste.de/eurobohr/carl-moll-gr.jpg
Gustav Klimt : article bien documenté de Wikipédia, avec de nombreuses illustrations, notamment de son fameux tableau au style maniéré : Le baiser     
http://fr.wikipedia.org/wiki/Gustav_Klim
© Etienne Borgers (Polarnoir - février 2010)

  


ImageNotaire en eaux troubles, Alain Gandy, Presses de la Cité, 2010
Héritier du roman policier traditionnel, Alain Gandy nous propose en ce mois de mars 2010 le quatorzième épisode des enquêtes du détective Joseph Combes, “Notaire en eaux trouble” (Coll. Polars de France, Presses de la Cité).
Villefranche-de-Rouergue, automne 1980. La mort de l’ancien notaire Aimé Parfeuil peut aussi bien être un meurtre qu’un suicide. Chargé de l’enquête, le commissaire Battioli penche pour la version criminelle, contrairement au juge d’instruction Massac. Dans la famille du défunt, le policier imagine avoir de bons suspects. Non pas Raphaëlle Jousquel, la fille quinquagénaire du notaire. Veuve d’un militaire, elle vit à Rochefort-sur-Mer. C’est son beau-père de Saint-Malo qui s’est occupé de l’éducation de son fils André, aujourd’hui étudiant à Sciences Po. Elle vient d’être avertie de la mort de son père, avec lequel elle était brouillée depuis quinze à vingt ans. Non, ce sont le frère aîné et le neveu du notaire que Battioli soupçonne fortement. À Cénac, Gaston Parfeuil avait hérité du domaine familial, où il habite avec son fils Philippe. Ceux-ci sont endettés car, très mal gérée, la propriété est largement hypothéquée. Bien que Gaston soit resté en contact avec son frère Aimé, le notaire ne fit jamais un geste pour redresser leurs problèmes financiers. Une bonne raison de les suspecter, selon le policier. Le juge Massac lui accorde le temps de quelques vérifications.
Quand Raphaëlle Jousquel arrive à Villefranche, elle s’avoue troublée par la mort brutale de ce père qui l’avait rejetée. Vient l’heure de l’ouverture du testament, en présence de la famille. “Dernier de la rangée, Battioli couvait de l’œil ses deux principaux suspects, avec le sourire d’un chat rêvant d’une paire de menottes.” L’essentiel des biens revient à Raphaëlle, y compris la propriété de Cénac dont Aimé Parfeuil avait réglé les hypothèques. Son fils André étant concerné par la succession, Massac charge son ami détective Joseph Combes de le retrouver. L’ombrageux grand-père malouin ne l’aide guère. André est censé se trouver au même moment quelque part aux Etats-Unis. En réalité, il est rentré à Paris plus tôt que prévu avec sa petite amie Nathalie.
[…] L’ancien gendarme devenu détective privé porte un regard mi-interrogateur, mi-amusé sur les protagonistes des affaires qu’il traite. Sans afficher de certitudes, il sait faire preuve de fermeté. Il s’adapte aux rebondissements de cette histoire, une fois encore. L’auteur situe ses intrigues dans une époque où le mode de vie est assez différent, et les moyens d’investigations sont moins sophistiqués. Ce qui contribue à donner une ambiance un brin rétro, très plaisante. Sans doute cela permet-il aussi de rendre fort crédible les personnages, bien typés. La narration fluide est vraiment très agréable, et l’on suit avec grand plaisir cette nouvelle affaire.
Claude Le Nocher
 


ImageLe vrai monde / Natsuo Kirino, Seuil, 2010 (Real World, trad. de l'anglais par Vincent Delezoide)
Un nouveau roman de la japonaise Natsuo Kirino ? De quoi enrichir ma maigre connaissance du polar asiatique.
C'est la première fois que je lis cette auteure et ce ne sera certainement pas la dernière, tant ce court roman choral fait preuve de finesse, aussi bien dans le ton que dans l'exploration des sentiments des différents protagonistes.
Toshiko, Yuzan, Kirarin et Terauchi sont quatre amies vivant dans la banlieue de Tokyo. Comme tous les jeunes de leur âge, elles s'interrogent sur leur avenir, leur identité, leur sexualité, et n'éprouvent pour leurs parents qu'indifférence ou mépris.
Des jeunes gens au seuil de l'âge adulte, mais auxquels s'accrochent encore des lambeaux d'enfance et d'illusions.
Lorsque Ryo, le voisin de Toshiko - qu'elle surnomme avec dédain le "Lombric" - tue sauvagement sa mère et s'enfuit après avoir dérober le téléphone et le vélo de la jeune fille, les quatre adolescentes vont rentrer en contact avec le fugitif et l'aider chacune à leur manière et pour des raisons différentes.
Pour ressentir le frisson de l'interdit et du danger, pour se confronter, par procuration, à sa propre histoire, pour trouver un exutoire à sa frustration et ses doutes...
Mais ce qui a commencé comme un jeu excitant prend rapidement des proportions inquiétantes. L'inconscience, l'irresponsabilité des adolescentes vont se heurter à la réalité du monde adulte, celui des causes et des conséquences, du poids des responsabilités : le vrai monde (à moins que celui-ci soit le monde imaginaire qu'elles s'inventent ?) qu'elles exècrent et craignent tout à la fois.
Face aux événements, ces actrices/témoins révèlent leur personnalité naissante, leurs obsessions et leurs craintes. Chacune étant davantage que ce qu'elle semble être, si différente au fond que ce qu'elle laisse voir à ses amies, sans que celles-ci soient dupes, d'ailleurs. Mais il est parfois si difficile de s'affirmer et d'assumer ses actes...
A petites touches et à travers ses personnages, Natsuo Kirino nous montre aussi une société japonaise névrosée, où la jeunesse, gavée de cours intensifs, subit une pression très forte, où le passage à l'âge adulte s'avère - peut-être davantage que dans d'autres pays - particulièrement difficile.
Y a t il des amateurs de Natsuo Kirino dans la salle, pour achever de me convaincre ?
- A noter : Le vrai monde n'est pas directement traduit du japonais mais de la version anglaise.
Yann Le Tumelin

 


ImageSi Dieu dort, Mark Henshaw et John Clanchy, Folio policier, 2004
L'ombre de la chute, Mark Henshaw et John Clanchy, Folio policier, février 2010
Dieu dort, est-ce que l'homme doit prendre sa place ? Voici toute la question derrière cet excellent premier roman des auteurs australiens Mark Henshaw et John Clanchy. 
La lecture de ce roman ne peut nous laisser indifférent, elle nous interpelle, nous force à prendre position, nous rappelle qu'à un certain moment, soit en lisant le journal, soit en regardant les nouvelles à la télé, nous nous sommes posé la question sur la longueur du
bras de madame la Justice : une sentence qui réellement se divise par trois, une libération conditionnelle incompréhensible, un récidiviste vite remis en liberté.
Voilà des occasions de découvrir le lieutenant Solomon Glass, le taciturne commissaire, détenteur d'un doctorat en psychologie, d'une vie personnelle et familiale bien particulière, d'un caractère rebelle et d'une personnalité insoumise. Et en plus, il réussit, il est respecté au grand dam de son supérieur immédiat.
Dans ce roman très bien écrit, l'intrigue nous prend dès le début et nous transporte vers une fin haletante, bien fignolée et surtout en laissant transparaître le développement et l'évolution du personnage principal. Il faut commencer la lecture des 100 dernières pages quand on dispose de temps pour se rendre jusqu'à la fin. La qualité du développement de l'enquête, la créativité des auteurs et le charisme du personnage nous font oublier quelques longueurs.
Ces deux auteurs manifestent un talent certain qui laisse présager quelques futurs bijoux de polars. Comme j'avais déjà lu le 2e livre (erreur à ne pas faire), je sais déjà que L'ombre de la chute est encore meilleur que cette première production. Si Dieu dort est une très bonne introduction au monde d'un personnage qui vous accrochera sûrement; Solomon Glass possède les éléments pour rejoindre la galerie de commissaires qui nous transportent par leurs enquêtes, leurs angoisses et leur humour. Vous aimez Wallander, Rebus, Hole, Bosch et Brunetti? Rencontrez donc ce lugubre juif aux yeux de cimetière.

Un petit mot sur L'ombre de la chute. Ce deuxième roman est nettement mieux réussi que le premier qui était quand même bon. On y redécouvre l'inspecteur Solomon Glass avec un grand plaisir et surtout, une intrigue qui nous happe jusqu'à sa conclusion. Ce roman permet aux auteurs de développer leur personnage principal et de nous faire découvrir, peu à peu, son passé troublant.
L'histoire: un ravisseur négocie avec les mères des enfants qu'il a kidnappés en leur envoyant des parties du corps des petits. En échange de la vie des enfants, il exige que les mères se suicident !
On s'imagine bien que ce thriller psychologique ne nous permet pas beaucoup de repos mais il déclenche un intérêt tout à fait soutenu. Réchauffez votre tisane, installez-vous bien, ne demande qu'à vous passionner !!!
Pour ma part, j'attends avec impatience, la sortie de leur troisième roman.
Richard Migneault
    


ImageRacaille, Vladimir Kozlov, Moisson Rouge, 2010
Dans la cité prolétaire on s’ennuie ferme et pour rien au moins on ne voudrait renoncer à cet ennui qui se conjugue avec castagne, baise, alcool et cigarettes.

Là bas c’est la loi du plus fort qui a succédé à celle du centralisme démocratique, la dictature du prolétariat à pris les couleurs de la racaille, de cette bande d’écoliers en rupture de tout, y comprit de langage. Alors que dire de l’espoir ? Là bas tout est gris et boueux, jusqu’aux filles qui se teintent de la couleur du cafard. Jusqu’à la musique qui devient cacophonique à force d’abandons moraux.
Bas du Front la racaille ne l’est pas dans ces ghettos où la cruauté ordinaire marche de pair avec la bassesse, car mieux vaut ne pas avoir de front au milieu de ce froid qui glace les sentiments.
Vladimir Kozlov avait quatorze ans lorsque Gorbatchev lança sa Perestroïka… comme le petit « Crevard »… le petit narrateur, le petit témoin d’un système qui partait en « couille ».
Luis Alfredo


Trilogie Bretonne
Buan, la pêche au ton…
Il y a indiscutablement un « ton » Buan, une atmosphère qui lui est propre, et si le talent consiste à créer un univers particulier, alors, disons-le, Buan en a à revendre. Hugo Buan installe, au long des pages de trois volumes successifs, un commissaire atypique, amateur du peintre Bacon, dont les toiles « décorent » son bureau. Ses adjoints composent un trio infernal digne de Laurel et Hardy si ces deux-là avaient été trois. Son supérieur est un âne bâté, la procureure, une vieille fille que le dessèchement de ses ovaires rend caractérielle…
Ces polars échappent aux détails gores, ne racontent les autopsies que pour permettre au héros d’en découdre avec le légiste. Quant au beau commissaire – beau, mais le nez cassé un jour dans une castagne rugbystique – s’il tombe les filles, c’est souvent la même.
Le côté jubilatoire de ces romans repose beaucoup sur le personnage du commissaire Workan. Mal remis d’un divorce épineux, il crèverait plutôt que d’admettre son amour à une beurette au cul aguicheur, hélas, lieutenant de police sous ses ordres. Irascible, ses baffes aux suspects partent avant qu’il n’y ait pensé. Têtu plus que de raison, indifférent à la hiérarchie piteusement incarnée par un supérieur à la limite –dépassée ?- de la débilité…
Cruel par égoïsme, un rien cynique, préférant sa liberté à la procédure, « classant » son courrier urgent à la poubelle dès que la pile en excède 14 cm, taille de son stylo, Workan promène sa silhouette dégingandée dans les pages de ces trois volumes qui allient suspens, rire un rien carnassier, et une dérision qui cache à peine un pessimisme élégant sur la nature humaine en général, et policière en particulier.

