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Je viens de lire (1er semestre 2010)

Cette rubrique est désormais tenue par Xavier Murer


ImageRacaille, Vladimir Kozlov, Moisson Rouge, 2010
Dans la cité prolétaire on s’ennuie ferme et pour rien au moins on ne voudrait renoncer à cet ennui qui se conjugue avec castagne, baise, alcool et cigarettes.

Là bas c’est la loi du plus fort qui a succédé à celle du centralisme démocratique, la dictature du prolétariat à pris les couleurs de la racaille, de cette bande d’écoliers en rupture de tout, y comprit de langage. Alors que dire de l’espoir ? Là bas tout est gris et boueux, jusqu’aux filles qui se teintent de la couleur du cafard. Jusqu’à la musique qui devient cacophonique à force d’abandons moraux.
Bas du Front la racaille ne l’est pas dans ces ghettos où la cruauté ordinaire marche de pair avec la bassesse, car mieux vaut ne pas avoir de front au milieu de ce froid qui glace les sentiments.
Vladimir Kozlov avait quatorze ans lorsque Gorbatchev lança sa Perestroïka… comme le petit « Crevard »… le petit narrateur, le petit témoin d’un système qui partait en « couille ».
Luis Alfredo


Trilogie Bretonne

Buan, la pêche au ton…
Il y a indiscutablement un « ton » Buan, une atmosphère qui lui est propre, et si le talent consiste à créer un univers particulier, alors, disons-le, Buan en a à revendre. Hugo Buan installe, au long des pages de trois volumes successifs, un commissaire atypique, amateur du peintre Bacon, dont les toiles « décorent » son bureau. Ses adjoints composent un trio infernal digne de Laurel et Hardy si ces deux-là avaient été trois. Son supérieur est un âne bâté, la procureure, une vieille fille que le dessèchement de ses ovaires rend caractérielle…
Ces polars échappent aux détails gores, ne racontent les autopsies que pour permettre au héros d’en découdre avec le légiste. Quant au beau commissaire – beau, mais le nez cassé un jour dans une castagne rugbystique – s’il tombe les filles, c’est souvent la même.
Le côté jubilatoire de ces romans repose beaucoup sur le personnage du commissaire Workan. Mal remis d’un divorce épineux, il crèverait plutôt que d’admettre son amour à une beurette au cul aguicheur, hélas, lieutenant de police sous ses ordres. Irascible, ses baffes aux suspects partent avant qu’il n’y ait pensé. Têtu plus que de raison, indifférent à la hiérarchie piteusement incarnée par un supérieur à la limite –dépassée ?- de la débilité…
Cruel par égoïsme, un rien cynique, préférant sa liberté à la procédure, « classant » son courrier urgent à la poubelle dès que la pile en excède 14 cm, taille de son stylo, Workan promène sa silhouette dégingandée dans les pages de ces trois volumes qui allient suspens, rire un rien carnassier, et une dérision qui cache à peine un pessimisme élégant sur la nature humaine en général, et policière en particulier.

Faisons le tour de cette trilogie bretonne :


ImageHortensia Blues
, Hugo Buan, Pascal Galodé éditeurs,
Réussir à rendre comique un suspens, tout en donnant un caractère tragique au rire… C’est une équation intéressante et peu fréquente. Quasi de la haute voltige.
Dans les premiers chapitres de ce « blues » là, on sent que Buan cherche encore un peu ses marques. Il les trouve assez vite, et bien que laissant un peu trop traîner le suspens à mon goût, termine en une jolie apothéose.
On fait donc connaissance avec Workan, héros plutôt sympa, doté d’un certain nombre de points communs avec un certain Gabriel Lecouvreur…
Workan doit, ici, affronter une étrange épidémie touchant le corps médical, et plus particulièrement, les occupants d’un immeuble regroupant une dizaine de cabinets. Pourquoi diable les victimes de cette épidémie sont-elles toutes masculines, et périssent-elles de mort violente, une fleur d’hortensia plantée dans le fondement ?
Affreux, bêtes et méchants, victimes comme collatéraux, policiers de tous grades, représentants de la justice… et même Workan que ses défauts rendent plutôt attachant…
On trouve dans ce premier opus ce qu’on retrouvera dans les autres : une verve inventive, un mordant plein d’humour servi par une langue avec laquelle Buan joue pour notre plus grand plaisir.
Jeanne Desaubry


ImageCézembre noire
, Hugo Buan Pascal Galodé éditeurs.
Cézembre vous connaissez ? Si, si, cette île, au large de St Malo, à peine visible par beau temps, invisible sous le crachin… Et c’est pas pour médire, mais il y crachine quand même assez souvent, non ? Cézembre, île qui a tant souffert sous les bombardements, dont le sol reste tellement truffé d’explosifs qu’elle est interdite de visite.
Dans ce roman, le commissaire Workan va quand même réussir à trouver l’île, et pourtant, Buan nous concocte une vraie tempête bretonne, avec vent force 10, mer en furie, et des vagues…
Cézembre est en principe déserte, surtout hors saison. Hugo Buan y installe un hôtel débordé par la situation. Car il accueille déjà une famille d’industriels au grand complet, pièces rapportées comprises. Séminaire annuel… Deux agents de la CIA censément venus observer le milieu naturel, un ineffable truand doté d’une banane de rocker d’opérette, tueur d’occase, rétif à la technologie… alors qu’il attend sur son portable le portrait de sa cible… N’oublions pas un pêcheur coincé par le sale temps. Workan et son équipe débarquent, tels le hollandais volant, déposés par la tempête. Une balade de santé, une mission simplette, s’assurer que les américains ont tout ce qu’il leur faut.
L’affaire va tourner aux « 10 petits nègres » et Workan va compter les îliens qui tombent comme des mouches. Le voici contraint, bien qu’isolé par la tempête, de régler une affaire dans laquelle on ne lui demandait rien.
Le sel -marin ?- du roman réside dans les situations qui frisent l’absurde, sans jamais sombrer dans le grotesque. Le trait, pareillement forcé pour les personnages, ne leur fait pas perdre leur humanité. N’allez pas croire que Buan nous livre une grosse farce aux ficelles comme des bout’s de marin. Non, au contraire. On surfe sur l’absurde, on s’amuse et néanmoins on reste suspendu aux péripéties.
Jeanne Desaubry


ImageLa nuit du Tricheur
, Hugo Buan, Pascal Galodé éditeurs.
Dans ce nouveau titre, Buan met davantage la personnalité de son personnage principal au centre du roman.
Pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, Buan nous le décrit, en détails et en nuances…Le commissaire Workan est bourré de défauts, c’est d’ailleurs ce qui fait son charme. Il a donc été un cousin odieux, abusant de son aînesse pour martyriser un petit. En grandissant, le petit en question, Fletcher, est devenu délinquant. Artiste dans l’âme mais sans talent, même pas capable d’être faussaire, réduit donc à être voleur.
Pétri de haine pour son commissaire de cousin, celui-ci avide de protéger sa réputation, le malfrat va tenter le coup de sa vie. Une magnifique rétrospective, comportant les oeuvres majeures de Georges de la Tour, se tient à Rennes, quasi sous les fenêtres de Workan. On l’envoie s’assurer de la sécurité : elle est maximale, hyper sophistiquée, imparable. Pourtant Fletcher… On n’en dit pas plus. Car lui-même ne dévoilera son plan à ses hommes (inénarrable bande de pieds nickelés…) qu’après son exécution.
Qui aura le dernier mot, du malfrat ou du commissaire ?
Bien sûr, le suspens se complique de l’enquête sur la mort suspecte du commissaire de l’exposition, des vertiges sexuels de Leïla, l’amante de Workan, devant le sourire enjôleur de Fletcher, de la ménopause de la procureure que le commissaire se divertit à rendre hystérique…
Au total, Buan nous promène dans une réalité décalée propre à faire oublier la morosité des titres de l’actualité… On espère, on attend, la suite des aventures du Commissaire Lucien Workan.
Jeanne Desaubry