Faisons le tour de cette trilogie bretonne :


ImageHortensia Blues, Hugo Buan, Pascal Galodé éditeurs,
Réussir à rendre comique un suspens, tout en donnant un caractère tragique au rire… C’est une équation intéressante et peu fréquente. Quasi de la haute voltige.
Dans les premiers chapitres de ce « blues » là, on sent que Buan cherche encore un peu ses marques. Il les trouve assez vite, et bien que laissant un peu trop traîner le suspens à mon goût, termine en une jolie apothéose.
On fait donc connaissance avec Workan, héros plutôt sympa, doté d’un certain nombre de points communs avec un certain Gabriel Lecouvreur…
Workan doit, ici, affronter une étrange épidémie touchant le corps médical, et plus particulièrement, les occupants d’un immeuble regroupant une dizaine de cabinets. Pourquoi diable les victimes de cette épidémie sont-elles toutes masculines, et périssent-elles de mort violente, une fleur d’hortensia plantée dans le fondement ?
Affreux, bêtes et méchants, victimes comme collatéraux, policiers de tous grades, représentants de la justice… et même Workan que ses défauts rendent plutôt attachant…
On trouve dans ce premier opus ce qu’on retrouvera dans les autres : une verve inventive, un mordant plein d’humour servi par une langue avec laquelle Buan joue pour notre plus grand plaisir.
Jeanne Desaubry


ImageCézembre noire, Hugo Buan Pascal Galodé éditeurs.
Cézembre vous connaissez ? Si, si, cette île, au large de St Malo, à peine visible par beau temps, invisible sous le crachin… Et c’est pas pour médire, mais il y crachine quand même assez souvent, non ? Cézembre, île qui a tant souffert sous les bombardements, dont le sol reste tellement truffé d’explosifs qu’elle est interdite de visite.
Dans ce roman, le commissaire Workan va quand même réussir à trouver l’île, et pourtant, Buan nous concocte une vraie tempête bretonne, avec vent force 10, mer en furie, et des vagues…
Cézembre est en principe déserte, surtout hors saison. Hugo Buan y installe un hôtel débordé par la situation. Car il accueille déjà une famille d’industriels au grand complet, pièces rapportées comprises. Séminaire annuel… Deux agents de la CIA censément venus observer le milieu naturel, un ineffable truand doté d’une banane de rocker d’opérette, tueur d’occase, rétif à la technologie… alors qu’il attend sur son portable le portrait de sa cible… N’oublions pas un pêcheur coincé par le sale temps. Workan et son équipe débarquent, tels le hollandais volant, déposés par la tempête. Une balade de santé, une mission simplette, s’assurer que les américains ont tout ce qu’il leur faut.
L’affaire va tourner aux « 10 petits nègres » et Workan va compter les îliens qui tombent comme des mouches. Le voici contraint, bien qu’isolé par la tempête, de régler une affaire dans laquelle on ne lui demandait rien.
Le sel -marin ?- du roman réside dans les situations qui frisent l’absurde, sans jamais sombrer dans le grotesque. Le trait, pareillement forcé pour les personnages, ne leur fait pas perdre leur humanité. N’allez pas croire que Buan nous livre une grosse farce aux ficelles comme des bout’s de marin. Non, au contraire. On surfe sur l’absurde, on s’amuse et néanmoins on reste suspendu aux péripéties.
Jeanne Desaubry


ImageLa nuit du Tricheur, Hugo Buan, Pascal Galodé éditeurs.
Dans ce nouveau titre, Buan met davantage la personnalité de son personnage principal au centre du roman.
Pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, Buan nous le décrit, en détails et en nuances…Le commissaire Workan est bourré de défauts, c’est d’ailleurs ce qui fait son charme. Il a donc été un cousin odieux, abusant de son aînesse pour martyriser un petit. En grandissant, le petit en question, Fletcher, est devenu délinquant. Artiste dans l’âme mais sans talent, même pas capable d’être faussaire, réduit donc à être voleur.
Pétri de haine pour son commissaire de cousin, celui-ci avide de protéger sa réputation, le malfrat va tenter le coup de sa vie. Une magnifique rétrospective, comportant les oeuvres majeures de Georges de la Tour, se tient à Rennes, quasi sous les fenêtres de Workan. On l’envoie s’assurer de la sécurité : elle est maximale, hyper sophistiquée, imparable. Pourtant Fletcher… On n’en dit pas plus. Car lui-même ne dévoilera son plan à ses hommes (inénarrable bande de pieds nickelés…) qu’après son exécution.
Qui aura le dernier mot, du malfrat ou du commissaire ?
Bien sûr, le suspens se complique de l’enquête sur la mort suspecte du commissaire de l’exposition, des vertiges sexuels de Leïla, l’amante de Workan, devant le sourire enjôleur de Fletcher, de la ménopause de la procureure que le commissaire se divertit à rendre hystérique…
Au total, Buan nous promène dans une réalité décalée propre à faire oublier la morosité des titres de l’actualité… On espère, on attend, la suite des aventures du Commissaire Lucien Workan.
Jeanne Desaubry


ImageLes compagnons du Veau d’or
, Jean-Bernard Pouy, Baleine, 10 euros.
Jean-Bernard Pouy n’est jamais là où on l’attend, ce qui en fait sûrement le dieu, le maître et le patron du polar français des vingt-cinq dernières années. Son nouvel héros est l’anarchiste Drano, créateur et unique rédacteur de la revue Ni Dieu, ni Maître, ni Patron (NDNMNP pour les fans) qu’il vend par abonnements ou sur les marchés parisiens. Drano est un sympathique anar célibataire, un Zevaco ou Zo d’Axa, qui attend plus ou moins la femme de sa vie en œuvrant pour la cause anarchiste. Son flair de journaliste stirnérien va le porter sur les traces d’une curieuse secte du Veau d’or qui exécute des grands patrons de manière sadique lors d’orgies dans un château breton. Il y a du Eugène Sue dans ce roman mais aussi du Pouy, avec son amour pour les balades ferroviaires, automobiles et pédestres en Bretagne. (le roman m’a également fait penser à l’excellent Moulard écrit par Prilleux et Pelé sur un sujet fort voisin). Le style est fluide, le héros est très très sympathique (et mériterait une série) et, nouveauté chez Pouy, l’érotisme montre son nez (exactement la poitrine et le fessier d’une superbe pute estonienne)  à plusieurs reprises. Les personnages secondaires sont très soignés et attachants (Eva la pute, un homme de main surprenant, les abonnés de NDNMNP) faisant de ce roman débuté en feuilleton dans la défunte revue Shangai Express un joli et agréable roman de littérature populaire et anarchiste.(je vous laisse la surprise du format d’impression).
Bref, c’est un très bon Pouy du niveau de La petite écuyère (le Poulpe fondateur) et ça fait plaisir de lire un romancier aux idées saines en cette époque moisie de lèche-culs ellroyens.
François Darnaudet


ImageAmin’s Blues, Max Obione, Editions Krakoen, 2007.
S’immerger dans un roman au point d’oublier ma réalité est mon rêve de lecteur, ou encore « Que l’histoire de l’auteur devienne la réalité et nous happe dans les secousses du récit ! » Quand je rencontre des lignes qui parviennent à ce but, je suis comblé.
Les premières pages d’Amin’s Blues de Max Obione (Editions Krakoen, 2007) m’ont vite absorbé. Le maestro montre un véritable talent pour nous insérer dans le décor et dans le récit, le texte débute ainsi : « […] Il regardait fixement les crachats sanguinolents qui frappaient au fond du seau. Il aurait voulu rire – sinon sourire – du mauvais tour qu’il venait de jouer, mais la coupure de sa lèvre inférieure l’en dissuada. » Une première phrase qui nous guide vite vert le destin de ce looser première catégorie, le boxeur noir Amin Lodge, qui va jouer un dernier tour avant d’emprunter le chemin de la descente infernale entre drogues et meurtres avec un sort résistant à tout bonheur. Divers effets habilement utilisés sans excès collent la trame à l’actualité ; des reproductions d’articles de journaux, de mails et d’extraits de rapports rendent encore le roman davantage « vrai ». L’avertissement nous avait avec malice prévenu : «  L’histoire est vraie. Au cours de son enquête, l’auteur a recueilli… »Par ailleurs, Max Obione a travaillé de près les mots et les phrases qui servent, par le rythme donné et les images infligées, admirablement l’histoire en fouettant le récit aux tours et détours des péripéties.
Je pourrais écrire des pages sur ce menu roman de 153 pages format poche, il faudrait évoquer tout l’arrière plan de l’ambiance de la boxe et du blues qui secouent l’ouvrage et s’intègrent parfaitement dans la teinte noire, très noire de cette épopée tragique qui file du sud profond des Etats-Unis aux eaux californiennes du fatal Pacifique.
Xavier Murer


ImageHollywood Palerme  (Hollywood, Palermo, 2005), Piergiorgio Di Cara, Métailié (2010), Traduit de l’italien par Hervé Denès.
Piergiorgio Di Cara n’est plus un inconnu pour les lecteurs français. Trois romans ayant pour personnage principal le flic anti mafia Salvo Riccobono ont déjà été publiés chez Métailié. Avec Hollywood Palerme il crée un nouveau personnage, qui croise à l’occasion la route de Salvo.
Pippo Randazzo pourrait presque vivre de ses rentes. Il aurait aussi pu faire de belles et longues études. Il a choisi d’être flic à la Brigade Criminelle de Palerme. Ce soir là, alors qu’il se préparait pour un repas en amoureux, il est appelé sur le lieu d’une crime : Laura Ludovico, mère de famille sans histoires a été sauvagement assassinée chez elle. Rapidement les soupçons se portent sur le mari, mais Pippo et son équipe ont du mal à obtenir les moyens dont ils ont besoin pour leur enquête : A Palerme, c’est l’anti mafia qui a, systématiquement, la priorité.
Voici donc un nouveau personnage tout aussi intéressant que Salvo. Comme les grands maîtres du roman procédural, Di Cara ne se contente pas de décrire ses enquêtes mais le fait vivre sous nos yeux, amours naissantes, relations avec une famille complexe, amitiés de toujours, sorties au cinéma... Un vrai personnage de chair, de sentiments, que l’on aura plaisir à retrouver.
Autour de ce nouveau personnage il nous offre un polar savoureux, une très belle peinture de Palerme et de ses habitants, des personnages bien campés, et une intrigue qui tient la route.
Contrairement à l’âme à l’épaule, dont il n’a pas l’intensité, la mafia et la peur qu’elle suscite ne sont pas ici au centre du propos. Mais elle pèse quand même sur le roman. Même si elle n’a rien à voir avec l’intrigue, son ombre est présente, en permanence, dans l’architecture du bâtiment des flics qui ressemble à un château fort, dans la tension toujours palpable, dans les conversations entre flics, dans l’aura de ceux qui luttent contre elle …
Palerme, Pippo Randazzo, Salvo Riccobono … avec ça, Piergiorgio Di Cara a matière à nous offrir encore quelques beaux romans.
Jean-Marc Laherrère


Image13 Heures, Deon Meyer, Seuil, février 2010
Bennie Griessel est en pénitence. Sa femme Anna l'a viré pour alcoolisme récurrent : six mois de mise à l'épreuve avec « chambre à part, table à part, maison à part. »
Cent cinquante six jours qu'il tient le coup, même si cette dernière nuit il a quand même fauté — du côté chair — avec une certaine Bella. N'empêche, Bennie reste flic et ce matin-là, le téléphone a sonné de bonne heure pour lui annoncer la découverte d'un corps…
Bennie rejoint sur place Vusumuzi Nbabani — que tout le monde appelle Vusi — une jeune recrue de la police parmi un groupe de six qu'il est en train de former. Griessel n'est présent qu'en tant qu'observateur, comme une sorte de mentor, mais c'est Vusi qui mène l'enquête. Sa première affaire "blanche". En effet, la jeune femme découverte égorgée est blonde ; peut-être même une touriste. La tuile…
Au même moment, sur les hauteurs dominant la ville du Cap, dans la banlieue cossue, une autre jeune femme terrorisée tente de fuir ses poursuivants. Elle a vécu la nuit précédente de terribles événements et cherche par tous les moyens à y échapper, se cachant dans les jardins ouverts des villas, tandis qu'elle est traquée par une bande de jeunes hommes…
Ce même matin, Alexandra Barnard se réveille douloureusement d'une nuit trop arrosée sous les cris de sa femme de ménage. À ses côtés, elle découvre une arme et, plus loin, son mari, mort…
Dès l'entame de son récit, Deon Meyer donne le ton et le rythme : le chrono est lancé, on ne va pas traîner en route, et si on prend quand même le temps d'explorer certains personnages, ce sera plus tard, en passant, sur le chemin de l'enquête.
Deon Meyer, en reprenant le personnage de Bennie Griessel, le flic alcoolique, renoue également avec l'intrigue policière "pure", abandonnant (pour un temps, on l'espère) le portrait de l'Afrique du Sud post-apartheid qu'il dresse roman après roman.
Car même si avec 13 Heures sont abordés quelques volets de la société sud-africaine — comme les problèmes rencontrés par les métis, ou encore les difficultés de la police avec ses trop nombreuses jeunes recrues sans expérience — il faut bien reconnaître que ce sixième roman traduit en France joue plus sur le suspense que sur l'aspect social qu'on apprécie chez cet auteur.
Bennie Griessel se trouve ici confrontés à deux intrigues, deux enquêtes, qui se chevauchent, se superposent, s'entremêlent tout au long de cette journée menée à un train d'enfer. C'est à une longue course-poursuite contre le temps que nous sommes conviés, parfaitement maîtrisée avec un suspense toujours entretenu au fur et à mesure que les heures s'égrainent, avec des personnages attachants comme sait si bien en trouver l'auteur, mais…
Quand bien même Deon Meyer nous livre un roman réussi, ses lecteurs habituels ressentirons, je pense, comme un sentiment d'insatisfaction. 13 Heures n'a pas la puissance de 
L'Âme du Chasseur, du Pic du Diable ou de Lemmer, l'Invisible, alors forcément, on est un peu déçu.
Il reste cependant, dans son genre, un excellent suspense, servi par une excellente traduction.
Patrick Galmel


ImageDes manches et la belle, Jean-Paul Nozière / Suite noire (2010)
Une suite noire, c’est une sorte de trou normand. Un petit polar sec et frais qui décape le palais entre deux gros pavés bien sombres et bien lourds. Des manches et la belle, de Jean-Paul Nozière fait parfaitement l’affaire.
Delicious Djembé (DD comme il aime s’appeler) se trouve au volant d’une voiture volée pour aller braquer quelques millions de faux euros transportés par des faussaires finlandais. Il doit les intercepter dans un restau de station service sur l’A … Sur l’A combien d’ailleurs ? C’est que DD, torturé par des migraines à répétition qui le rende méchant n’est pas un as des nombres. Et ces putains de toubabs qui donnent des numéros ridicules à leurs putains d’autoroutes ! Mais pas de panique, voilà la voiture des finlandais. Ils sont forts les finlandais, planquer le fric dans un corbillard ! C’est parti, ça va chier, à lui le fric …
Une Suite Noire dans la grande tradition : pas de quoi révolutionner le genre, mais l’assurance d’un très agréable moment de lecture avec : du rythme, de l’humour, de la castagne … et puis des manches (très manches) et la belle (très belle) promis par le titre. On sent que Jean-Paul Nozière s’est amusé. Avec les noms des personnages (je vous laisse découvrir ça) ; avec les situations toutes plus rocambolesques les unes que les autres ; avec les réflexions de personnages … Et comme il maîtrise parfaitement sa plume, il fait partager sa joie d’écrire à un lecteur qui l’avale sourire aux lèvres.
Jean-Marc Laherrère


ImageCinq femmes et demie, Francisco Gonzalez Ledesma, L’Atalante.  Insomnious et ferroviaires, 2006
J’ai découvert Francisco Gonzalez Ledesma, grâce à son roman La ville intemporelle ou Le vampire de Barcelone (texte précédent). À la veille d’un voyage en Espagne et surtout d’un séjour d’une semaine dans la ville de Gaudi, je recherchais des lectures inspirantes pour découvrir, avant le voyage, cette ville qui me fascinait.
Et quelle découverte ! Oui j’ai découvert une ville fascinante, envoûtante d’architecture, stimulante pour tous les sens. Mais j’ai aussi découvert un auteur, un grand auteur. Francisco Gonzalez Ledesma est un auteur jeune de plus de 80 ans, son écriture  moderne et son style crue et imagée, ne trahissent pas du tout son âge, au contraire. On en redemande ... et pour encore longtemps.
Cinq femmes et demie m’a permis de découvrir également, un policier très particulier, atypique et sympathique, Ricardo (beau prénom !!!) Mendez. Amoureux de sa ville, Barcelonais jusqu’à la moelle, apprécié par ses habitants les plus démunis, dénigré par les autorités policières, avec la réputation de n’avoir jamais arrêté personne et de n’avoir jamais résolu un crime !!! Il ne boit que durant son service, son bureau est jonché de papiers qui semblent inutiles et il apporte avec lui, dans ses poches, quelques livres « quitte à oublier de temps à autre son pistolet ». Dans sa jeunesse, il a appartenu à la police franquiste mais il apportait des livres et des journaux aux « Rouges » qu’il avait arrêtés.
Comment ne pas aimer ce personnage !!!
L’intrigue du roman est un peu complexe : un viol perpétré  par trois voyous, la construction d’un centre d’habitation pour gens riches sur un terrain d’une ancienne usine, six femmes qui se réunissent dans un bar et en filigrane, les amours, pas toujours romanesques de tous ces personnages. Le roman débute par l’octroi de la mission de Mendez par son chef : assister aux funérailles de la femme qui a été violée, pour représenter la police …
Voici donc la trame de ce roman : des femmes violées, battues et trompées, à qui la propension aux malheurs s’accroche et des hommes qui font tout pour les exploiter économiquement et en prime … sexuellement.
Voici donc ces femmes :
Eva Ferrer, veuve désargentée depuis la mort de son mari, avocat honnête (une bonne raison pour être pauvre ????). Bien vêtue et distinguée, elle doit s’occuper de son fils autiste;
Anna Parra, la plus âgée. Elle s’occupe gratuitement des enfants des prostitués du quartier, en souvenir de sa fille unique, morte;
Patricia Cano, maîtresse « payante » de deux hommes riches, vit dans la peur de se faire assassiner par un tueur à gages qui la surveille et dont elle tombe amoureuse;
Sonia Verra, femme d’un entrepreneur véreux;
Marta Pino, la sœur d’un riche promoteur immobilier qui semble fricoter avec la mafia …;
Emma la sœur jumelle de Palmira Canadell, la victime du viol;
Elena Bustos qui s’est suicidée pour ne pas voir sa fille remise dans les mains de son père.
Tous ces personnages gravitent dans un roman très bien écrit, dans un style parfois bien crue (Mendez étant un amateur de belles femmes … et de « beaux culs »), exprimant parfois des attitudes et des comportements qui pourraient choquer certains. On oublie parfois que l’auteur a plus de 80 ans tant son écriture est moderne et l’intrigue bien contemporaine. Il ne faut pas s’attendre à un roman avec des bouleversements à chaque page, à des rebondissements surprenants (malgré que… oui, quelques-uns !!!), bien souvent, l’auteur nous accroche par la réflexion de ses personnages (surtout Patricia et son amour pour le tueur à gages), par la beauté de son écriture et par la poésie avec laquelle il nous décrit les rues et les ruelles de sa ville. Puis, sans avertissement, un passage cru, un mot d’esprit plus ou moins subtil, une allusion qui nous fait sourire, une comparaison qui nous fait rire. Francisco Gonzalez Ledesma est un grand auteur qui réussit à nous passionner par son style et sa capacité de nous raconter une ou de très bonnes histoires, avec une ville comme personnage central.
De plus, la rencontre du personnage principal, Ricardo Mendes, est tellement frappante, que l’on a le goût d’aller se procurer ses autres aventures. Une phrase qui caractérise vraiment le personnage : « Mendes ne pouvait rien faire d’antiréglementaire, non, mais, fidèle à son habitude, c’est ce qu’il fit. »
Quelques phrases qui illustrent le style de l’auteur :
« … les cellules sentaient la soupe fermentée, le foutre séché, la punaise écrasée et la pisse de fonctionnaire. »
« …l’unique serveur semblait mûr pour écrire ses mémoires. »
Pour définir l’entrée d’une maison cossue : « Portes en chêne massif, lampe de Murano, toile de Renoir (peut-être authentique), deux vases chinois que Mao a sûrement peints de sa propre main, divan noir de style Chesterfield recouvert de peau de juriste et tapis en soie de cachemire tissé avec des hymens de petites Indiennes. »
« … quand Conrado bouge ses capitaux, il gagne, et quand il bouge la bite, il triomphe. »
Richard Migneault


ImageLa trilogie berlinoise, Philip Kerr, Éditions du Masque, 2009
Je suis peu porté sur les histoires d’espionnage. J’ai eu pendant un temps une passion pour tout ce qui touchait la seconde guerre mondiale; mais depuis quelques temps, j’avais complètement délaissé ce sujet. Une critique dithyrambique de Norbert Spenher m’a amené à lire La trilogie berlinoise.
Et je ne l’ai pas regretté.
Philip Kerr a un style tout à fait « charmeur ». Une écriture simple, efficace, « coup de poing », direct qui va droit au but. Son style est surprenant car il fait appel à des images tout à fait saugrenues, images qui nous font sourire.
Voici quelques exemples :
« Vous sentez tellement le poulet que vous en avez presque des plumes »
« Frau Lange, ses multiples mentons et son chat m’attendaient dans la cuisine »
« Tel un homme qui s’est gavé de pruneaux au petit déjeuner, je me dis que quelque chose n’allait pas tarder à se produire »
Elle était tellement belle, « On aurait dit qu’elle habitait un salon de beauté »
« … aussi mal vu qu’une côtelette de porc dans la poche d’un rabbin »
La trilogie berlinoise est un recueil de trois romans portant sur des enquêtes d’un détective privé, Bernie Gunther, à l’époque de la montée du nazisme (pour les deux premiers livres) et après la guerre (1947) pour le troisième.
Malgré un nombre important de personnages et des actions à toutes les pages, il aurait pu y avoir une certaine confusion dans le développement des intrigues.
Cependant, le lecteur est accroché très rapidement et l’auteur et l’histoire ne nous laisse aucun répit.
Tous les ingrédients d’un bon thriller y sont et en grand nombre : actions, meurtres, revirements, interrogatoires musclés, jolies femmes (très peu farouches), cigarettes à la tonne et boissons de tous genres …
Les trois histoires sont passionnantes et chacune décrit admirablement bien le climat qui règne avant et après la Seconde Guerre Mondiale en Allemagne. Ce qui demeure un point fort de ces trois œuvres :
le fait de faire côtoyer des personnages crées et historiques dans un univers parfaitement crédible de réalisme autour d’intrigues savamment dosées par un auteur extraordinaire.
Philip Kerr, un Ecossais né en 1956, me semble un auteur à découvrir pour son talent et son imagination.
Richard Migneaultl


ImageAl, une histoire, Alexandre Dominique, Editions Persée, 2009.
Californie… Palm Spring. Alexandre Lepetit a eu la chance de gagner au loto, après la mort de sa femme et de pouvoir partir pour ce paradis ensoleillé où le sexe semble occuper tous les esprits… Une chance pour lui qui est bi (sexuel).
Une chance ou un malheur dans cet univers où toutes les femmes, qu’il croise, semblent mal dans leur peau - vieillissement, ménopause, ventre qui enfle, poids qui augmente, rides qui repoussent les regards…-
Mais qu’importe, il était beau, il sentait le sable chaud… Alexandre et John… Alexandre et Anita… Alexandre, Anita et John… le bonheur sous un ciel étoilé, jusqu’à ce que résonnent les revolvers, jusqu’à ce que la mort ne s’abatte sur ce petit monde et que tout accuse Alexandre Lepetit.
Luis Alfredo


ImageLa variante Istanbul  (Liberation movements, 2006), Olen SteinhauerFolio/Policier (2010), Traduit de l’américain par William Olivier Desmond.
Avec La variante Istanbul, Olen Steinhauer poursuit son excellente chronique de la vie du côté du Pacte de Varsovie entre 1946 et la fin des années 70.
1975. L'avion est parti de la Capitale, en direction d'Istanbul. Quatre arméniens le détournent, pour qu'on reconnaisse enfin le génocide de 1915. Mais les choses ne se passent pas comme prévu et l'un des pirates fait exploser la bombe qui se trouve en soute. A bord se trouvait Libarid, membre de la brigade criminelle de Brano Sev. Dans un contexte de guerre froide exacerbée, de groupuscules d'extrême gauche un peu partout en Europe, de luttes d'influences, cet incident va être le détonateur d'une série d'explosions en chaîne dont l'origine se situe sept ans plus tôt, en 1968, à Prague.
Nous retrouvons ici Brano Sev, environ dix ans après 36, Boulevard Yalta. Nous retrouvons aussi quelques uns de ses collègues. Mais l'ère de jeu s'est agrandie, la partie est plus que jamais internationale, et les événements du monde entier ont leur importance.
Pour autant, Olen Steinhauer ne perd pas son souci du détail, sa capacité à décrire la vie quotidienne de l'autre côté, celui du Pacte de Varsovie. On y découvre des flics finalement pas très différents des nôtres, qui doivent lutter contre des crimes dont les motivations sont, comme de l'autre côté, le pouvoir, le sexe, la jalousie …
En outre, ce volume offre un beau portrait d’Istanbul, vu à travers les yeux d’étrangers, étrangers de multiples façons. Etrangers en tant que communistes dans un pays qui ne l’est pas ; étrangers par la culture ; étrangers par la religion ; encore plus étrangère cette policière qui n’a pas l’habitude d’avoir chez elle le même regard envers les femmes …
En bref, la digne conclusion d'une série particulièrement originale.
Jean-Marc Laherrère


ImageUne tombe accueillante  (A welcome grave, 2007), Michael Koryta, Le Seuil (2009), Traduit de l’américain par Mireille Vignol.
J’avais lu lors de sa sortie le premier roman de Michael Koryta, mettant déjà en scène son privé de Cleveland Lincoln Perry. J’en avais gardé le souvenir d’un roman assez classique, sans grande originalité mais très efficace. La tombe accueillante, qui est, si je ne m’abuse, le troisième de la série, confirme cette impression.
Lincoln Perry, après avoir été renvoyé de la police de Cleveland, gagne sa vie comme privé. Une nuit d’octobre, l’homme qu’il hait le plus dans la ville, l’avocat Alex Jefferson est torturé et assassiné. Alex a épousé la fiancée de Lincoln il y a trois ans, et il l’avait alors rossé à la sortie d’une boite de nuit (ce qui lui avait valu son renvoi de la police). Il fait immédiatement partie des suspects, même si l’inspecteur en charge de l’affaire ne pense pas, dans un premier temps, qu’il puisse être coupable. Perry est alors contacté par Karen, son ex fiancée maintenant veuve pour retrouver le fils d’Alex, avec qui il n’a pas eu de contact depuis plus de cinq ans. Parce qu’elle paie bien, Lincoln accepte, sans se douter qu’il met le doigt dans un engrenage infernal qui pourrait bien le mener durablement derrière les barreaux.
Comme le précédent roman que j’avais lu, de la belle ouvrage comme savent si bien en produire les américains. Tout fonctionne bien, tout est parfaitement huilé, on tourne les pages, on ne lâche pas le bouquin jusqu’à la dernière page. Puis on l’oublie presque aussi rapidement qu’on l’a lu …
Parce que, justement, c’est peut-être un peu trop bien fait. La recette est bonne, le chef la suit à la lettre, rien à reprocher. Il y a ce qu’il faut de tension, de suspense, de castagne, la situation du héros va en empirant, de plus en plus inextricable … jusqu’à ce qu’il s’en sorte quand même. Même si Michael Koryta est jeune, il a déjà du métier et mène bien son affaire.
Il manque juste ce petit quelque chose, cette fêlure, cette émotion, cette implication qui fait qu’un bouquin reste dans la mémoire. Un bon roman si on veut passer un moment sans trop se casser la tête. Ce qui n’est déjà pas mal. Mais rien de plus.
Jean-Marc Laherrère