ImageLes compagnons du Veau d’or
, Jean-Bernard Pouy, Baleine, 10 euros.
Jean-Bernard Pouy n’est jamais là où on l’attend, ce qui en fait sûrement le dieu, le maître et le patron du polar français des vingt-cinq dernières années. Son nouvel héros est l’anarchiste Drano, créateur et unique rédacteur de la revue Ni Dieu, ni Maître, ni Patron (NDNMNP pour les fans) qu’il vend par abonnements ou sur les marchés parisiens. Drano est un sympathique anar célibataire, un Zevaco ou Zo d’Axa, qui attend plus ou moins la femme de sa vie en œuvrant pour la cause anarchiste. Son flair de journaliste stirnérien va le porter sur les traces d’une curieuse secte du Veau d’or qui exécute des grands patrons de manière sadique lors d’orgies dans un château breton. Il y a du Eugène Sue dans ce roman mais aussi du Pouy, avec son amour pour les balades ferroviaires, automobiles et pédestres en Bretagne. (le roman m’a également fait penser à l’excellent Moulard écrit par Prilleux et Pelé sur un sujet fort voisin). Le style est fluide, le héros est très très sympathique (et mériterait une série) et, nouveauté chez Pouy, l’érotisme montre son nez (exactement la poitrine et le fessier d’une superbe pute estonienne)  à plusieurs reprises. Les personnages secondaires sont très soignés et attachants (Eva la pute, un homme de main surprenant, les abonnés de NDNMNP) faisant de ce roman débuté en feuilleton dans la défunte revue Shangai Express un joli et agréable roman de littérature populaire et anarchiste.(je vous laisse la surprise du format d’impression).
Bref, c’est un très bon Pouy du niveau de La petite écuyère (le Poulpe fondateur) et ça fait plaisir de lire un romancier aux idées saines en cette époque moisie de lèche-culs ellroyens.
François Darnaudet


ImageAmin’s Blues
, Max Obione, Editions Krakoen, 2007.
S’immerger dans un roman au point d’oublier ma réalité est mon rêve de lecteur, ou encore « Que l’histoire de l’auteur devienne la réalité et nous happe dans les secousses du récit ! » Quand je rencontre des lignes qui parviennent à ce but, je suis comblé.
Les premières pages d’Amin’s Blues de Max Obione (Editions Krakoen, 2007) m’ont vite absorbé. Le maestro montre un véritable talent pour nous insérer dans le décor et dans le récit, le texte débute ainsi : « […] Il regardait fixement les crachats sanguinolents qui frappaient au fond du seau. Il aurait voulu rire – sinon sourire – du mauvais tour qu’il venait de jouer, mais la coupure de sa lèvre inférieure l’en dissuada. » Une première phrase qui nous guide vite vert le destin de ce looser première catégorie, le boxeur noir Amin Lodge, qui va jouer un dernier tour avant d’emprunter le chemin de la descente infernale entre drogues et meurtres avec un sort résistant à tout bonheur. Divers effets habilement utilisés sans excès collent la trame à l’actualité ; des reproductions d’articles de journaux, de mails et d’extraits de rapports rendent encore le roman davantage « vrai ». L’avertissement nous avait avec malice prévenu : «  L’histoire est vraie. Au cours de son enquête, l’auteur a recueilli… »Par ailleurs, Max Obione a travaillé de près les mots et les phrases qui servent, par le rythme donné et les images infligées, admirablement l’histoire en fouettant le récit aux tours et détours des péripéties.
Je pourrais écrire des pages sur ce menu roman de 153 pages format poche, il faudrait évoquer tout l’arrière plan de l’ambiance de la boxe et du blues qui secouent l’ouvrage et s’intègrent parfaitement dans la teinte noire, très noire de cette épopée tragique qui file du sud profond des Etats-Unis aux eaux californiennes du fatal Pacifique.
Xavier Murer


ImageHollywood Palerme
 (Hollywood, Palermo, 2005), Piergiorgio Di Cara, Métailié (2010), Traduit de l’italien par Hervé Denès.
Piergiorgio Di Cara n’est plus un inconnu pour les lecteurs français. Trois romans ayant pour personnage principal le flic anti mafia Salvo Riccobono ont déjà été publiés chez Métailié. Avec Hollywood Palerme il crée un nouveau personnage, qui croise à l’occasion la route de Salvo.
Pippo Randazzo pourrait presque vivre de ses rentes. Il aurait aussi pu faire de belles et longues études. Il a choisi d’être flic à la Brigade Criminelle de Palerme. Ce soir là, alors qu’il se préparait pour un repas en amoureux, il est appelé sur le lieu d’une crime : Laura Ludovico, mère de famille sans histoires a été sauvagement assassinée chez elle. Rapidement les soupçons se portent sur le mari, mais Pippo et son équipe ont du mal à obtenir les moyens dont ils ont besoin pour leur enquête : A Palerme, c’est l’anti mafia qui a, systématiquement, la priorité.
Voici donc un nouveau personnage tout aussi intéressant que Salvo. Comme les grands maîtres du roman procédural, Di Cara ne se contente pas de décrire ses enquêtes mais le fait vivre sous nos yeux, amours naissantes, relations avec une famille complexe, amitiés de toujours, sorties au cinéma... Un vrai personnage de chair, de sentiments, que l’on aura plaisir à retrouver.
Autour de ce nouveau personnage il nous offre un polar savoureux, une très belle peinture de Palerme et de ses habitants, des personnages bien campés, et une intrigue qui tient la route.
Contrairement à l’âme à l’épaule, dont il n’a pas l’intensité, la mafia et la peur qu’elle suscite ne sont pas ici au centre du propos. Mais elle pèse quand même sur le roman. Même si elle n’a rien à voir avec l’intrigue, son ombre est présente, en permanence, dans l’architecture du bâtiment des flics qui ressemble à un château fort, dans la tension toujours palpable, dans les conversations entre flics, dans l’aura de ceux qui luttent contre elle …
Palerme, Pippo Randazzo, Salvo Riccobono … avec ça, Piergiorgio Di Cara a matière à nous offrir encore quelques beaux romans.
Jean-Marc Laherrère


Image13 Heures
, Deon Meyer, Seuil, février 2010
Bennie Griessel est en pénitence. Sa femme Anna l'a viré pour alcoolisme récurrent : six mois de mise à l'épreuve avec « chambre à part, table à part, maison à part. »
Cent cinquante six jours qu'il tient le coup, même si cette dernière nuit il a quand même fauté — du côté chair — avec une certaine Bella. N'empêche, Bennie reste flic et ce matin-là, le téléphone a sonné de bonne heure pour lui annoncer la découverte d'un corps…
Bennie rejoint sur place Vusumuzi Nbabani — que tout le monde appelle Vusi — une jeune recrue de la police parmi un groupe de six qu'il est en train de former. Griessel n'est présent qu'en tant qu'observateur, comme une sorte de mentor, mais c'est Vusi qui mène l'enquête. Sa première affaire "blanche". En effet, la jeune femme découverte égorgée est blonde ; peut-être même une touriste. La tuile…
Au même moment, sur les hauteurs dominant la ville du Cap, dans la banlieue cossue, une autre jeune femme terrorisée tente de fuir ses poursuivants. Elle a vécu la nuit précédente de terribles événements et cherche par tous les moyens à y échapper, se cachant dans les jardins ouverts des villas, tandis qu'elle est traquée par une bande de jeunes hommes…
Ce même matin, Alexandra Barnard se réveille douloureusement d'une nuit trop arrosée sous les cris de sa femme de ménage. À ses côtés, elle découvre une arme et, plus loin, son mari, mort…
Dès l'entame de son récit, Deon Meyer donne le ton et le rythme : le chrono est lancé, on ne va pas traîner en route, et si on prend quand même le temps d'explorer certains personnages, ce sera plus tard, en passant, sur le chemin de l'enquête.
Deon Meyer, en reprenant le personnage de Bennie Griessel, le flic alcoolique, renoue également avec l'intrigue policière "pure", abandonnant (pour un temps, on l'espère) le portrait de l'Afrique du Sud post-apartheid qu'il dresse roman après roman.
Car même si avec 13 Heures sont abordés quelques volets de la société sud-africaine — comme les problèmes rencontrés par les métis, ou encore les difficultés de la police avec ses trop nombreuses jeunes recrues sans expérience — il faut bien reconnaître que ce sixième roman traduit en France joue plus sur le suspense que sur l'aspect social qu'on apprécie chez cet auteur.
Bennie Griessel se trouve ici confrontés à deux intrigues, deux enquêtes, qui se chevauchent, se superposent, s'entremêlent tout au long de cette journée menée à un train d'enfer. C'est à une longue course-poursuite contre le temps que nous sommes conviés, parfaitement maîtrisée avec un suspense toujours entretenu au fur et à mesure que les heures s'égrainent, avec des personnages attachants comme sait si bien en trouver l'auteur, mais…
Quand bien même Deon Meyer nous livre un roman réussi, ses lecteurs habituels ressentirons, je pense, comme un sentiment d'insatisfaction. 13 Heures n'a pas la puissance de 
L'Âme du Chasseur, du Pic du Diable ou de Lemmer, l'Invisible, alors forcément, on est un peu déçu.
Il reste cependant, dans son genre, un excellent suspense, servi par une excellente traduction.
Patrick Galmel