ImageCrois-le, Patrick Guirad, Au vent des îles, novembre 2009.
Edouard Dorsey est détective privé à Tahiti. Il se fait surnommer Al car cela fait plus classe. Il vivote entre sa grand-mère qui semble connaître toutes les îles du coin et tous ses habitants, sa compagne, une mannequin manchote affublée d'un chien ridicule et poursuivi par un propriétaire chinois qui occupe tellement de travaux et de fonctions dans l'ensemble de l'archipel que l'on s'y perd.
Al reçoit la visite d'un homme qui se présente comme le curé et qui lui demande de retrouver le propriétaire d'une mallette qu'il aurait péché dans un lagon. A peine parti, Al découvre que la mallette cache un double fonds et surtout 5 millions de dollars. Quelques heures plus tard, le prêtre est retrouvé mort mais Al a la désagréable surprise de découvrir en voyant le cadavre que ce n'est pas son client! Mais alors qui est qui?
Tout se complique lorsque des mafieux américains viennent réclamer des documents que n'a pas Al. S'il ne les rend pas, ainsi que l'argent, il risque de voir mourir dans d'atroces souffrances son amie!
Voilà donc notre détective dépassé par les événements courir en tout sens pour essayer de comprendre ce qui se passe. Sans compter son meilleur ami, un policier local qui aimerait en savoir plus sur toute cette histoire trouble.
Tout d'abord, il faut noter que le roman, même s'il s'achève avec l'intrigue principale conclue, laisse quelques interrogations et que Crois-le n'est que le premier volet d'une trilogie à venir. L'auteur s'est installé dans le lieu commun du détective privé classique: un gars un peu paumé, avec des affaires peu glorieuses, et armé de sa seule jugeotte. Il se trouve confronté à des événements qui le dépassent. Mais outre que les îles du Pacifique ne sont pas un endroit bien traité dans le roman policier français (un Pécherot ou quelques ADG), Guirad connait visiblement les lieux et les ambiances qu'il décrit et le roman emporte la sympathie de ce côté. De plus, il a pris soin de soigner ses personnages secondaires: l'amie, le chien, le policier et même le chinois qui est le véritable running gag de l'histoire. Le livre, traité avec un peu de recul et d'humour (jamais méchant envers les personnages qui ne sont pas des caricatures) laisse entrevoir une version décontractée (à l'image des îles décrites?) oscille entre les série noire de bonne facture et les Exbrayat de la bonne période pour livrer un bon moment de détente et laisser le lecteur dans l'envie de prolonger son plaisir avec la suite prévue.
Laurent Greusard


Coup d’œil sur l’actualité de la collection Grands Détectives, en février 2010. Trois romans vont permettre aux amateurs de polars historiques de voyager à la fois dans le temps, mais aussi dans plusieurs pays. De la France moyenâgeuse à l’Angleterre de 1308 jusqu’à Vienne au début du 20e siècle, trois intrigues variées sont proposées au lecteur.

ImageUn seigneur en otage, Laetitia Bourgeois, Grands Détectives, février 2010
Après "Les deniers du Gévaudan" et "Le parchemin disparu de maître Richard", Laetitia Bourgeois nous raconte la suite des aventures de Barthélemy Mazeirac, sergent à la cour du sire de Randon, dans "Un seigneur en otage". Alors que Barthélemy se trouve en entretien privé avec son seigneur, ce dernier lui révèle qu’il doit se rendre à Londres comme otage, avec une assemblée de noble, pour prendre la place du roi prisonnier depuis la bataille de Poitiers. Dans une situation délicate, c’est bien à contrecoeur que le sire de Randon s’exécute. Convaincu que des rivaux profiteront de son absence pour jeter le trouble dans ses domaines, il charge son sergent Barthélemy de se rendre sur ses terres de Velay pour y endiguer les complots qui s’y trament. Pendant ce temps, Ysabellis prendra soin de son épouse très affaiblie depuis la mort de leur unique enfant. Mais l'assassinat d'un officier menace de faire basculer la seigneurie dans le chaos...


ImageLe combat des reines
, Paul Doherty, Grands Détectives, février 2010
Avec "Le calice des esprits", Paul Doherty a commencé à nous raconter les aventures d’une héroïne au caractère volontaire, Mathilde. On la retrouve dans le deuxième épisode (inédit) de cette série, "Le combat des reines". En 1308, après avoir affronté tous les dangers pour permettre le mariage d’Isabelle de France et du nouveau roi Édouard II, l’intrépide Mathilde de Clairebon occupe le poste de première dame de la reine. Elle se pense enfin en sécurité en Angleterre. Le répit est pourtant de courte durée. Les intrigues menées depuis la France se multiplient. Et Peter Gaveston, le favori royal, est accusé de haute trahison par les grands Barons. Retranchés au palais de Westminster, le roi et sa cour doivent faire face aux traîtres et aux espions en tout genre, mais également à une série de meurtres commis par une mystérieuse empoisonneuse. Pour démasquer celle qui sème la mort sur son passage et empêcher la guerre civile d’éclater, les talents de Mathilde, pour qui l’art des potions n’a aucun secret, seront plus que jamais nécessaires.


ImageCommunion mortelle
, Frank Tallis, Grands Détectives, février 2010
Suite de la série que Frank Tallis consacre au psychiatre Max Lieberman, avec sa cinquième enquête, "Communion mortelle". En ce début de 20e siècle, une série de crimes endeuille la ville de Vienne. L’inspecteur Oskar Rheinhardt et son ami, le psychiatre Max Liebermann, se lancent à la poursuite d’un insaisissable psychopathe dont l’arme favorite est une épingle à chapeau. S’agirait-il du fameux complexe d’Œdipe, que Freud vient de mettre au jour ? Mais Liebermann doit également traiter ses propres patients, dont un homme obsédé par son doppelgänger, un double inquiétant... Traumatisme ? Hallucination ? Quand de nouveaux meurtres remettent en cause ses déductions, l’affaire prend dès lors une tournure très obscure.
Claude Le Nocher


ImageLa froide vérité
, Jonathan Stone, Livre de poche, 2010
Excellent suspense psychologique de Jonathan Stone, “La froide vérité” vient d’être réédité au Livre de Poche. Entre mystères, faux-semblants, personnages insolites, et traque de l’assassin, un roman aussi captivant que maîtrisé. Canaanville, petite ville rurale de l’état de New York, en novembre. Julian Palmer, la nouvelle stagiaire de la police locale, impressionne autant par son physique parfait que grâce à son CV. Si elle a choisi ce poste, c’est que le chef Winston Edwards possède une réputation d’enquêteur hors pair. Ce colosse de cent vingt kilos allie rudesse et subtilité. Une certaine complicité naît rapidement entre Julian et lui.
Alors qu’il est proche de la retraite, une dernière affaire risque de ne jamais être élucidée. Une jeune femme, Sarah Langley, a été sauvagement assassinée d’une quarantaine de coups de couteau. “Pas une statistique. Une fille réelle.” C’est dans cet esprit qu’il traite l’affaire, mais Edwards craint qu’il s’agisse du Crime parfait. […]
Claude Le Nocher


ImageCadres Noirs
, Pierre Lemaître, Calmann-Lévy, 2010
Quand quelqu’un a tout perdu, son boulot, sa respectabilité, et qu’il ne lui reste que sa dignité, il ne faut pas qu’on vienne y toucher.
C’est pourtant cette dignité qui sert de paillasson à tous les chefaillons, tous les employés des administrations censées aider Alain Delambre. C’est sa dignité qui s’use des privations infimes mais répétées qu’il s’impose pour survivre au fiasco tandis que les médias rythment le quotidien par l’annonce des super profits des entreprises, des parachutes dorés et autres bonus que s’accordent les patrons qui licencient.
Alain Delambre est poussé au bout du désespoir intime par quatre années de rebuffades. Il se sait trop vieux, dépassé, il sait que jamais il ne retrouvera du travail. Alors il est prêt à tout.
Tout : cela passe par le détournement d’une sinistre farce, dont il va incarner la première victime.
Une très grosse entreprise pétrolière veut en effet tester la solidité de ses cadres afin de choisir celui qui saura le mieux démanteler un site de production. Un rapport avec l’actualité ? Vous croyez ? Je ne vois pas totalement ce que vous voulez dire…
Moyen choisi ? Jeux de rôles : prise d’otages, sauf que tout est fait pour que les évalués croit à sa réalité.
Delambre est d’abord choisi comme complice, sa capacité à faire craquer les autres lui servant de sésame pour retrouver un poste. La « boîte de com » qui monte l’opération va cependant se repentir de son cynisme.
La revanche des petits et des sans grades va passer par la vengeance d’une stagiaire licenciée. Lorsqu’elle révèle à Delambre que tout est bidon, qu’il ne fera office que de figurant, les innombrables humiliations liées à son chômage vont agir comme le détonateur d’une fusée à plusieurs étages…
Pierre Lemaitre écrit comme un homme en colère. Ce qui ne l’empêche pas de le faire avec beaucoup d’humour.
Je cherche du travail comme les chiens reniflent les réverbères. Sans illusion, mais c’est plus fort que moi. Au début quand son personnage rame dans les ténèbres des fins d’allocation. Ou lorsqu’il atterrit en prison – et je ne dévoile rien d’autre – cette analyse de sa situation :
Dans la généalogie darwinienne de l’adaptation au milieu carcéral, je suis tout au bas de l’échelle. Il y en a… qui comme moi sont là par hasard, par accident ou par connerie. Moi, c’est les trois.
Son histoire est pleine de niveaux, de tiroirs, on peut la lire comme l’histoire d’un casse, comme la révolte d’un homme ordinaire, comme une critique sociale, ou encore, comme un roman d’amour.
C’est un peu de tout ça et plus encore, et cela donne diablement envie d’aller voir du côté de ce que Pierre Lemaitre a écrit d’autre.
Bien sûr, on n’est pas sans penser au « Couperet », fantastique roman de Westlake. Les deux héros ont en commun la volonté désespérée de s’en sortir, de se restaurer comme homme social, comme mari et comme père. Mais Delambre ne s’en prend pas aux individus, il s’attaque plutôt au système.
À vous de découvrir de quelle manière il cherche le chemin de sa rédemption en lisant « Cadres Noirs ».
Jeanne Desaubry

mars 2010
 

ImageUn singe en Isère, Marin Ledun, Editions Baleine, février 2010.

Selon les épisodes et les auteurs, Le Poulpe traverse parfois des aventures agitées jusqu’à en être assez délirantes.
Marin Ledun choisit de nous présenter un Gabriel moins dépressif, très offensif, dans “Un singe en Isère” (Éd.Baleine). Une très bonne version poulpesque, solide et sérieuse, parmi les meilleures de la série.

Cette fois, c’est à Grenoble que Gabriel Lecouvreur est appelé par de vieux amis. Non pas pour soutenir les éco-citoyens qui campent dans les arbres du Parc Paul Mistral. Ceux-ci s’opposent depuis plusieurs années au chantier, déjà avancé, d’un futur stade de football au centre de Grenoble. Quelques décisions de justice leur ont été favorables, mais la municipalité n’est pas loin d’envoyer les forces de l’ordre contre ces militants. Un meurtre vient d’être commis aux abords de ce chantier controversé. Alors qu’elle cherchait son amie disparue Mathilde, SDF comme elle, Judith a été violée et tuée. Les enquêteurs ont arrêté José, ami de cœur de la jeune femme. Ils ont trouvé quelques affaires appartenant à Judith dans l’appartement de José, ce qui suffit à les convaincre de sa culpabilité.
Pour Alain, le père du suspect, et leur copain Michel, Gabriel cherche des indices de l’innocence de José. Le refuge de la victime a été saccagé. Le Poulpe apprend que Judith était amoureuse de Mathilde, et non de son soupirant. À première analyse, rien de probant en faveur de José. Pourtant, Gabriel ne renonce pas à sa promesse : ­“Refaire le boulot, fouiller, fouiller jusqu’à ce que José sorte de taule, et qu’Alain cesse de pleurer.” Il interroge l’étudiant Jean-Baptiste, qui soutien les éco citoyens, puis le jeune ouvrier Simon, employé sur le chantier. Tous deux amis de José, ils manquent de franchise dans leurs réponses. Gabriel s’introduit dans le bureau du chef de chantier, dérobant un document important. Mais celui-ci, un colosse nommé Vincent, l’intercepte. Gabriel parvient à fuir.
L’étudiant Jean-Baptiste semble être le maillon faible de l’affaire. Gabriel le prend en filature jusqu’à la Fac. C’est ainsi que Le Poulpe se laisse charmer par la belle Sophie. Ayant vu Vincent en contact avec Jean-Baptiste, Gabriel intervient juste à temps pour sauver l’étudiant d’une fatale overdose. C’est bien Vincent qui a voulu le supprimer. La colère lui donnant des ailes, Gabriel tente une visite nocturne sur le chantier du stade. Le colosse s’interpose avec violence. Suite au pugilat, Le Poulpe est déjà heureux de s’en sortir vivant.
Le “nettoyage” annoncé du parc Paul Mistral, sur ordre de la mairie, entraîne une manifestation militante. Gabriel préfère s’intéresser au jeune ouvrier Simon. Dans l’appart vide de celui, il repère des traces de Mathilde, l’amie disparue de Judith. Aux archives des services de l’urbanisme, Le Poulpe consulte le dossier concernant le futur stade. Les embrouilles autour de sa construction comportent un début de réponse. Si Mathilde et Simon sont encore en vie, s’il existe une possibilité de disculper José, Le Poulpe doit maintenant agir au plus tôt…
Comme il ne se tracasse pas au sujet de sa relation avec la blonde Chéryl, ici totalement absente, Le Poulpe garde les idées claires lors de son enquête de terrain. Investigations mouvementées, durant lesquelles il reçoit d’inévitables mauvais coups. Autant de chocs lui donnant l’énergie nécessaire pour résoudre l’affaire. Le Poulpe reste fidèle à ses principes, même s’il n’est guère amateur de manifs : “Personne ne le convaincra jamais de marcher au pas (…) On a la liberté qu’on peut et la fierté déplacée qui va avec. Ce qui n’empêche pas Gabriel de porter un respect sans borne à ceux qui s’y collent, parce que merde, tous ces gens prêts à sacrifier le repas dominical ou une journée de travail sont des héros, au même titre que ceux qui se lèvent le matin pour aller au turbin.” Il admet aussi que les anars évoluent : “Après tout, les temps changent. Même les anarchistes mangent bio et trient leurs déchets.”
Claude Le Nocher



ImageRetour à la nuit
, Eric Maneval, Editions ECORCE, décembre 2009

"C'est un récit court, tranchant, une histoire presque ordinaire, mais qui vous prend à la gorge sans abuser de coups tordus et d'apitoiements forcés. Dès l'ouverture, on est happé par l'originalité du traitement d'un sujet pourtant classique, puisque se promène en toile de fond le spectre d'un tueur d'enfants.
Comment ne pas être interloqué lorsqu'au commencement un gosse est sauvé de la noyade par celui qui s'avère être sans doute le monstre que tout le monde craint, ce fameux Découpeur qui signe ses crimes à même la peau de ses victimes ? Ce garçon traumatisé à l'envers, puisqu'il lui semble n'avoir rien subi, va grandir et devenir surveillant de nuit d'un pavillon pour jeunes internés d'un établissement à caractère sociale près de Limoges. Il porte sur lui des cicatrices comme autant de stigmates de son mal de vivre.
La force de l'auteur est de garder la folie à distance. La lecture de son roman nous permet d'avancer de concert avec le personnage principal dans une forêt d'interrogations, voire de complications quand d'autres s'en mêlent, journaliste, avocat, psy, hypnotiseur. Rares sont les livres qui nous lessivent avec une telle intensité."
Jan Thirion


ImageLondon Calling
, ouvrage dirigé par Jean-Noël Levavasseur, dix-neuf histoires rock et noires, Buchet-Chastel. (2009)

Now is the winter of our discontent*

Ici Londres! A wop bop a loo bop a lop bam boom! Quatre Anglais dépenaillés, enveloppés dans des battle-dresses trop larges pour eux, appellent de Brixton les froggies à la Résistance. Au nihilisme exacerbé des Pistols succèdent les hymnes révolutionnaires des Clash.
 « Ces garçons sont pleins d’énergie, faites leur donc construire des routes** ! » Mais c’est ce qu’ils font mon Général ! Bitume, caillasse, rouleau compresseur, depuis trente ans, ils ont ouvert des boulevards. Et il y fait bon croiser ces Four Horsemen, à bord de leur Brand New Cadillac, loin de ce Train In Vain bourrés de consommateurs avides d’aller se perdre, dimanche inclus, dans ces supermarchés tentaculaires
I'm lost in the supermarket ! I can no longer shop happily. I came in here for that special offer.

Trente ans après, dix-neuf auteurs de romans noirs se dressent encore au London Calling. Pour autant de nouvelles, réunies par Jean-Noël Levavasseur, préfacées par Antoine de Caunes, enrichies de nombreuses annexes dont une chronologie détaillée du groupe. Chaque chapitre est illustré par un dessin de Serge Clerc tiré de la BD The Clash, Le Dernier Gang dans la Ville, initialement parue dans la revue Métal Hurlant n°53 en juillet 1980. Il ne s’agit pas de commémoration, d’un quelconque symptôme de deuil inachevé ou encore moins de nostalgie, mais d’hommages, sous forme d’histoires inédites, à ce fameux double album : gris, rose et vert comme la couverture de ce livre et l’album éponyme de Presley paru en 1956. Nouvelles livrées par des auteurs aux styles aussi divers que les influences musicales des Clash. La contrainte : un texte, sarcastique, tragique, politique, très librement inspiré par une chanson de l’album. Comme The Card Cheat de Sylvie Rouch, dont j’ai fait mon hit perso, ou ces interviews imaginaires sur la trace de Jimmy Jazz par Pierre Mikaïloff**.
* W. Shakespeare in Richard III (et John Steinbeck…)
** Le Général De Gaulle à propos des Beatles
** Écrivain et musicien (il s’est essayé à la fuzzbox chez les Désaxés et avec Jacno), il a publié récemment Vertige de la vie, une biographie d’Alain Bashung, préfacée par Boris Bergman éditée chez Alphée. Il a aussi signé le Dictionnaire raisonné du punk, éditions Scali.
Yves Gitton


ImageBien connu des services de police
, Dominique Manotti, Série Noire (2010)

Vous vous souvenez certainement qu’il y a quelques années un ministre de l’intérieur, aujourd’hui président voulait nettoyer la banlieue au kärcher ? Le même ministre voulait des résultats, des statistiques prouvant, chiffres à l’appui, que l’insécurité reculait. Avec Inconnu des services de police Dominique Manotti nous met au cœur de la banlieue, là où ces rodomontades sont mises en application et changent la vie de tous, flics et fliqués.
2005, Panteuil, proche banlieue parisienne. Ses barres, ses squats, son commissariat, ses flics. Entre les flics dépassés par les événements et les jeunes des cités, au mieux une incompréhension, certainement de la peur, au pire de la haine. Trois sentiments que certains subissent, mais que d’autres, comme la Commissaire Le Muir très proche du ministre de l’intérieur, entendent bien exploiter. Pour nettoyer la banlieue au karcher, pour appliquer une politique sécuritaire qui a les faveurs du pouvoir. Si on greffe là-dessus l’inexpérience de jeunes flics, ripoux et autres magouilles immobilières, on comprend que la situation soit explosive.
Du grand Manotti. Un scénario implacable, qui amène les personnages et le lecteur dans le mur. Des personnages saisis avec une grande justesse et sans manichéisme. Et cette écriture, reconnaissable entre mille, tout aussi implacable que le propos, sèche, sans un mot de trop. Une écriture et une peinture de quartier qui font de Dominique Manotti un des rares auteurs français à pouvoir être comparée au grand Pelecanos dans cet exercice difficile qu’est, au niveau d’un quartier entier, la chronique d’un naufrage annoncée, au raz du bitume, au plus près des personnages.
Une fois de plus, comme dans Lorraine Connection, sa narration impeccable du point de vue romanesque, sert également à mettre en lumière le lien entre des décisions politiques prises dans de discrets et cossus salons parisiens et leur impact sur la vie quotidienne de ceux qui les appliquent ou les subissent. Stress et dégoût pour les uns, brimades, coups, blessures, allant jusqu’à la mort pour les autres. Dégâts assurés de tous le côtés, ou presque, parce qu’il y en a toujours qui profitent du malheur et du chaos.
Un point supplémentaire mérite d’être souligné. Sur son blog Dominique Manotti affirme (avec humour) dans un billet que le féminisme, ce n’est pas se contenter qu’une femme brillante ait sa place à côté des hommes qui ont réussi, c’est d’exiger que même une femme médiocre puisse entrer dans le gouvernement (car, c’est de notoriété publique, il y a longtemps qu’on y trouve des hommes médiocres). Dans ce roman, elle est férocement féministe : Je n’avais jamais, jusqu’à présent, vu de flic, homme ou femme, aussi détestable que Le Muir : raciste, carriériste, sans scrupule, manipulatrice, elle utilise tous les instruments que lui offre son poste pour promulguer ses idées nauséabondes et grimper un à un les échelons du pouvoir. Une pourriture effrayante. Tout comme un homme.
Jean-Marc Laherrère


ImageQuai des Enfers
, Ingrid Astier, Série Noire, éditions Gallimard, 2009.

Éthanol et Eau de voilette
Plus rien n’a de lien désormais avec moi, tout m’a abandonnée, je suis une île*.
Ingrid Astier vit face à la Seine où elle soigne ses obsessions comme des animaux de compagnie en écoutant : Aleph Twin le matin et Trent Reznor, Schubert le soir. Avec la Seine, sous sa fenêtre qui charrie : tourisme, clichés romantiques et naufrages sanglants. 357 Magnum, bocal vaudou remplis de tripailles. Secrets de ceux qui ont voulu noyer leur chagrin, faire escale au mythique quai des Orfèvres via le quai de la Râpée : à la morgue, sorte de cabinet de curiosités toujours renouvelé.
Sous la fenêtre de Jo Desprez, une barque et un cadavre sans identité, celui d’une femme portant sur elle la carte d’un parfumeur réputé. 6°, les hommes de la brigade fluviale vont devoir plonger, et pour une fois, la vérification d’un de leurs adages favoris, selon lequel : « Avec le froid la morale va droit », ne sera pas respectée. Ces policiers appartiennent à un monde à part. Un royaume flottant. Ils connaissent Paris comme personne. Dans ses profondeurs, ils scrutent son sang : la Seine. Plus secrète que des ruelles insoupçonnées, plus intime que les vagins des immeubles de Paris. Ingrid Astier, spécialiste de Cioran et de saveurs nouvelles. Attirée autant par l’ombre que par la lumière, familière des méandres de la vie et des catacombes. Encore une qui « n’est pas née pour couvrir un œuf dur ! » aurait pu s’exclamer Bernanos. Son hédonisme l’entraîne tout naturellement vers le roman noir. Varier les frissons, expérimenter des sensations nouvelles, c’est la même curiosité qui la pousse à inventer de nouvelles recettes et à mijoter de nouvelles histoires. Le contenant valant le contenu, le plaisir d’écrire ne parasite pas l’exigence de la narration.
Á quelques pas de là, dans son bureau, bien au sec, penché sur son carnet, ses lunettes ajustées sur le bord de son nez fin, le commissaire Desprez, en quelques traits de crayon, trace des liens et se laisse porter par la rêverie… une île au coucher du soleil, vers laquelle un rameur dirige une embarcation. Devant lui, debout dans un linceul blanc qui le recouvre entièrement, un mystérieux personnage tourne son regard vers cette forteresse où l’attend son tombeau. À la proue, un cercueil enveloppé de blanc. La barque de Charon, passeur inflexible, emporte, en un dernier voyage, un linceul vers l’île aux cénotaphes. Frappée d’un dernier rayon de lumière, la figure blanche et mystérieuse est une figure de l’entre deux : entre deux rives, entre île et continent, entre jour et nuit définitive, entre ici et au-delà. La catastrophe a déjà eu lieu, elle est derrière elle. Pour mourir encore faudrait-il avoir vécu (d’après la toile d’Arnold Böcklin, L’Île aux morts.).
Soudain, le commissaire écarquille les yeux : Nuit noire…femme très belle…barque…linceul fermé…noir et blanc…éléments végétaux…rose rouge tailladée… Mais comment a-t-il pu occulter ce lien ? Son regard s’absorbe dans la Seine. Il faut maintenant tous les réunir et faire vite !
* Rainer Maria Rilke, l’Aveugle in le Livre des images.
Yves Gitton


ImageLa prophétie Charlemagne
, Steve Berry, Le Cherche-midi,2010

Depuis quelques années, l'américain Steve Berry connaît un réel succès avec les aventures de son héros Cotton Malone : "Le Troisième Secret", "L’Héritage des Templiers", "La Conspiration du Temple", "L’Énigme Alexandrie".
La Prophétie Charlemagne” est son cinquième roman publié en France, aux Éditions Le Cherche-Midi… À Aix La Chapelle, en l’an 1000, Otton III, roi de Germanie, pénètre dans le tombeau de Charlemagne, inviolé depuis 814. Parmi de nombreuses reliques, il y découvre un étrange manuscrit, couvert de symboles inconnus. Des siècles plus tard en Allemagne, Heinrich Himmler crée en 1935 un groupe spécial de scientifiques, d’archéologues, d’historiens et d’ésotéristes chargés de se pencher sur les racines de la race allemande, des aryens aux chevaliers teutoniques. Ceux-ci découvrent la sépulture de Eginhard, érudit proche de Charlemagne. Et, dans celle-ci, un manuscrit montrant les mêmes symboles que ceux découverts neuf siècles plus tôt dans la tombe de l’empereur.
À notre époque… Afin de faire toute la lumière sur la mort inexpliquée de son père, Cotton Malone est amené, lors de la plus passionnante de ses enquêtes, à déchiffrer les énigmes historiques et ésotériques entourant ces deux manuscrits.
Fourmillant de détails, depuis le bouleversement du savoir à l’époque de Charlemagne jusqu’aux expéditions nazies au pôle sud et au Tibet, ce suspense est riche en péripéties.
Claude Le Nocher


ImageLes traîtres, Thierry Bourcy Folio Policier

Dans la collection “Folio policier”, voici la quatrième aventure de Célestin Louise, policier parisien, au cœur de la guerre de 14-18 : “Les traîtres”, de Thierry Bourcy. Ils ne seront pas trop de deux, avec son acolyte débrouillard Germain Béraud, ancien pickpocket, moins expérimenté mais plutôt efficace aussi, pour démêler cette affaire mouvementée et mystérieuse.
Printemps 1917. Troupes françaises et allemandes se font face autour du lac des Soyeux, près de Chamblay. Ce matin-là, un fantassin nommé Blaise Pouyard est retrouvé poignardé sur la rive du lac. Ce pourrait être un coup des boches, comme le pense le colonel Tessier. Policier dans le civil, ayant déjà mené des enquêtes au front, Célestin Louise est convoqué par le général Vigneron. Il le charge de découvrir la vérité sur le meurtre. […]
S’il s’agit bien d’un roman d’enquête, le contexte apporte au récit une ambiance très particulière, forcément sombre. Car Célestin est un soldat comme les autres, entraîné dans cette gigantesque boucherie. À cette époque, le général Nivelle ne connaît que l’offensive, fatalement sanglante. On partage l’esprit des troupes en survie, obéissant malgré la stupidité des ordres. Célestin ne croit pas au hasard, c’est bien pour protéger un secret qu’on les envoie se faire tuer. Quand ses investigations se font clandestines, au risque de passer avec Germain pour des déserteurs, l’histoire en devient d’autant plus captivante. Il ne suffit pas de situer l’adversaire, encore faut-il l’arrêter. Les péripéties agitées se succèdent à bon rythme dans ce roman fort réussi.