ImageDes manches et la belle
, Jean-Paul Nozière / Suite noire (2010)
Une suite noire, c’est une sorte de trou normand. Un petit polar sec et frais qui décape le palais entre deux gros pavés bien sombres et bien lourds. Des manches et la belle, de Jean-Paul Nozière fait parfaitement l’affaire.
Delicious Djembé (DD comme il aime s’appeler) se trouve au volant d’une voiture volée pour aller braquer quelques millions de faux euros transportés par des faussaires finlandais. Il doit les intercepter dans un restau de station service sur l’A … Sur l’A combien d’ailleurs ? C’est que DD, torturé par des migraines à répétition qui le rende méchant n’est pas un as des nombres. Et ces putains de toubabs qui donnent des numéros ridicules à leurs putains d’autoroutes ! Mais pas de panique, voilà la voiture des finlandais. Ils sont forts les finlandais, planquer le fric dans un corbillard ! C’est parti, ça va chier, à lui le fric …
Une Suite Noire dans la grande tradition : pas de quoi révolutionner le genre, mais l’assurance d’un très agréable moment de lecture avec : du rythme, de l’humour, de la castagne … et puis des manches (très manches) et la belle (très belle) promis par le titre. On sent que Jean-Paul Nozière s’est amusé. Avec les noms des personnages (je vous laisse découvrir ça) ; avec les situations toutes plus rocambolesques les unes que les autres ; avec les réflexions de personnages … Et comme il maîtrise parfaitement sa plume, il fait partager sa joie d’écrire à un lecteur qui l’avale sourire aux lèvres.
Jean-Marc Laherrère


ImageCinq femmes et demie
, Francisco Gonzalez Ledesma, L’Atalante.  Insomnious et ferroviaires, 2006
J’ai découvert Francisco Gonzalez Ledesma, grâce à son roman La ville intemporelle ou Le vampire de Barcelone (texte précédent). À la veille d’un voyage en Espagne et surtout d’un séjour d’une semaine dans la ville de Gaudi, je recherchais des lectures inspirantes pour découvrir, avant le voyage, cette ville qui me fascinait.
Et quelle découverte ! Oui j’ai découvert une ville fascinante, envoûtante d’architecture, stimulante pour tous les sens. Mais j’ai aussi découvert un auteur, un grand auteur. Francisco Gonzalez Ledesma est un auteur jeune de plus de 80 ans, son écriture  moderne et son style crue et imagée, ne trahissent pas du tout son âge, au contraire. On en redemande ... et pour encore longtemps.
Cinq femmes et demie m’a permis de découvrir également, un policier très particulier, atypique et sympathique, Ricardo (beau prénom !!!) Mendez. Amoureux de sa ville, Barcelonais jusqu’à la moelle, apprécié par ses habitants les plus démunis, dénigré par les autorités policières, avec la réputation de n’avoir jamais arrêté personne et de n’avoir jamais résolu un crime !!! Il ne boit que durant son service, son bureau est jonché de papiers qui semblent inutiles et il apporte avec lui, dans ses poches, quelques livres « quitte à oublier de temps à autre son pistolet ». Dans sa jeunesse, il a appartenu à la police franquiste mais il apportait des livres et des journaux aux « Rouges » qu’il avait arrêtés.
Comment ne pas aimer ce personnage !!!
L’intrigue du roman est un peu complexe : un viol perpétré  par trois voyous, la construction d’un centre d’habitation pour gens riches sur un terrain d’une ancienne usine, six femmes qui se réunissent dans un bar et en filigrane, les amours, pas toujours romanesques de tous ces personnages. Le roman débute par l’octroi de la mission de Mendez par son chef : assister aux funérailles de la femme qui a été violée, pour représenter la police …
Voici donc la trame de ce roman : des femmes violées, battues et trompées, à qui la propension aux malheurs s’accroche et des hommes qui font tout pour les exploiter économiquement et en prime … sexuellement.
Voici donc ces femmes :
Eva Ferrer, veuve désargentée depuis la mort de son mari, avocat honnête (une bonne raison pour être pauvre ????). Bien vêtue et distinguée, elle doit s’occuper de son fils autiste;
Anna Parra, la plus âgée. Elle s’occupe gratuitement des enfants des prostitués du quartier, en souvenir de sa fille unique, morte;
Patricia Cano, maîtresse « payante » de deux hommes riches, vit dans la peur de se faire assassiner par un tueur à gages qui la surveille et dont elle tombe amoureuse;
Sonia Verra, femme d’un entrepreneur véreux;
Marta Pino, la sœur d’un riche promoteur immobilier qui semble fricoter avec la mafia …;
Emma la sœur jumelle de Palmira Canadell, la victime du viol;
Elena Bustos qui s’est suicidée pour ne pas voir sa fille remise dans les mains de son père.
Tous ces personnages gravitent dans un roman très bien écrit, dans un style parfois bien crue (Mendez étant un amateur de belles femmes … et de « beaux culs »), exprimant parfois des attitudes et des comportements qui pourraient choquer certains. On oublie parfois que l’auteur a plus de 80 ans tant son écriture est moderne et l’intrigue bien contemporaine. Il ne faut pas s’attendre à un roman avec des bouleversements à chaque page, à des rebondissements surprenants (malgré que… oui, quelques-uns !!!), bien souvent, l’auteur nous accroche par la réflexion de ses personnages (surtout Patricia et son amour pour le tueur à gages), par la beauté de son écriture et par la poésie avec laquelle il nous décrit les rues et les ruelles de sa ville. Puis, sans avertissement, un passage cru, un mot d’esprit plus ou moins subtil, une allusion qui nous fait sourire, une comparaison qui nous fait rire. Francisco Gonzalez Ledesma est un grand auteur qui réussit à nous passionner par son style et sa capacité de nous raconter une ou de très bonnes histoires, avec une ville comme personnage central.
De plus, la rencontre du personnage principal, Ricardo Mendes, est tellement frappante, que l’on a le goût d’aller se procurer ses autres aventures. Une phrase qui caractérise vraiment le personnage : « Mendes ne pouvait rien faire d’antiréglementaire, non, mais, fidèle à son habitude, c’est ce qu’il fit. »
Quelques phrases qui illustrent le style de l’auteur :
« … les cellules sentaient la soupe fermentée, le foutre séché, la punaise écrasée et la pisse de fonctionnaire. »
« …l’unique serveur semblait mûr pour écrire ses mémoires. »
Pour définir l’entrée d’une maison cossue : « Portes en chêne massif, lampe de Murano, toile de Renoir (peut-être authentique), deux vases chinois que Mao a sûrement peints de sa propre main, divan noir de style Chesterfield recouvert de peau de juriste et tapis en soie de cachemire tissé avec des hymens de petites Indiennes. »
« … quand Conrado bouge ses capitaux, il gagne, et quand il bouge la bite, il triomphe. »
Richard Migneault


ImageLa trilogie berlinoise
, Philip Kerr, Éditions du Masque, 2009
Je suis peu porté sur les histoires d’espionnage. J’ai eu pendant un temps une passion pour tout ce qui touchait la seconde guerre mondiale; mais depuis quelques temps, j’avais complètement délaissé ce sujet. Une critique dithyrambique de Norbert Spenher m’a amené à lire La trilogie berlinoise.
Et je ne l’ai pas regretté.
Philip Kerr a un style tout à fait « charmeur ». Une écriture simple, efficace, « coup de poing », direct qui va droit au but. Son style est surprenant car il fait appel à des images tout à fait saugrenues, images qui nous font sourire.
Voici quelques exemples :
« Vous sentez tellement le poulet que vous en avez presque des plumes »
« Frau Lange, ses multiples mentons et son chat m’attendaient dans la cuisine »
« Tel un homme qui s’est gavé de pruneaux au petit déjeuner, je me dis que quelque chose n’allait pas tarder à se produire »
Elle était tellement belle, « On aurait dit qu’elle habitait un salon de beauté »
« … aussi mal vu qu’une côtelette de porc dans la poche d’un rabbin »
La trilogie berlinoise est un recueil de trois romans portant sur des enquêtes d’un détective privé, Bernie Gunther, à l’époque de la montée du nazisme (pour les deux premiers livres) et après la guerre (1947) pour le troisième.
Malgré un nombre important de personnages et des actions à toutes les pages, il aurait pu y avoir une certaine confusion dans le développement des intrigues.
Cependant, le lecteur est accroché très rapidement et l’auteur et l’histoire ne nous laisse aucun répit.
Tous les ingrédients d’un bon thriller y sont et en grand nombre : actions, meurtres, revirements, interrogatoires musclés, jolies femmes (très peu farouches), cigarettes à la tonne et boissons de tous genres …
Les trois histoires sont passionnantes et chacune décrit admirablement bien le climat qui règne avant et après la Seconde Guerre Mondiale en Allemagne. Ce qui demeure un point fort de ces trois œuvres :
le fait de faire côtoyer des personnages crées et historiques dans un univers parfaitement crédible de réalisme autour d’intrigues savamment dosées par un auteur extraordinaire.
Philip Kerr, un Ecossais né en 1956, me semble un auteur à découvrir pour son talent et son imagination.
Richard Migneaultl


ImageAl, une histoire
, Alexandre Dominique, Editions Persée, 2009.
Californie… Palm Spring. Alexandre Lepetit a eu la chance de gagner au loto, après la mort de sa femme et de pouvoir partir pour ce paradis ensoleillé où le sexe semble occuper tous les esprits… Une chance pour lui qui est bi (sexuel).
Une chance ou un malheur dans cet univers où toutes les femmes, qu’il croise, semblent mal dans leur peau - vieillissement, ménopause, ventre qui enfle, poids qui augmente, rides qui repoussent les regards…-
Mais qu’importe, il était beau, il sentait le sable chaud… Alexandre et John… Alexandre et Anita… Alexandre, Anita et John… le bonheur sous un ciel étoilé, jusqu’à ce que résonnent les revolvers, jusqu’à ce que la mort ne s’abatte sur ce petit monde et que tout accuse Alexandre Lepetit.
Luis Alfredo


ImageLa variante Istanbul
 (Liberation movements, 2006), Olen SteinhauerFolio/Policier (2010), Traduit de l’américain par William Olivier Desmond.
Avec La variante Istanbul, Olen Steinhauer poursuit son excellente chronique de la vie du côté du Pacte de Varsovie entre 1946 et la fin des années 70.
1975. L'avion est parti de la Capitale, en direction d'Istanbul. Quatre arméniens le détournent, pour qu'on reconnaisse enfin le génocide de 1915. Mais les choses ne se passent pas comme prévu et l'un des pirates fait exploser la bombe qui se trouve en soute. A bord se trouvait Libarid, membre de la brigade criminelle de Brano Sev. Dans un contexte de guerre froide exacerbée, de groupuscules d'extrême gauche un peu partout en Europe, de luttes d'influences, cet incident va être le détonateur d'une série d'explosions en chaîne dont l'origine se situe sept ans plus tôt, en 1968, à Prague.
Nous retrouvons ici Brano Sev, environ dix ans après 36, Boulevard Yalta. Nous retrouvons aussi quelques uns de ses collègues. Mais l'ère de jeu s'est agrandie, la partie est plus que jamais internationale, et les événements du monde entier ont leur importance.
Pour autant, Olen Steinhauer ne perd pas son souci du détail, sa capacité à décrire la vie quotidienne de l'autre côté, celui du Pacte de Varsovie. On y découvre des flics finalement pas très différents des nôtres, qui doivent lutter contre des crimes dont les motivations sont, comme de l'autre côté, le pouvoir, le sexe, la jalousie …
En outre, ce volume offre un beau portrait d’Istanbul, vu à travers les yeux d’étrangers, étrangers de multiples façons. Etrangers en tant que communistes dans un pays qui ne l’est pas ; étrangers par la culture ; étrangers par la religion ; encore plus étrangère cette policière qui n’a pas l’habitude d’avoir chez elle le même regard envers les femmes …
En bref, la digne conclusion d'une série particulièrement originale.
Jean-Marc Laherrère


ImageUne tombe accueillante
 (A welcome grave, 2007), Michael Koryta, Le Seuil (2009), Traduit de l’américain par Mireille Vignol.
J’avais lu lors de sa sortie le premier roman de Michael Koryta, mettant déjà en scène son privé de Cleveland Lincoln Perry. J’en avais gardé le souvenir d’un roman assez classique, sans grande originalité mais très efficace. La tombe accueillante, qui est, si je ne m’abuse, le troisième de la série, confirme cette impression.
Lincoln Perry, après avoir été renvoyé de la police de Cleveland, gagne sa vie comme privé. Une nuit d’octobre, l’homme qu’il hait le plus dans la ville, l’avocat Alex Jefferson est torturé et assassiné. Alex a épousé la fiancée de Lincoln il y a trois ans, et il l’avait alors rossé à la sortie d’une boite de nuit (ce qui lui avait valu son renvoi de la police). Il fait immédiatement partie des suspects, même si l’inspecteur en charge de l’affaire ne pense pas, dans un premier temps, qu’il puisse être coupable. Perry est alors contacté par Karen, son ex fiancée maintenant veuve pour retrouver le fils d’Alex, avec qui il n’a pas eu de contact depuis plus de cinq ans. Parce qu’elle paie bien, Lincoln accepte, sans se douter qu’il met le doigt dans un engrenage infernal qui pourrait bien le mener durablement derrière les barreaux.
Comme le précédent roman que j’avais lu, de la belle ouvrage comme savent si bien en produire les américains. Tout fonctionne bien, tout est parfaitement huilé, on tourne les pages, on ne lâche pas le bouquin jusqu’à la dernière page. Puis on l’oublie presque aussi rapidement qu’on l’a lu …
Parce que, justement, c’est peut-être un peu trop bien fait. La recette est bonne, le chef la suit à la lettre, rien à reprocher. Il y a ce qu’il faut de tension, de suspense, de castagne, la situation du héros va en empirant, de plus en plus inextricable … jusqu’à ce qu’il s’en sorte quand même. Même si Michael Koryta est jeune, il a déjà du métier et mène bien son affaire.
Il manque juste ce petit quelque chose, cette fêlure, cette émotion, cette implication qui fait qu’un bouquin reste dans la mémoire. Un bon roman si on veut passer un moment sans trop se casser la tête. Ce qui n’est déjà pas mal. Mais rien de plus.
Jean-Marc Laherrère


ImageCrois-le, Patrick Guirad, Au vent des îles, novembre 2009.
Edouard Dorsey est détective privé à Tahiti. Il se fait surnommer Al car cela fait plus classe. Il vivote entre sa grand-mère qui semble connaître toutes les îles du coin et tous ses habitants, sa compagne, une mannequin manchote affublée d'un chien ridicule et poursuivi par un propriétaire chinois qui occupe tellement de travaux et de fonctions dans l'ensemble de l'archipel que l'on s'y perd.
Al reçoit la visite d'un homme qui se présente comme le curé et qui lui demande de retrouver le propriétaire d'une mallette qu'il aurait péché dans un lagon. A peine parti, Al découvre que la mallette cache un double fonds et surtout 5 millions de dollars. Quelques heures plus tard, le prêtre est retrouvé mort mais Al a la désagréable surprise de découvrir en voyant le cadavre que ce n'est pas son client! Mais alors qui est qui?
Tout se complique lorsque des mafieux américains viennent réclamer des documents que n'a pas Al. S'il ne les rend pas, ainsi que l'argent, il risque de voir mourir dans d'atroces souffrances son amie!
Voilà donc notre détective dépassé par les événements courir en tout sens pour essayer de comprendre ce qui se passe. Sans compter son meilleur ami, un policier local qui aimerait en savoir plus sur toute cette histoire trouble.
Tout d'abord, il faut noter que le roman, même s'il s'achève avec l'intrigue principale conclue, laisse quelques interrogations et que Crois-le n'est que le premier volet d'une trilogie à venir. L'auteur s'est installé dans le lieu commun du détective privé classique: un gars un peu paumé, avec des affaires peu glorieuses, et armé de sa seule jugeotte. Il se trouve confronté à des événements qui le dépassent. Mais outre que les îles du Pacifique ne sont pas un endroit bien traité dans le roman policier français (un Pécherot ou quelques ADG), Guirad connait visiblement les lieux et les ambiances qu'il décrit et le roman emporte la sympathie de ce côté. De plus, il a pris soin de soigner ses personnages secondaires: l'amie, le chien, le policier et même le chinois qui est le véritable running gag de l'histoire. Le livre, traité avec un peu de recul et d'humour (jamais méchant envers les personnages qui ne sont pas des caricatures) laisse entrevoir une version décontractée (à l'image des îles décrites?) oscille entre les série noire de bonne facture et les Exbrayat de la bonne période pour livrer un bon moment de détente et laisser le lecteur dans l'envie de prolonger son plaisir avec la suite prévue.
Laurent Greusard


Coup d’œil sur l’actualité de la collection Grands Détectives, en février 2010. Trois romans vont permettre aux amateurs de polars historiques de voyager à la fois dans le temps, mais aussi dans plusieurs pays. De la France moyenâgeuse à l’Angleterre de 1308 jusqu’à Vienne au début du 20e siècle, trois intrigues variées sont proposées au lecteur.

ImageUn seigneur en otage, Laetitia Bourgeois, Grands Détectives, février 2010
Après "Les deniers du Gévaudan" et "Le parchemin disparu de maître Richard", Laetitia Bourgeois nous raconte la suite des aventures de Barthélemy Mazeirac, sergent à la cour du sire de Randon, dans "Un seigneur en otage". Alors que Barthélemy se trouve en entretien privé avec son seigneur, ce dernier lui révèle qu’il doit se rendre à Londres comme otage, avec une assemblée de noble, pour prendre la place du roi prisonnier depuis la bataille de Poitiers. Dans une situation délicate, c’est bien à contrecoeur que le sire de Randon s’exécute. Convaincu que des rivaux profiteront de son absence pour jeter le trouble dans ses domaines, il charge son sergent Barthélemy de se rendre sur ses terres de Velay pour y endiguer les complots qui s’y trament. Pendant ce temps, Ysabellis prendra soin de son épouse très affaiblie depuis la mort de leur unique enfant. Mais l'assassinat d'un officier menace de faire basculer la seigneurie dans le chaos...