Claude Le Nocher


ImageEnfant 44,Tom Rob Smith, 2008 Simon & Shuster UK Ltd, Londres, 2009 Belfond

Trente ans, à peine, une gueule d’ange, une plume tombée de ses ailes…
Tom Rob Smith est anglais, jeune –né en 1979- et beau. Et bourré de talent. Et couvert de récompenses pour son premier roman. De quoi le rendre définitivement antipathique… Le roman est tout à la fois fort, intelligent, sensible, bourré de suspens. Il a un défaut : sa fin, destiné à ménager une suite… Ah ces éditeurs… Mais on ne va pas chipoter sur la faiblesse des cinq dernières pages alors qu’il n’y a rien à retrancher aux 395 qui ont précédé…
Le contexte historique du roman est capital (avec un k…). 1953, Staline fait peser tout l’acier de l’Ukraine sur l’âme de chacun des citoyens de l’URSS. Les ravages intimes du totalitarisme sont magnifiquement exploités par Smith. La peur, permanente, le danger, partout, aucune échappatoire ? Et le pire, peut-être, la capacité, pour certains à continuer à y croire.
Le héros, Léo, est revenu de la guerre tout auréolé de gloire. Il est donc recruté naturellement dans le MGB, corps destiné à protéger la patrie et le système de toute déviance, de toute attaque. Il œuvre avec force et conviction, jusqu’au moment où, épuration après arrestation, il sent son enthousiasme faiblir.
Entré en disgrâce, ne devant sa survie qu’à la mort de Staline et au désordre qui s’en suit, en butte à la haine d’un ancien subordonné, cherchant en même temps à conquérir l’amour de Raïssa, son épouse, Léo se lance à la poursuite d’un assassin éventreur d’enfants que le système a choisi d’ignorer. Car la société parfaite née du communisme ne peut pas engendrer un tel monstre. Prétendre le contraire, c’est déjà de la déviance. Cette traque va faire de Raïssa et Léo des ennemis du Peuple.
Le froid, la peur, la suspicion généralisée ne seront pas les seuls obstacles qu’ils doivent surmonter. Il y a aussi leurs propres démons, et leur passé qu’ils finissent pas s’avouer.
Le roman, très fort, est servi par une impeccable construction. Il est fort bien traduit de l’anglais par France Camus-Pichon.
Jeanne Desaubry


ImageTokyo Zodiac Murders / Soji Shimada (Senseijutsu Satsujinjiken, 1981, trad. du japonais par Daniel Hadida ; préf. et entretien avec l'auteur de Roland Lacourbe. Rivages/Thriller, 2010)

"Le défi lancé au lecteur. Peut-être est-il un peu tard. J'espère évidemment que les lecteurs feront preuve de fair-play, mais je souhaite tellement qu'au moins un d'entre vous réussira à résoudre cette énigme que je ne peux m'empêcher de vous encourager avec ces quelques mots : il va sans dire que vous êtes désormais en possession de tous les éléments nécessaires. N'oubliez pas que la clé de l'énigme est limpide et qu'elle se trouve juste sous votre nez." (Shimada Sôji, p.282)
Sous votre nez, sous votre nez... Facile à dire quand on a écrit la fin ! Bon, est-ce que j'aurais fini par trouver "la clé de l'énigme"? J'en doute, mais de doute façon je ne me suis pas appesanti, trop pressé de découvrir le fin mot de l'histoire.
En 1936, les corps de six jeunes femmes ont été retrouvés mutilés aux quatre coins du Japon, enterrés à différentes profondeurs. C'est leur père, le peintre Heikichi Umezawa, qui avait consigné dans un journal son macabre projet : prélever un "tronçon" sur chacune de ses filles afin de créer la déesse "Azoth", selon un rituel ayant trait aux signes du zodiaque.
Problème : Heikichi a lui-même été assassiné avant le massacre de ses filles, qui plus est dans une pièce fermée de l'intérieur.
L'affaire, très célèbre, n'a jamais été résolue et donne lieu, depuis quarante ans, à nombre d'interprétations, plus farfelues les unes que les autres.
Jusqu'au jour où, à la faveur d'un témoignage écrit remis entre leurs mains, le détective amateur Kiyoshi Mitarai, assisté de son fidèle (et unique) ami Kazumi Ishioka, décide de s'y intéresser. La considérant comme un simple mais néanmoins stimulant défi intellectuel, il fait même le pari d'élucider les crimes en une semaine. Alors que la police et le Japon tout entier échouent depuis tout ce temps ! Ne présume-il pas de ses formidables capacités d'analyse ? 
Voilà un duo qui rappelle évidemment celui d'Holmes/Watson. Sherlock Holmes ? "
Cet anglais inculte et menteur, ce charmant cocaïnomane...?".
De la même façon, Tokyo Zodiac Murders descend d'une longue lignée de romans d'énigme, une tradition d'ailleurs fortement ancrée au Japon.
Et sans faire injure à John Dickson Carr ou Ellery Queen, il est d'ailleurs agréable de troquer les manoirs anglais pour le Japon de l'ère Shõwa, d'autant plus que l'auteur en profite pour évoquer (voire railler), au détour d'une phrase, l'évolution des moeurs et du mode de vie des japonais entre les années 30 et 70.
On découvre pour la première fois en France Soji Shimada, avec la traduction - d'après une nouvelle version - de Tokyo Zodiac Murders ; son premier roman, paru au Japon il y a une trentaine d'années déjà, et qui fait figure de classique.
Depuis, ce très prolifique auteur - né en 1948 et lauréat du Prix 

Edogawa Ranpo - a écrit plusieurs dizaines de romans policiers, dont une quinzaine mettent en scène le brillant et déconcertant Mitarai. 
S'il a réécrit son roman afin de gommer quelques maladresses, Shimada en a omis quelques unes à mon sens (je pense à quelques répétitions et longueurs, bénignes somme toute) et se montre parfois confus dans sa démonstration finale (prévoyez 2 aspirines page 328...).
Mais il a surtout élaboré une intrigue particulièrement ingénieuse et qui conjugue les trois questions inhérentes au genre policier : Qui ? Comment ? Pourquoi ?
Et puis, le voisinage entre les thèmes classiques (la chambre close) et contemporains (la figure du tueur en série) donne à son roman un charme étrange.
C'est pourquoi on passe volontiers sur les inévitables invraisemblances du récit, puisque seul compte finalement le plaisir du mystère...
Saurez-vous le déchiffrer ? Et "n'oubliez pas que la clé de l'énigme est limpide et qu'elle se trouve juste sous votre nez."
Yann Le Tumelin


ImageMême pas Malte
, Maïté Bernard, Baleine, 2010

Un p'tit Poulpe, ça peut pas faire de mal, surtout quand on voit réapparaître Brigid Waterford du vrai con maltais, de Marcus Malte. Une grande rousse aux yeux verts, et l'arrière arrière petite fille de Brigid O'Shaughnessy, l'actrice qui séduit Bogart dans Le Faucon maltais. Dans le film, Bogart devait choisir entre deux femmes. Même chose pour le Poulpe : Cheryl, l'amour de toujours, ou l'ensorcelante Brigid ?
Mais revenons en peu en arrière : neuf ans que Gabriel n'avait plus de ses nouvelles, jusqu'à ce jour où, ruminant ses idées noires sur le zinc du Pied de porc à la Sainte Scolasse, son point de chute habituel, il tombe sur un entrefilet du Parisien, où il est dit qu'une certaine Brigid Waterford a découvert le corps d'une femme, aux pieds desquels reposait un vase afghan de grande valeur. Le cadavre s'appelait Laure Brenner, veuve pleine aux as d'une espèce d'aventurier faisant du commerce d'oeuvres d'art.
Ni une ni deux, voici Gabriel embauché comme simili garde du corps, et nos deux tourtereaux partis démanteler un réseau de trafiquants d'oeuvres d'art afghanes, entre Barcelone, Cadanques, Séville, Paris et Londres... 
La combine est bien rôdée, et bien sûr tout le monde profite de ce que le pauvre paysan afghan crève de faim et vende des babioles archéologiques pour une bouchée de pain, pour s'en mettre plein les poches. Et en bout de chaîne, d'honorables salles des ventes comme Sotheby's préfèrent ne pas y regarder de trop près...
Seulement, les nobles causes et Brigid, ça fait deux. La sirène a une idée en tête et a été claire : faire main basse sur les comptes de Laure Brenner et aller se dorer sur les plages maltaises jusqu'à la fin de ses jours. Ce qui n'est pas sans poser quelques problèmes d'ordre moral à Gabriel... vite balayés par le charme de la dame.
Eminemment sympathique cet épisode, bien que je l'ai trouvé un brin alambiqué parfois, un peu tiré par les tentacules, avec des personnages ou des situations qui tombent un peu trop à pic.
Mais enfin, passons, puisque ça fait toujours plaisir de retrouver notre grand échalas, d'autant plus que Maïté Bernard s'amuse à le tourmenter à coups de soleil espagnol et de femme fatale.
Voilà notre poulpe écartelé entre deux femmes, deux amours, deux histoires, transformé en simple bodyguard et pas loin de finir gigolo pour femmes fortunées et flétries ! Bref, le mâle dominant en prend pour son grade !
Et finalement, ce que j'ai encore préféré, ce sont ces agréables digressions, sur l'histoire de la petite ceinture parisienne, le flamenco, l'art...
Bref, les amateurs du Poulpe devraient s'y retrouver.
Yann Le Tumelin


ImageUnderworld USA
(Blood’s a rover, 2009), James Ellroy, Rivages/Thriller (2009), Traduit de l’américain par Jean-Paul Gratias.

C’est l’histoire d’un braquage.
C’est l’histoire d’un lot d’émeraudes.
C’est l’histoire d’un gamin qui cherche sa mère.
C’est une histoire de rédemption.
C’est une histoire de mafia.
C’est une histoire de manipulations.
C’est l’histoire d’une vengeance.
C’est une histoire d’amour.
C’est une histoire de corruption et de magouilles.
C’est l’histoire d’une Rouge.
C’est une histoire de flics ripoux, de privés, de barbouzes et de truands.
C’est une histoire de folie.
C’est l’histoire de l’Amérique, d’Haïti et de la République Dominicaine entre 1968 et 1972.
C’est une histoire de sexe, de film porno et de meurtres.
C’est une histoire de femmes fortes et d’hommes qui doutent.
C’est une histoire de transe, de vaudou et de drogues.
C’est l’histoire de la fin du règne de Hoover, patron du FBI.
C’est l’histoire de l’élection de Nixon et de son premier mandat.
… C’est tout ça, et c’est beaucoup plus que ça.