ImageLe combat des reines
, Paul Doherty, Grands Détectives, février 2010
Avec "Le calice des esprits", Paul Doherty a commencé à nous raconter les aventures d’une héroïne au caractère volontaire, Mathilde. On la retrouve dans le deuxième épisode (inédit) de cette série, "Le combat des reines". En 1308, après avoir affronté tous les dangers pour permettre le mariage d’Isabelle de France et du nouveau roi Édouard II, l’intrépide Mathilde de Clairebon occupe le poste de première dame de la reine. Elle se pense enfin en sécurité en Angleterre. Le répit est pourtant de courte durée. Les intrigues menées depuis la France se multiplient. Et Peter Gaveston, le favori royal, est accusé de haute trahison par les grands Barons. Retranchés au palais de Westminster, le roi et sa cour doivent faire face aux traîtres et aux espions en tout genre, mais également à une série de meurtres commis par une mystérieuse empoisonneuse. Pour démasquer celle qui sème la mort sur son passage et empêcher la guerre civile d’éclater, les talents de Mathilde, pour qui l’art des potions n’a aucun secret, seront plus que jamais nécessaires.


ImageCommunion mortelle
, Frank Tallis, Grands Détectives, février 2010
Suite de la série que Frank Tallis consacre au psychiatre Max Lieberman, avec sa cinquième enquête, "Communion mortelle". En ce début de 20e siècle, une série de crimes endeuille la ville de Vienne. L’inspecteur Oskar Rheinhardt et son ami, le psychiatre Max Liebermann, se lancent à la poursuite d’un insaisissable psychopathe dont l’arme favorite est une épingle à chapeau. S’agirait-il du fameux complexe d’Œdipe, que Freud vient de mettre au jour ? Mais Liebermann doit également traiter ses propres patients, dont un homme obsédé par son doppelgänger, un double inquiétant... Traumatisme ? Hallucination ? Quand de nouveaux meurtres remettent en cause ses déductions, l’affaire prend dès lors une tournure très obscure.
Claude Le Nocher


ImageLa froide vérité
, Jonathan Stone, Livre de poche, 2010
Excellent suspense psychologique de Jonathan Stone, “La froide vérité” vient d’être réédité au Livre de Poche. Entre mystères, faux-semblants, personnages insolites, et traque de l’assassin, un roman aussi captivant que maîtrisé. Canaanville, petite ville rurale de l’état de New York, en novembre. Julian Palmer, la nouvelle stagiaire de la police locale, impressionne autant par son physique parfait que grâce à son CV. Si elle a choisi ce poste, c’est que le chef Winston Edwards possède une réputation d’enquêteur hors pair. Ce colosse de cent vingt kilos allie rudesse et subtilité. Une certaine complicité naît rapidement entre Julian et lui.
Alors qu’il est proche de la retraite, une dernière affaire risque de ne jamais être élucidée. Une jeune femme, Sarah Langley, a été sauvagement assassinée d’une quarantaine de coups de couteau. “Pas une statistique. Une fille réelle.” C’est dans cet esprit qu’il traite l’affaire, mais Edwards craint qu’il s’agisse du Crime parfait. […]
Claude Le Nocher


ImageCadres Noirs
, Pierre Lemaître, Calmann-Lévy, 2010
Quand quelqu’un a tout perdu, son boulot, sa respectabilité, et qu’il ne lui reste que sa dignité, il ne faut pas qu’on vienne y toucher.
C’est pourtant cette dignité qui sert de paillasson à tous les chefaillons, tous les employés des administrations censées aider Alain Delambre. C’est sa dignité qui s’use des privations infimes mais répétées qu’il s’impose pour survivre au fiasco tandis que les médias rythment le quotidien par l’annonce des super profits des entreprises, des parachutes dorés et autres bonus que s’accordent les patrons qui licencient.
Alain Delambre est poussé au bout du désespoir intime par quatre années de rebuffades. Il se sait trop vieux, dépassé, il sait que jamais il ne retrouvera du travail. Alors il est prêt à tout.
Tout : cela passe par le détournement d’une sinistre farce, dont il va incarner la première victime.
Une très grosse entreprise pétrolière veut en effet tester la solidité de ses cadres afin de choisir celui qui saura le mieux démanteler un site de production. Un rapport avec l’actualité ? Vous croyez ? Je ne vois pas totalement ce que vous voulez dire…
Moyen choisi ? Jeux de rôles : prise d’otages, sauf que tout est fait pour que les évalués croit à sa réalité.
Delambre est d’abord choisi comme complice, sa capacité à faire craquer les autres lui servant de sésame pour retrouver un poste. La « boîte de com » qui monte l’opération va cependant se repentir de son cynisme.
La revanche des petits et des sans grades va passer par la vengeance d’une stagiaire licenciée. Lorsqu’elle révèle à Delambre que tout est bidon, qu’il ne fera office que de figurant, les innombrables humiliations liées à son chômage vont agir comme le détonateur d’une fusée à plusieurs étages…
Pierre Lemaitre écrit comme un homme en colère. Ce qui ne l’empêche pas de le faire avec beaucoup d’humour.
Je cherche du travail comme les chiens reniflent les réverbères. Sans illusion, mais c’est plus fort que moi. Au début quand son personnage rame dans les ténèbres des fins d’allocation. Ou lorsqu’il atterrit en prison – et je ne dévoile rien d’autre – cette analyse de sa situation :
Dans la généalogie darwinienne de l’adaptation au milieu carcéral, je suis tout au bas de l’échelle. Il y en a… qui comme moi sont là par hasard, par accident ou par connerie. Moi, c’est les trois.
Son histoire est pleine de niveaux, de tiroirs, on peut la lire comme l’histoire d’un casse, comme la révolte d’un homme ordinaire, comme une critique sociale, ou encore, comme un roman d’amour.
C’est un peu de tout ça et plus encore, et cela donne diablement envie d’aller voir du côté de ce que Pierre Lemaitre a écrit d’autre.
Bien sûr, on n’est pas sans penser au « Couperet », fantastique roman de Westlake. Les deux héros ont en commun la volonté désespérée de s’en sortir, de se restaurer comme homme social, comme mari et comme père. Mais Delambre ne s’en prend pas aux individus, il s’attaque plutôt au système.
À vous de découvrir de quelle manière il cherche le chemin de sa rédemption en lisant « Cadres Noirs ».
Jeanne Desaubry

mars 2010
 

ImageUn singe en Isère, Marin Ledun, Editions Baleine, février 2010.

Selon les épisodes et les auteurs, Le Poulpe traverse parfois des aventures agitées jusqu’à en être assez délirantes.
Marin Ledun choisit de nous présenter un Gabriel moins dépressif, très offensif, dans “Un singe en Isère” (Éd.Baleine). Une très bonne version poulpesque, solide et sérieuse, parmi les meilleures de la série.

Cette fois, c’est à Grenoble que Gabriel Lecouvreur est appelé par de vieux amis. Non pas pour soutenir les éco-citoyens qui campent dans les arbres du Parc Paul Mistral. Ceux-ci s’opposent depuis plusieurs années au chantier, déjà avancé, d’un futur stade de football au centre de Grenoble. Quelques décisions de justice leur ont été favorables, mais la municipalité n’est pas loin d’envoyer les forces de l’ordre contre ces militants. Un meurtre vient d’être commis aux abords de ce chantier controversé. Alors qu’elle cherchait son amie disparue Mathilde, SDF comme elle, Judith a été violée et tuée. Les enquêteurs ont arrêté José, ami de cœur de la jeune femme. Ils ont trouvé quelques affaires appartenant à Judith dans l’appartement de José, ce qui suffit à les convaincre de sa culpabilité.
Pour Alain, le père du suspect, et leur copain Michel, Gabriel cherche des indices de l’innocence de José. Le refuge de la victime a été saccagé. Le Poulpe apprend que Judith était amoureuse de Mathilde, et non de son soupirant. À première analyse, rien de probant en faveur de José. Pourtant, Gabriel ne renonce pas à sa promesse : ­“Refaire le boulot, fouiller, fouiller jusqu’à ce que José sorte de taule, et qu’Alain cesse de pleurer.” Il interroge l’étudiant Jean-Baptiste, qui soutien les éco citoyens, puis le jeune ouvrier Simon, employé sur le chantier. Tous deux amis de José, ils manquent de franchise dans leurs réponses. Gabriel s’introduit dans le bureau du chef de chantier, dérobant un document important. Mais celui-ci, un colosse nommé Vincent, l’intercepte. Gabriel parvient à fuir.
L’étudiant Jean-Baptiste semble être le maillon faible de l’affaire. Gabriel le prend en filature jusqu’à la Fac. C’est ainsi que Le Poulpe se laisse charmer par la belle Sophie. Ayant vu Vincent en contact avec Jean-Baptiste, Gabriel intervient juste à temps pour sauver l’étudiant d’une fatale overdose. C’est bien Vincent qui a voulu le supprimer. La colère lui donnant des ailes, Gabriel tente une visite nocturne sur le chantier du stade. Le colosse s’interpose avec violence. Suite au pugilat, Le Poulpe est déjà heureux de s’en sortir vivant.
Le “nettoyage” annoncé du parc Paul Mistral, sur ordre de la mairie, entraîne une manifestation militante. Gabriel préfère s’intéresser au jeune ouvrier Simon. Dans l’appart vide de celui, il repère des traces de Mathilde, l’amie disparue de Judith. Aux archives des services de l’urbanisme, Le Poulpe consulte le dossier concernant le futur stade. Les embrouilles autour de sa construction comportent un début de réponse. Si Mathilde et Simon sont encore en vie, s’il existe une possibilité de disculper José, Le Poulpe doit maintenant agir au plus tôt…
Comme il ne se tracasse pas au sujet de sa relation avec la blonde Chéryl, ici totalement absente, Le Poulpe garde les idées claires lors de son enquête de terrain. Investigations mouvementées, durant lesquelles il reçoit d’inévitables mauvais coups. Autant de chocs lui donnant l’énergie nécessaire pour résoudre l’affaire. Le Poulpe reste fidèle à ses principes, même s’il n’est guère amateur de manifs : “Personne ne le convaincra jamais de marcher au pas (…) On a la liberté qu’on peut et la fierté déplacée qui va avec. Ce qui n’empêche pas Gabriel de porter un respect sans borne à ceux qui s’y collent, parce que merde, tous ces gens prêts à sacrifier le repas dominical ou une journée de travail sont des héros, au même titre que ceux qui se lèvent le matin pour aller au turbin.” Il admet aussi que les anars évoluent : “Après tout, les temps changent. Même les anarchistes mangent bio et trient leurs déchets.”
Claude Le Nocher



ImageRetour à la nuit
, Eric Maneval, Editions ECORCE, décembre 2009

"C'est un récit court, tranchant, une histoire presque ordinaire, mais qui vous prend à la gorge sans abuser de coups tordus et d'apitoiements forcés. Dès l'ouverture, on est happé par l'originalité du traitement d'un sujet pourtant classique, puisque se promène en toile de fond le spectre d'un tueur d'enfants.
Comment ne pas être interloqué lorsqu'au commencement un gosse est sauvé de la noyade par celui qui s'avère être sans doute le monstre que tout le monde craint, ce fameux Découpeur qui signe ses crimes à même la peau de ses victimes ? Ce garçon traumatisé à l'envers, puisqu'il lui semble n'avoir rien subi, va grandir et devenir surveillant de nuit d'un pavillon pour jeunes internés d'un établissement à caractère sociale près de Limoges. Il porte sur lui des cicatrices comme autant de stigmates de son mal de vivre.
La force de l'auteur est de garder la folie à distance. La lecture de son roman nous permet d'avancer de concert avec le personnage principal dans une forêt d'interrogations, voire de complications quand d'autres s'en mêlent, journaliste, avocat, psy, hypnotiseur. Rares sont les livres qui nous lessivent avec une telle intensité."
Jan Thirion


ImageLondon Calling
, ouvrage dirigé par Jean-Noël Levavasseur, dix-neuf histoires rock et noires, Buchet-Chastel. (2009)

Now is the winter of our discontent*

Ici Londres! A wop bop a loo bop a lop bam boom! Quatre Anglais dépenaillés, enveloppés dans des battle-dresses trop larges pour eux, appellent de Brixton les froggies à la Résistance. Au nihilisme exacerbé des Pistols succèdent les hymnes révolutionnaires des Clash.
 « Ces garçons sont pleins d’énergie, faites leur donc construire des routes** ! » Mais c’est ce qu’ils font mon Général ! Bitume, caillasse, rouleau compresseur, depuis trente ans, ils ont ouvert des boulevards. Et il y fait bon croiser ces Four Horsemen, à bord de leur Brand New Cadillac, loin de ce Train In Vain bourrés de consommateurs avides d’aller se perdre, dimanche inclus, dans ces supermarchés tentaculaires
I'm lost in the supermarket ! I can no longer shop happily. I came in here for that special offer.

Trente ans après, dix-neuf auteurs de romans noirs se dressent encore au London Calling. Pour autant de nouvelles, réunies par Jean-Noël Levavasseur, préfacées par Antoine de Caunes, enrichies de nombreuses annexes dont une chronologie détaillée du groupe. Chaque chapitre est illustré par un dessin de Serge Clerc tiré de la BD The Clash, Le Dernier Gang dans la Ville, initialement parue dans la revue Métal Hurlant n°53 en juillet 1980. Il ne s’agit pas de commémoration, d’un quelconque symptôme de deuil inachevé ou encore moins de nostalgie, mais d’hommages, sous forme d’histoires inédites, à ce fameux double album : gris, rose et vert comme la couverture de ce livre et l’album éponyme de Presley paru en 1956. Nouvelles livrées par des auteurs aux styles aussi divers que les influences musicales des Clash. La contrainte : un texte, sarcastique, tragique, politique, très librement inspiré par une chanson de l’album. Comme The Card Cheat de Sylvie Rouch, dont j’ai fait mon hit perso, ou ces interviews imaginaires sur la trace de Jimmy Jazz par Pierre Mikaïloff**.
* W. Shakespeare in Richard III (et John Steinbeck…)
** Le Général De Gaulle à propos des Beatles
** Écrivain et musicien (il s’est essayé à la fuzzbox chez les Désaxés et avec Jacno), il a publié récemment Vertige de la vie, une biographie d’Alain Bashung, préfacée par Boris Bergman éditée chez Alphée. Il a aussi signé le Dictionnaire raisonné du punk, éditions Scali.
Yves Gitton


ImageBien connu des services de police
, Dominique Manotti, Série Noire (2010)

Vous vous souvenez certainement qu’il y a quelques années un ministre de l’intérieur, aujourd’hui président voulait nettoyer la banlieue au kärcher ? Le même ministre voulait des résultats, des statistiques prouvant, chiffres à l’appui, que l’insécurité reculait. Avec Inconnu des services de police Dominique Manotti nous met au cœur de la banlieue, là où ces rodomontades sont mises en application et changent la vie de tous, flics et fliqués.
2005, Panteuil, proche banlieue parisienne. Ses barres, ses squats, son commissariat, ses flics. Entre les flics dépassés par les événements et les jeunes des cités, au mieux une incompréhension, certainement de la peur, au pire de la haine. Trois sentiments que certains subissent, mais que d’autres, comme la Commissaire Le Muir très proche du ministre de l’intérieur, entendent bien exploiter. Pour nettoyer la banlieue au karcher, pour appliquer une politique sécuritaire qui a les faveurs du pouvoir. Si on greffe là-dessus l’inexpérience de jeunes flics, ripoux et autres magouilles immobilières, on comprend que la situation soit explosive.
Du grand Manotti. Un scénario implacable, qui amène les personnages et le lecteur dans le mur. Des personnages saisis avec une grande justesse et sans manichéisme. Et cette écriture, reconnaissable entre mille, tout aussi implacable que le propos, sèche, sans un mot de trop. Une écriture et une peinture de quartier qui font de Dominique Manotti un des rares auteurs français à pouvoir être comparée au grand Pelecanos dans cet exercice difficile qu’est, au niveau d’un quartier entier, la chronique d’un naufrage annoncée, au raz du bitume, au plus près des personnages.
Une fois de plus, comme dans Lorraine Connection, sa narration impeccable du point de vue romanesque, sert également à mettre en lumière le lien entre des décisions politiques prises dans de discrets et cossus salons parisiens et leur impact sur la vie quotidienne de ceux qui les appliquent ou les subissent. Stress et dégoût pour les uns, brimades, coups, blessures, allant jusqu’à la mort pour les autres. Dégâts assurés de tous le côtés, ou presque, parce qu’il y en a toujours qui profitent du malheur et du chaos.
Un point supplémentaire mérite d’être souligné. Sur son blog Dominique Manotti affirme (avec humour) dans un billet que le féminisme, ce n’est pas se contenter qu’une femme brillante ait sa place à côté des hommes qui ont réussi, c’est d’exiger que même une femme médiocre puisse entrer dans le gouvernement (car, c’est de notoriété publique, il y a longtemps qu’on y trouve des hommes médiocres). Dans ce roman, elle est férocement féministe : Je n’avais jamais, jusqu’à présent, vu de flic, homme ou femme, aussi détestable que Le Muir : raciste, carriériste, sans scrupule, manipulatrice, elle utilise tous les instruments que lui offre son poste pour promulguer ses idées nauséabondes et grimper un à un les échelons du pouvoir. Une pourriture effrayante. Tout comme un homme.
Jean-Marc Laherrère


ImageQuai des Enfers
, Ingrid Astier, Série Noire, éditions Gallimard, 2009.