Le prologue, qui décrit le braquage, vaut à lui seul l’achat du bouquin. Les 840 pages qui suivent sont à l’avenant. Un conseil : évitez d’attaquer ce pavé si vous n’avez pas un minimum de temps à lui consacrer, au moins au début : Ca commence fort, il y a beaucoup de personnages, c’est dense, et il faut un peu s’accrocher au début. Après, on est emporté par le flot furieux.
Difficile d’écrire un papier structuré sur ce monument.
Stylistiquement et rythmiquement c’est impressionnant. Ellroy réussit, littéralement, à « manipuler » votre rythme respiratoire. J’ai eu une sensation d’essoufflement, j’ai eu l’impression d’étouffer, de suffoquer comme le personnage, j’ai eu le sentiment d’urgence qui pousse à lire, de plus en plus vite, à trébucher sur les mots, au diapason avec un personnage qui court contre le temps et la mort. Il « manipule » aussi votre cerveau, vous met, littéralement encore, à l’intérieur de la tête de ses personnages, vous fait suivre leur raisonnement, dans sa logique mais aussi dans ses sauts brusques, dans ses intuitions brutales.
Stylistiquement encore il épouse les délires verbaux de racistes effroyables, pour passer ensuite à l’argot de truands noirs, passe de la sécheresse d’un télex entre barbouzes à un article de journal, puis à la subjectivité d’un journal intime … Et tous sonnent vrais.
Impressionnant. Je ne lis pas Ellroy dans le texte, mais il faut souligner la qualité du travail de Jean-Paul Gratias son traducteur.
Et quels personnages ! Avec, en particulier, trois femmes extraordinaires (je vous les laisse découvrir) et toute la galerie ellroyienne, du flic ripoux et brutal aux privés fouille-merde spécialisés dans les divorces et autres coucheries, des tueurs sans pitié (dont un certain Jean-Philippe Mesplède) aux abrutis haineux d’extrême droite … Tous ces personnages auxquels il sait si bien donner chair et consistance. Pas de chevalier blanc, bien entendu, seulement quelques vrais pourris, et des « gris », avec leurs forces, leurs faiblesses, leur lot de saloperies, et la possibilité, toujours offerte de changer … souvent à cause d’une femme.
Et quelle maestria dans la maîtrise d’une intrigue d’une grande complexité, qui disparaît, semble oubliée, pour ressurgir au moment où on ne l’attend plus, et finir par donner un ensemble totalement cohérent, malgré les mille tours et détours de l’histoire.
Enfin, quel tableau de l’Amérique de ces années 68 / 72 ! Politique intérieure, politique extérieure, mafia, crime, mouvements sociaux, soutien aux pires dictatures dans les Caraïbes, écrasement des mouvements pour les droits civiques, évolution lente des mentalités … Tout, tout est dit, et de quelle manière. Point besoin, après ça, d’aller consulter les livres d’histoire.
Un dernier point. Je sais bien qu’il ne faut pas essayer de faire dire aux romans et aux romanciers ce qu’on a envie d’entendre. Et je sais également qu’Ellroy a commencé à travailler sur sa trilogie il y a bien longtemps. N’empêche, cette phrase, que j’ai déjà citée hier, « Les raids anti-Rouges. Les libertés individuelles suspendues, abrogées, écrasées, prohibées, supprimées. Les droits du Premier amendement conchiés. Rafles politiquement motivées, emprisonnements sous de faux prétextes, expulsions selon le bon vouloir des autorités. Simultanément, résurgence des groupes anti-immigrants et du Klan. John Edgar Hoover mesura la force de la peur et l’exploita. » résonne étrangement aujourd’hui, non ? On peut imaginer que ce n’est pas voulu …Quoique j’aie un peu de mal à imaginer qu’un écrivain aussi éblouissant dans sa maîtrise de la langue et de la construction, puisse écrire, sans se rendre compte des étranges parallèles avec l’époque actuelle, une phrase qui semble coller aussi parfaitement à l’Amérique post 11 septembre.
PS. Je ne l’ai pas écrit, mais vous aurez compris qu’il faut lire Underworld USA
Jean-Marc Laherrère


ImageJohn et Yoko sont dans un hosto
, de Jan Thirion, éditions Krakoen, 2009
Tout commence par un accident de voiture. La maman, Billie Holiday conduit. À ses côtés, sa fille Janis Joplin. Derrière les deux garçons : John Lennon, le fils et frère, et le petit Yoko Ono, jeune asiatique récemment adopté. N’en réchappent que les deux garçons qui sont conduits à l’hôpital. Là, tous, patients, personnel médical, portent le nom d’un interprète des années 60-70 : on y croise aussi bien Dalida que Luis Mariano ou Maurice Chevalier, Gilbert Bécaud et Aznavour que le professeur Ferré, Jim Morrison que Van Halen. Et puis il y a les filles : Sylvie, Françoise, France (Vartan, Hardy, Gall), des adolescentes qui suscitent l’émoi, avec qui on se pelote ou échange le premier baiser. Enfin, un être indéfini, prenant diverses apparences dans les tons roux (animal ou humain) qui intervient, tel la cavalerie, au moment où la situation paraît bloquée. Et les chansons, dont les paroles rythment la lecture et délimiteraient les chapitres de cette histoire apparemment loufe dingue.
Mais à y bien regarder, si l’on passe outre le parti pris un peu déroutant de donner des noms célèbres à tous les personnages, sous nos yeux se déroule au jour le jour, dans un temps s’étirant au rythme de la souffrance et de l’ennui, la vie morose d’un corps handicapé, avec ses rêves, ses espoirs, ses désirs d’adolescent. L’univers de l’hôpital avec ses rencontres obligatoires (le voisin de chambrée, infirmières, médecins ou psychiatres) ou décidées (les jeunes filles avec lesquelles on découvre le sentiment amoureux) ou non (les gros durs qui peuvent vous amocher encore plus). Et l’amitié fraternelle qui exige aussi protection mutuelle.
Une vie de chrysalide attendant la métamorphose…
Jan Thirion avec la petite musique des mots qui est sa marque nous propose un voyage initiatique, mêlant fantastique et banalité, au rythme des chansons oubliées que l’on fredonne au fur et à mesure de leur citation. Un récit à part qui ne demande, pour peu qu’on accepte le pacte proposé par l’auteur, qu’à nous entraîner.
Les nostalgiques peuvent écouter les musiques qui accompagnent la lecture ici.
Boris Lamot


ImageRenegade Boxing Club
, Thierry Marignac (Série Noire, 2009)
Publié dans la Série Noire en 2009, le roman de Thierry Marignac “Renegade Boxing Club” est sans doute un peu hors norme, sûrement atypique. Avant tout commentaire, le plus simple consiste à en résumer l’histoire.
Employé de la Croix-Rouge en Russie, Dessaignes est obligé de négocier avec la pègre, qui détourne des médicaments destinés à une clinique caritative. Quand un commando de police prend d’assaut ses locaux, Dessaignes est interrogé sur ses liens mafieux. Bien qu’il nie toute collusion, il est bientôt expulsé du pays. La Croix-Rouge ne tarde pas à le virer. À Paris, Dessaignes retrouve l’avocat Oleg Kribanov. Le Russe défend les intérêts de l’ONG Nature-CEI, qui a besoin d’un traducteur à New York. Dessaignes hésite avant d’accepter ce poste, mais c’est une opportunité de rebondir. Arrivé aux Etats-Unis, Dessaignes va devoir passer une série de tests et d’examens, afin d’obtenir l’agrément de traducteur auprès des tribunaux. Il devrait être prêt à l’époque d’un procès où plaidera Kribanov.
Dessaignes s’installe dans un logement à Greenville, New Jersey. Ce quartier, c’est la Ville Noire, largement gangrenée par la délinquance. Un Blanc n’y est pas facilement accepté. Denise, la concierge noire de son immeuble, sympathise rapidement avec lui. Grâce à elle, il devient légitime dans le quartier, y compris à la bibliothèque locale. Dessaignes fait la connaissance de Big Steve, un ancien boxeur. Dans une cave digne d’une forteresse, celui-ci a créé une salle de boxe. Toutefois, le “Renegade Boxing Club” peine à être reconnu dans le monde de la compétition : “Pas de palmarès, pas de traces, pas d’existence légale.” Pourtant, plusieurs jeunes sont prometteurs. Dessaignes se défoule au club de boxe, tout en commençant les tests avant les examens pour l’agrément.
Après l’avoir laissé sans nouvelles, l’avocat Kribanov finit par lui confier une traduction pour le dossier du procès à venir. Curieuse affaire, où un nommé Khalimov est accusé de trafic de pétrole, alors qu’il se présente comme militant scientifique défenseur de la nature. S’il n’ignore pas les subtilités de la société russe, Dessaignes a du mal à comprendre l’enjeu réel du procès. Durant les tests, il doit être prudent avec le sudiste Anthony Thomas Lee, examinateur qui semble se méfier de lui. Côté boxe, Dessaignes devient “l’assistant” de Big Steve, en vue des combats des Golden Gloves.
Quand un jeune dealer Noir se fait pincer, la police débarque dans l’immeuble de Denise. Dessaignes aide la concierge à limiter l’impact de l’affaire. Lorsqu’il obtient son premier diplôme, avant d’être agréé, Dessaignes rencontre l’associé de Kribanov, l’avocat suisse Schweitzer. Avant d’être engagé, le traducteur subit un interrogatoire serré. Il est suffisamment lucide pour y faire face, même s’il finit par s’énerver. Quand on lui confie un document, pièce à conviction du futur procès, il comprend vite l’importance de sa traduction. En parallèle, il entraîne toujours les jeunes boxeurs qui espèrent sortir vainqueurs des Golden Gloves…
Ce riche roman est à l’opposé d’une intrigue monolithique qui dominerait le récit. Plusieurs thèmes sont abordés, se complétant dans une étrange harmonie. Il est question de manipulation, grande spécialité russe, avec la difficulté de cerner la frontière de l’honnêteté. L’acceptation de l’autre et une forme d’entraide, tel est le rapport entre Dessaignes et Denise. Celle-ci incarne un mélange de fragilité et de force, c’est dire que le personnage est attachant. Solidarité encore et sens de l’amitié, avec Big Steve et ses protégés. Ces boxeurs quasi-clandestins ont-ils la moindre chance d’obtenir la reconnaissance qu’ils méritent ? Soulignons aussi l’ambiance d’un quartier déshérité de la mégapole new-yorkaise. Petit commerce miteux ou délinquance médiocre, chacun utilise ses atouts pour y survivre. En ce qui concerne le héros lui-même, on comprend qu’il s’agit du parcours qui l’amène à trouver sa vraie place dans la société. Dessaignes est traducteur; c’est le métier de Thierry Marignac, qui en profite pour nous initier aux nuances de la traduction. Un roman noir vraiment convaincant.
Claude Le Nocher


ImageMarilyn's killer,
Roland Sadaune, Éditions du bout de la rue
"Je vais à Los Angeles. Un bonhomme en jaune me laisse un message, puis se fait égorger. Un officier de police m'expulse. Une fois rentrée, je me pointe à l'adresse indiquée sur le message. La conciergem'envoie au Bonaparte. Je rencontre l'individu spécifié sur le message. II est armé. Me connaît relativement bien. M'entretient sur Marilyn Monroe. Me précise un rendez ‑ vous. Puis il part. Trois minutes plus tard, il est écrasé par quelqu'un qui prend la fuite... C'est quoi ce truc ? On dirait du Hitchcock supervisé par Baffie, se désola‑t‑elle, yeux dans le vague et verre à la main." Ainsi, Alexandra Chabrier, à mi parcours de son aventure, résume-t-elle l'incroyable imbroglio auquel elle se trouve mêlée... Pigiste pour le magazine Historic, la voici, faute d'avoir pu rédiger son article sur les nazis réfugiés outre Atlantique, aiguillée vers la mort de Marilyn : un assassinat ? Pendant ce temps, un psychopathe, à Paris, assassine des jeunes femmes qu'il revêt de la robe à cerises que l'actrice portait dans les Misfitt.
On l'aura compris, dans ce nouveau thriller signé Roland Sadaune, c'est surtout le cinéma hollywoodien qui est convoqué : sérieusement à partir d'une documentation fournie sur Norma Jean, beaucoup moins en créant un personnage de brute américain nommé Ralph Meeker (acteur bien connu entre autres pour son rôle dans En quatrième vitesse).  L'auteur assaisonne ce retour sur les rapports de la star avec les frères Kennedy de notations politiques puisque, en toile de fond, se joue la conquête de la Maison Blanche par deux acteurs, suivant les traces de Ronald Reagan : Arnold Schwarzenegger, le très médiatique gouverneur de Californie pour les Républicains et un certain Rizona pour les Démocrates...
Avec ce 27e roman, Roland Sadaune peintre remarqué pour ses portraits d'auteurs du polar, poursuit son parcours éditorial en banlieue parisienne avec entre autres 14 titres chez Val-d’Oise éditions.
Après Des larmes dans le béton, c'est son deuxième roman à paraître aux Éditions du bout de la rue à Vanves dans les Hauts de Seine. Cette société, qui propose actuellement 24 titres, est organisée autour de plusieurs collections (roman, essai, poésie, nouvelle, satire/humour, jeunesse, polar/thriller, témoignage) qui définit ainsi sa politique éditoriale : "Envisageant l’édition comme une politique de partage, nous insistons beaucoup sur la coopération entre les auteurs et notre équipe de créateurs, lecteurs, correcteurs. Chaque auteur intervient, ainsi, personnellement dans l’élaboration de son livre; notamment sur le plan promotionnel, (dossiers de presse, intervention auprès des médias, participation à des salons), afin de nous aider à donner vie aux œuvres en les transmettant aux lecteurs."
Boris Lamot


ImageLes villas rouges
, Anne Secret (Fayard, 2009)
Kyra fait partie du commando qui doit libérer Markus Fried lors d'une audition au tribunal. Elle conduit la voiture qui interceptera le fourgon cellulaire. Son rôle s'arrête là ; petit rouage d'une organisation qui la dépasse. L'intervention se déroule bien ; Fried est libre.
Alors qu'elle est partie se mettre au vert du côté du Tréport en compagnie d'Udo et Andréa, autres membres du commando, c'est par la radio que Kyra apprend que le chauffeur du fourgon a été abattu lors de l'opération.
Les deux hommes repartent aussitôt, laissant la jeune femme seule dans un appartement installé dans une villa de bord de mer, sous la protection de Pierre Gillain qu'elle ne connaît pas. Elle est censée jouer la prof en vacances. Noël approche…
Les vacances se terminent. Kyra doit rejoindre la Belgique avec Andréa, mais les événements se précipitent. Les gendarmes sont sur leurs traces. Andréa est arrêté, Gillain disparaît. Kyra se retrouve errante au milieu des grandes villas en briques rouges, vides, disséminées le long de la côte…
« J'attends. »
La première phrase du roman d'Anne Secret est un assez bon résumé. Il est beaucoup question de temps suspendu dans ces villas rouges. L'intermède "commando" qui ouvre le récit n'étant ici qu'un prétexte à mettre en scène la fuite, la cavale, de Kyra, narratrice à la première personne.
On ne saura rien de précis sur les motivations qui l'ont amenée à participer à cette opération politique, sinon qu'elle est amoureuse d'Udo. De même, elle ne connaît pas réellement ses coéquipiers, leurs histoires, leurs passés, renforçant ainsi son sentiment de solitude. Et ce ne sont pas les plages, la côte et les villas désertées qui l'aideront à ne pas se sentir abandonnée.
D'ailleurs, lorsque Kyra se retrouve sur les routes sans directives, ce sont toutes les portes qui se ferment devant elle les unes après les autres, la laissant à l'affût de la moindre sirène, du moindre gyrophare.
On devine que Kyra n'est pas une extrémiste, que son engagement n'est pas politique, mais amoureux. Que ce qu'elle cherche, c'est retrouver la protection d'Udo, comme si ce dernier pouvait donner un sens à son existence. Et lorsque celui-ci se dérobe, c'est le suicide qui la guette.
Anne Secret, d'une écriture sèche, tendue, presque brutale, nous fait partager le quotidien de Kyra, sa solitude, sa cavale, ses espoirs déçus. Il ne se passe quasiment rien (cf. la première phrase du livre), et pour autant, elle réussit à rendre son court roman captivant par la finesse qu'elle apporte au portrait de sa narratrice, de sa descente aux enfers dont elle ne maîtrise rien ; au point qu'il se lise d'une traite, dans un souffle.
Mais Marc Villard, rédacteur de la quatrième de couverture, dit cela beaucoup mieux que moi. Incontestablement un livre à lire.
Patrick Galmel