Éthanol et Eau de voilette
Plus rien n’a de lien désormais avec moi, tout m’a abandonnée, je suis une île*.
Ingrid Astier vit face à la Seine où elle soigne ses obsessions comme des animaux de compagnie en écoutant : Aleph Twin le matin et Trent Reznor, Schubert le soir. Avec la Seine, sous sa fenêtre qui charrie : tourisme, clichés romantiques et naufrages sanglants. 357 Magnum, bocal vaudou remplis de tripailles. Secrets de ceux qui ont voulu noyer leur chagrin, faire escale au mythique quai des Orfèvres via le quai de la Râpée : à la morgue, sorte de cabinet de curiosités toujours renouvelé.
Sous la fenêtre de Jo Desprez, une barque et un cadavre sans identité, celui d’une femme portant sur elle la carte d’un parfumeur réputé. 6°, les hommes de la brigade fluviale vont devoir plonger, et pour une fois, la vérification d’un de leurs adages favoris, selon lequel : « Avec le froid la morale va droit », ne sera pas respectée. Ces policiers appartiennent à un monde à part. Un royaume flottant. Ils connaissent Paris comme personne. Dans ses profondeurs, ils scrutent son sang : la Seine. Plus secrète que des ruelles insoupçonnées, plus intime que les vagins des immeubles de Paris. Ingrid Astier, spécialiste de Cioran et de saveurs nouvelles. Attirée autant par l’ombre que par la lumière, familière des méandres de la vie et des catacombes. Encore une qui « n’est pas née pour couvrir un œuf dur ! » aurait pu s’exclamer Bernanos. Son hédonisme l’entraîne tout naturellement vers le roman noir. Varier les frissons, expérimenter des sensations nouvelles, c’est la même curiosité qui la pousse à inventer de nouvelles recettes et à mijoter de nouvelles histoires. Le contenant valant le contenu, le plaisir d’écrire ne parasite pas l’exigence de la narration.
Á quelques pas de là, dans son bureau, bien au sec, penché sur son carnet, ses lunettes ajustées sur le bord de son nez fin, le commissaire Desprez, en quelques traits de crayon, trace des liens et se laisse porter par la rêverie… une île au coucher du soleil, vers laquelle un rameur dirige une embarcation. Devant lui, debout dans un linceul blanc qui le recouvre entièrement, un mystérieux personnage tourne son regard vers cette forteresse où l’attend son tombeau. À la proue, un cercueil enveloppé de blanc. La barque de Charon, passeur inflexible, emporte, en un dernier voyage, un linceul vers l’île aux cénotaphes. Frappée d’un dernier rayon de lumière, la figure blanche et mystérieuse est une figure de l’entre deux : entre deux rives, entre île et continent, entre jour et nuit définitive, entre ici et au-delà. La catastrophe a déjà eu lieu, elle est derrière elle. Pour mourir encore faudrait-il avoir vécu (d’après la toile d’Arnold Böcklin, L’Île aux morts.).
Soudain, le commissaire écarquille les yeux : Nuit noire…femme très belle…barque…linceul fermé…noir et blanc…éléments végétaux…rose rouge tailladée… Mais comment a-t-il pu occulter ce lien ? Son regard s’absorbe dans la Seine. Il faut maintenant tous les réunir et faire vite !
* Rainer Maria Rilke, l’Aveugle in le Livre des images.
Yves Gitton


ImageLa prophétie Charlemagne
, Steve Berry, Le Cherche-midi,2010

Depuis quelques années, l'américain Steve Berry connaît un réel succès avec les aventures de son héros Cotton Malone : "Le Troisième Secret", "L’Héritage des Templiers", "La Conspiration du Temple", "L’Énigme Alexandrie".
La Prophétie Charlemagne” est son cinquième roman publié en France, aux Éditions Le Cherche-Midi… À Aix La Chapelle, en l’an 1000, Otton III, roi de Germanie, pénètre dans le tombeau de Charlemagne, inviolé depuis 814. Parmi de nombreuses reliques, il y découvre un étrange manuscrit, couvert de symboles inconnus. Des siècles plus tard en Allemagne, Heinrich Himmler crée en 1935 un groupe spécial de scientifiques, d’archéologues, d’historiens et d’ésotéristes chargés de se pencher sur les racines de la race allemande, des aryens aux chevaliers teutoniques. Ceux-ci découvrent la sépulture de Eginhard, érudit proche de Charlemagne. Et, dans celle-ci, un manuscrit montrant les mêmes symboles que ceux découverts neuf siècles plus tôt dans la tombe de l’empereur.
À notre époque… Afin de faire toute la lumière sur la mort inexpliquée de son père, Cotton Malone est amené, lors de la plus passionnante de ses enquêtes, à déchiffrer les énigmes historiques et ésotériques entourant ces deux manuscrits.
Fourmillant de détails, depuis le bouleversement du savoir à l’époque de Charlemagne jusqu’aux expéditions nazies au pôle sud et au Tibet, ce suspense est riche en péripéties.
Claude Le Nocher


ImageLes traîtres, Thierry Bourcy Folio Policier

Dans la collection “Folio policier”, voici la quatrième aventure de Célestin Louise, policier parisien, au cœur de la guerre de 14-18 : “Les traîtres”, de Thierry Bourcy. Ils ne seront pas trop de deux, avec son acolyte débrouillard Germain Béraud, ancien pickpocket, moins expérimenté mais plutôt efficace aussi, pour démêler cette affaire mouvementée et mystérieuse.
Printemps 1917. Troupes françaises et allemandes se font face autour du lac des Soyeux, près de Chamblay. Ce matin-là, un fantassin nommé Blaise Pouyard est retrouvé poignardé sur la rive du lac. Ce pourrait être un coup des boches, comme le pense le colonel Tessier. Policier dans le civil, ayant déjà mené des enquêtes au front, Célestin Louise est convoqué par le général Vigneron. Il le charge de découvrir la vérité sur le meurtre. […]
S’il s’agit bien d’un roman d’enquête, le contexte apporte au récit une ambiance très particulière, forcément sombre. Car Célestin est un soldat comme les autres, entraîné dans cette gigantesque boucherie. À cette époque, le général Nivelle ne connaît que l’offensive, fatalement sanglante. On partage l’esprit des troupes en survie, obéissant malgré la stupidité des ordres. Célestin ne croit pas au hasard, c’est bien pour protéger un secret qu’on les envoie se faire tuer. Quand ses investigations se font clandestines, au risque de passer avec Germain pour des déserteurs, l’histoire en devient d’autant plus captivante. Il ne suffit pas de situer l’adversaire, encore faut-il l’arrêter. Les péripéties agitées se succèdent à bon rythme dans ce roman fort réussi.

Claude Le Nocher


ImageEnfant 44,Tom Rob Smith, 2008 Simon & Shuster UK Ltd, Londres, 2009 Belfond

Trente ans, à peine, une gueule d’ange, une plume tombée de ses ailes…
Tom Rob Smith est anglais, jeune –né en 1979- et beau. Et bourré de talent. Et couvert de récompenses pour son premier roman. De quoi le rendre définitivement antipathique… Le roman est tout à la fois fort, intelligent, sensible, bourré de suspens. Il a un défaut : sa fin, destiné à ménager une suite… Ah ces éditeurs… Mais on ne va pas chipoter sur la faiblesse des cinq dernières pages alors qu’il n’y a rien à retrancher aux 395 qui ont précédé…
Le contexte historique du roman est capital (avec un k…). 1953, Staline fait peser tout l’acier de l’Ukraine sur l’âme de chacun des citoyens de l’URSS. Les ravages intimes du totalitarisme sont magnifiquement exploités par Smith. La peur, permanente, le danger, partout, aucune échappatoire ? Et le pire, peut-être, la capacité, pour certains à continuer à y croire.
Le héros, Léo, est revenu de la guerre tout auréolé de gloire. Il est donc recruté naturellement dans le MGB, corps destiné à protéger la patrie et le système de toute déviance, de toute attaque. Il œuvre avec force et conviction, jusqu’au moment où, épuration après arrestation, il sent son enthousiasme faiblir.
Entré en disgrâce, ne devant sa survie qu’à la mort de Staline et au désordre qui s’en suit, en butte à la haine d’un ancien subordonné, cherchant en même temps à conquérir l’amour de Raïssa, son épouse, Léo se lance à la poursuite d’un assassin éventreur d’enfants que le système a choisi d’ignorer. Car la société parfaite née du communisme ne peut pas engendrer un tel monstre. Prétendre le contraire, c’est déjà de la déviance. Cette traque va faire de Raïssa et Léo des ennemis du Peuple.
Le froid, la peur, la suspicion généralisée ne seront pas les seuls obstacles qu’ils doivent surmonter. Il y a aussi leurs propres démons, et leur passé qu’ils finissent pas s’avouer.
Le roman, très fort, est servi par une impeccable construction. Il est fort bien traduit de l’anglais par France Camus-Pichon.
Jeanne Desaubry