ImageLe chant du bourreau
, The executioner’s song » (1979), Norman Mailer
Mailer tente de percer le mystère de Gary Gilmore dans un ouvrage entre roman et reportage de 1300 pages sublimes. Pourquoi Gary est devenu un délinquant, qui à l’âge de 35 ans a passé la moitié de son existence en prison ? Sorti, au bout de 9 mois, il tuera à deux reprises. Mailer s’est plongé avec passion dans cette histoire qui captiva toute l’Amérique, il ne donnera pas de réponse mais ouvrira des portes pour la réflexion. Mailer montrera également l’échec du système répressif qui ne peut soigner ses malades, un des amis d’enfance confiera que le premier séjour en maison de correction de Gilmore lui aura donné les armes pour devenir un bon délinquant ; « …le Gary Gilmore que j’ai connu était tout à la fois bon et mauvais comme tout le monde. Ce dont je me souviens surtout à propos de Gary Gilmore, c’est qu’il était exactement comme les autres quand il était jeune, avant que la justice ne l’expédie en maison de correction ; oui, avant cela, Gary Gilmore était comme tout le monde. Bref, nous voici réunis ici aujourd’hui, parce que la justice a envoyé Gary Gilmore en maison de correction ».
Ce roman qui pourrait se décomposer en plusieurs récits tant il est riche est celui aussi d’un assassin condamné à mort qui refuse de faire appel et qui veut que soit exécutée la sanction dans les plus brefs délais. Gary et ses avocats vont devoir se battre contre les abolitionnistes, sa famille et un terreau mormon qui n’accepteront pas cette sentence dans une Amérique en pleine interrogation sur la peine de mort récemment rétablie. Alors que Gilmore essaie de mourir dans la dignité et qu’il grandit dans sa lutte pour finir sa vie, le cirque va se mettre en place, les medias vont rentrer dans la danse, ainsi que les affairistes qui vont exploiter l’affaire avec des contrats d’Hollywood et des ventes de tout type (lettre, tee-shirt,…). L’auteur peindra avec un humour corrosif toute cette pantomime de l’hypocrisie. Gary deviendra une star exhibitionniste du fond de sa cellule et mènera même la danse. Le sous-titre, « Une histoire d’amour américaine » rappelle la relation entre Nicole et Gary portée au paroxysme avec des tentatives de suicide simultanées et des lettres d’une finesse et d’un lyrisme exalté – à tel point que Norman Mailer a dû certifier que ce n’était pas lui mais bien Gary qui les avait écrites, l’écrivain avait juste sélectionné quelques lettres. Le criminel avait énormément lu en prison, beaucoup plus que Mailer lui-même et avait acquis une solide culture qui permettait de mettre en relief sa sensibilité et son intelligence. L’auteur met en scène toute une galerie de personnages stupéfiants. Il peint une Amérique profonde avec ces gens perdus, incultes, pathétiques mais aussi attendrissants. Nicole, nymphomane, qui a offert sa virginité dès l’âge de 11 ans, se perdra d’homme en homme. Un livre qui secoue. Je n’ai rien lu de si frappant et époustouflant depuis les romans de Dostoïevski.
Xavier Murer


ImageLa nuit de Géronimo
, Dominique Sylvain (Viviane Hamy, 2009)
« La nuit de Géronimo » appartient à cette catégorie de polar qui capte l’attention du lecteur dès les premières pages grâce à cet art de nous faire vite pénétrer dans l’histoire et son décor. Les craintes de l’orpheline Philippine gagnent vite par contagion notre cerveau. Un email mystérieux vient réveiller la mort de son père survenue 22 ans auparavant, « GERONIMO N’A TUE PERSONNE, MAIS QUI A TUE GERONIMO ? »
L’auteur reprend un de ses personnages récurrents, Louise Morvan, détective davantage spécialisée dans la filature pour malversation ou adultère. Opiniâtre, elle ne lâchera pas le morceau pour dénouer l’écheveau et mettre à jour les complexes relations familiales mâtinées d’enjeux financiers colossaux. Elle devra faire fi des préventions et des accusations de ses amis du commissariat et traverser un monde où se croisent anciens du KGB, mafias russes et cartels colombiens. Le récit est admirablement structuré sans superflu tout en restant dans le vraisemblable pour nous faire mieux vivre la réalité de l’enquête. Le dénouement ou plutôt les dénouements arrivent comme un bon bouquet final. Dominique Sylvain, sans tomber dans la dénonciation écologique, nous alerte sur les dangers des OGM (comme tout bon livre, il me donne envie de commencer un autre livre, “La guerre secrète des OGM” de Kempf).
La romancière excelle dans la peinture de ses personnages, on vit, peine ou craint le pire avec eux. Les interactions sont bien orchestrées. Un bon roman qui donne envie de découvrir davantage la plume prolifique de cette Française qui a élu domicile à Tokyo.
Xavier Murer


ImageA Marana
d'Hélène Duffau (Ed. TME, 2009 ).
Il s'agit d'une affaire de mœurs des campagnes du temps du second empire : pendant la plantation de la grande forêt des Landes, des jeunes femmes disparaissent, enlevées par des brigands.
Si j'ai parfois été lassé par la lourdeur de considérations rationalistes ou écolo scientistes (elles sont d'époque, j'entends bien), j'ai apprécié l'univers marécageux au propre et au figuré, insalubre et un peu flou, ainsi que l'originalité d'une sensibilité féminine à la condition de femmes victimes d'alors.
Une conquête se gagne. Après une incubation de rigueur, j'ai été pris par l'écriture originale. Ce devrait être un pléonasme, mais ne l'est plus aujourd'hui où la pensée unique engendre aussi des formes uniques d'expression. Cette écriture passe par-dessus toutes concessions au goût, bon ou mauvais de notre temps, pour développer un phrasé personnel exigeant où la froideur du classicisme finit par s'enflammer dans une musique obsessionnelle.
Ceci sans oublier le thème et toute l'information qui accompagne son récit : le développement de la forêt landaise sous l'empire du capitalisme (du Second Empire), avec des "faits divers" du temps et du lieu, tous traités avec sérieux et opportunément, et non pas comme lorsque des cadavres sont pris comme exquis et que des rêves troubles font plutôt florès pour divertir au lieu de réfléchir.
Il n'y a pas d'énigme à proprement parler, l'affaire étant subodorée dès le début. Encore moins de spiritisme ou d'irrationalisme ou même de je ne sais quel machiavélisme international... Mais quelle authenticité, à côté d'une littérature populaire formatée !
Et si, en notre temps de dictature de genre ou de chiffre de vente, l'originalité était aussi une valeur ?
Francis Pornon


ImageLe cinquième clandestin

Marin Ledun /, La Tengo Editions (2009)
La série Mona Cabriole c’est un auteur par arrondissement parisien, une intrigue polar, et du rock. Avec Le cinquième clandestin, Marin Ledun remplit le contrat.
Rue Mouffetard, un soir, une jeune femme noire se jette par la fenêtre avec un bébé dans les bras. Encore le geste de désespoir d’une sans papiers. L’explication paraît trop simple à Mona Cabriole, journaliste à Parisnews qui décide de creuser un peu. Pour ce qui est de creuser, elle va être servie, elle va même creuser plus qu’elle ne le souhaiterait et mettre à jour un trafic bien sordide.
Du solide pour cette enquête de Mona Cabriole que Marin Ledun promène dans et sous le V° arrondissement. Enquête rythmée par la musique punk, illustration décalée et bien trash de la très touristique rue Mouffetard, détour (en forme de clin d’œil à Tardi ?) par le jardin des plantes. Ajoutez à cela, un affreux infect, et un coup de projecteur sur le traitement que nous réservons aux immigrés, avec ou sans papiers.
Noir, rock et efficace. Avec ce roman, Marin Ledun assure un 10 aux figures imposées. Pour l’instant je ne l’ai encore jamais lu dans ses figures libres, je pense que je ne vais pas trop tarder …
Jean-Marc Laherrère


ImageComptine en plomb
, Philippe Bouin (Archipoche N°100, 2008).
A trois mois de la retraite, le commissaire Gallois qui a été parachuté à Calais, est devenu un homme aigri. Nous sommes en 1965 et comme il est d’origine pied noir il n’accepte pas d’avoir été rapatrié en métropole. Dans le Nord de la France qui plus est. Il aurait été muté dans le Sud, ses sentiments auraient été les mêmes mais il ne veut pas se l’avouer. C’est dans ce contexte qu’une enquête va l’accaparer et lui permettre de mettre en avant son esprit calculateur, manipulateur, jouant avec ses interlocuteurs comme s’il participait à un tournoi de jeu d’échecs mental, des joutes verbales qui déstabilisent tous ceux auprès desquels il est amené à converser. Dans une cour retirée d’un café, un gallodrome, où se déroule un combat de coq, Pigeon, un habitué, est retrouvé poignardé ainsi que son gallinacé, et la main du cadavre humain tient une figurine en plomb, réplique d’un poilu fabriqué par Mignot, un spécialiste dont les œuvres sont cotées auprès des collectionneurs. L’arme, de valeur elle aussi, est un couteau pour découper le gigot en argent. Pour Gallois, l’assassin n’est pas un simple péquin, mais il est à chercher du côté des notables de la ville. Il le démontre brillamment auprès du chargé de mission du sous-préfet. P’tit Bosco, qui doit son surnom à sa bosse, déclenche un charivari monstre dans le bar. Sa Marinette vient de le quitter et, complètement ivre, il accuse le défunt, dont il ignore la mort, de le cocufier. Sa certitude, il la tient d’un soi-disant ami qui aurait colporté un ragot. Alors en colère il aurait tabassé Marinette avant qu’elle s’enfuie et qu’il noie sa rage dans l’alcool. Il est embarqué au poste de police mais Gallois pressent que le coupable est ailleurs. Une deuxième victime est découverte, la sœur de Pigeon, abattue par une arme à feu. Sur les lieux du massacre une autre figurine en plomb est retrouvée de même que l’arme du crime : un fusil Granger, arme de collectionneur. Les crimes de sang s’enchaînent, Gallois persiste dans son idée. Julie Pilowski, journaliste pleine d’avenir, mène sa propre enquête, et les papiers qu’elle écrit n’ont pas forcément l’heur de plaire dont notamment à sa direction. Faut que le journal se vende, alors elle est obligée de se plier aux desideratas de Gallois et de sa hiérarchie. Si P’tit Bosco est dans la ligne de mire de Gallois, un autre personnage l’est aussi, Dalquin, brocanteur, qui aurait pu détenir dans le temps les objets incriminés et à qui on les aurait volés dix ans auparavant. Les notables regrettent tout ce tapage, qui pourrait nuire à l’implantation d’une entreprise britannique dirigée par Harold Wyatt, dont la femme Marie d’origine française, est atteinte d’une étrange maladie consécutive à un accouchement difficile. Entre Marie et Julie s’établit une amitié sans arrière pensée.
Dans le Calais de 1965 jusqu’à celui d’aujourd’hui, passant par 1954 et 1945, Philippe Bouin nous entraîne dans les arcanes d’une ville mais surtout d’une société divisée entre les notables et le petit peuple sur fond vengeance. Prenant pour échafaudage une histoire machiavélique, l’auteur nous propose en toile de fond un retour arrière sur les événements de l’époque : l’arrivée des Pieds-noirs en métropole, forme de migration forcée et mal vécue aussi bien par les rapatriés que par les autochtones, la période électorale de la première présidentielle au suffrage universel, Sangatte qui ne connaissait pas encore les turbulences subies ces dernières années, les souvenirs toujours prégnants des affrontements meurtriers de la dernière guerre mondiale, sans oublier ces démonstrations indécentes qui peuvent marquer les souvenirs d’un enfant confronté au cynisme des adultes. L’épilogue en deux paliers nous propose la double version des procédés utilisés pour endormir la bonne conscience de tout un chacun avec un diabolisme que l’on peut qualifier d’amoral. Mais compréhensible. Enfin l’emploi de ce patois du Nord, le Chti popularisé par Dany Boon, et de métaphores peut-être utilisées dans le Calaisis, donne une touche particulièrement savoureuse à ce roman. Par exemple : Blond comme du beurre frais… ce qui nous change des sempiternels épis de blé depuis longtemps glanés.
Paul Maugendre
     

 

 
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