ImageTokyo Zodiac Murders / Soji Shimada (Senseijutsu Satsujinjiken, 1981, trad. du japonais par Daniel Hadida ; préf. et entretien avec l'auteur de Roland Lacourbe. Rivages/Thriller, 2010)

"Le défi lancé au lecteur. Peut-être est-il un peu tard. J'espère évidemment que les lecteurs feront preuve de fair-play, mais je souhaite tellement qu'au moins un d'entre vous réussira à résoudre cette énigme que je ne peux m'empêcher de vous encourager avec ces quelques mots : il va sans dire que vous êtes désormais en possession de tous les éléments nécessaires. N'oubliez pas que la clé de l'énigme est limpide et qu'elle se trouve juste sous votre nez." (Shimada Sôji, p.282)
Sous votre nez, sous votre nez... Facile à dire quand on a écrit la fin ! Bon, est-ce que j'aurais fini par trouver "la clé de l'énigme"? J'en doute, mais de doute façon je ne me suis pas appesanti, trop pressé de découvrir le fin mot de l'histoire.
En 1936, les corps de six jeunes femmes ont été retrouvés mutilés aux quatre coins du Japon, enterrés à différentes profondeurs. C'est leur père, le peintre Heikichi Umezawa, qui avait consigné dans un journal son macabre projet : prélever un "tronçon" sur chacune de ses filles afin de créer la déesse "Azoth", selon un rituel ayant trait aux signes du zodiaque.
Problème : Heikichi a lui-même été assassiné avant le massacre de ses filles, qui plus est dans une pièce fermée de l'intérieur.
L'affaire, très célèbre, n'a jamais été résolue et donne lieu, depuis quarante ans, à nombre d'interprétations, plus farfelues les unes que les autres.
Jusqu'au jour où, à la faveur d'un témoignage écrit remis entre leurs mains, le détective amateur Kiyoshi Mitarai, assisté de son fidèle (et unique) ami Kazumi Ishioka, décide de s'y intéresser. La considérant comme un simple mais néanmoins stimulant défi intellectuel, il fait même le pari d'élucider les crimes en une semaine. Alors que la police et le Japon tout entier échouent depuis tout ce temps ! Ne présume-il pas de ses formidables capacités d'analyse ? 
Voilà un duo qui rappelle évidemment celui d'Holmes/Watson. Sherlock Holmes ? "
Cet anglais inculte et menteur, ce charmant cocaïnomane...?".
De la même façon, Tokyo Zodiac Murders descend d'une longue lignée de romans d'énigme, une tradition d'ailleurs fortement ancrée au Japon.
Et sans faire injure à John Dickson Carr ou Ellery Queen, il est d'ailleurs agréable de troquer les manoirs anglais pour le Japon de l'ère Shõwa, d'autant plus que l'auteur en profite pour évoquer (voire railler), au détour d'une phrase, l'évolution des moeurs et du mode de vie des japonais entre les années 30 et 70.
On découvre pour la première fois en France Soji Shimada, avec la traduction - d'après une nouvelle version - de Tokyo Zodiac Murders ; son premier roman, paru au Japon il y a une trentaine d'années déjà, et qui fait figure de classique.
Depuis, ce très prolifique auteur - né en 1948 et lauréat du Prix 

Edogawa Ranpo - a écrit plusieurs dizaines de romans policiers, dont une quinzaine mettent en scène le brillant et déconcertant Mitarai. 
S'il a réécrit son roman afin de gommer quelques maladresses, Shimada en a omis quelques unes à mon sens (je pense à quelques répétitions et longueurs, bénignes somme toute) et se montre parfois confus dans sa démonstration finale (prévoyez 2 aspirines page 328...).
Mais il a surtout élaboré une intrigue particulièrement ingénieuse et qui conjugue les trois questions inhérentes au genre policier : Qui ? Comment ? Pourquoi ?
Et puis, le voisinage entre les thèmes classiques (la chambre close) et contemporains (la figure du tueur en série) donne à son roman un charme étrange.
C'est pourquoi on passe volontiers sur les inévitables invraisemblances du récit, puisque seul compte finalement le plaisir du mystère...
Saurez-vous le déchiffrer ? Et "n'oubliez pas que la clé de l'énigme est limpide et qu'elle se trouve juste sous votre nez."
Yann Le Tumelin


ImageMême pas Malte
, Maïté Bernard, Baleine, 2010

Un p'tit Poulpe, ça peut pas faire de mal, surtout quand on voit réapparaître Brigid Waterford du vrai con maltais, de Marcus Malte. Une grande rousse aux yeux verts, et l'arrière arrière petite fille de Brigid O'Shaughnessy, l'actrice qui séduit Bogart dans Le Faucon maltais. Dans le film, Bogart devait choisir entre deux femmes. Même chose pour le Poulpe : Cheryl, l'amour de toujours, ou l'ensorcelante Brigid ?
Mais revenons en peu en arrière : neuf ans que Gabriel n'avait plus de ses nouvelles, jusqu'à ce jour où, ruminant ses idées noires sur le zinc du Pied de porc à la Sainte Scolasse, son point de chute habituel, il tombe sur un entrefilet du Parisien, où il est dit qu'une certaine Brigid Waterford a découvert le corps d'une femme, aux pieds desquels reposait un vase afghan de grande valeur. Le cadavre s'appelait Laure Brenner, veuve pleine aux as d'une espèce d'aventurier faisant du commerce d'oeuvres d'art.
Ni une ni deux, voici Gabriel embauché comme simili garde du corps, et nos deux tourtereaux partis démanteler un réseau de trafiquants d'oeuvres d'art afghanes, entre Barcelone, Cadanques, Séville, Paris et Londres... 
La combine est bien rôdée, et bien sûr tout le monde profite de ce que le pauvre paysan afghan crève de faim et vende des babioles archéologiques pour une bouchée de pain, pour s'en mettre plein les poches. Et en bout de chaîne, d'honorables salles des ventes comme Sotheby's préfèrent ne pas y regarder de trop près...
Seulement, les nobles causes et Brigid, ça fait deux. La sirène a une idée en tête et a été claire : faire main basse sur les comptes de Laure Brenner et aller se dorer sur les plages maltaises jusqu'à la fin de ses jours. Ce qui n'est pas sans poser quelques problèmes d'ordre moral à Gabriel... vite balayés par le charme de la dame.
Eminemment sympathique cet épisode, bien que je l'ai trouvé un brin alambiqué parfois, un peu tiré par les tentacules, avec des personnages ou des situations qui tombent un peu trop à pic.
Mais enfin, passons, puisque ça fait toujours plaisir de retrouver notre grand échalas, d'autant plus que Maïté Bernard s'amuse à le tourmenter à coups de soleil espagnol et de femme fatale.
Voilà notre poulpe écartelé entre deux femmes, deux amours, deux histoires, transformé en simple bodyguard et pas loin de finir gigolo pour femmes fortunées et flétries ! Bref, le mâle dominant en prend pour son grade !
Et finalement, ce que j'ai encore préféré, ce sont ces agréables digressions, sur l'histoire de la petite ceinture parisienne, le flamenco, l'art...
Bref, les amateurs du Poulpe devraient s'y retrouver.
Yann Le Tumelin


ImageUnderworld USA
(Blood’s a rover, 2009), James Ellroy, Rivages/Thriller (2009), Traduit de l’américain par Jean-Paul Gratias.

C’est l’histoire d’un braquage.
C’est l’histoire d’un lot d’émeraudes.
C’est l’histoire d’un gamin qui cherche sa mère.
C’est une histoire de rédemption.
C’est une histoire de mafia.
C’est une histoire de manipulations.
C’est l’histoire d’une vengeance.
C’est une histoire d’amour.
C’est une histoire de corruption et de magouilles.
C’est l’histoire d’une Rouge.
C’est une histoire de flics ripoux, de privés, de barbouzes et de truands.
C’est une histoire de folie.
C’est l’histoire de l’Amérique, d’Haïti et de la République Dominicaine entre 1968 et 1972.
C’est une histoire de sexe, de film porno et de meurtres.
C’est une histoire de femmes fortes et d’hommes qui doutent.
C’est une histoire de transe, de vaudou et de drogues.
C’est l’histoire de la fin du règne de Hoover, patron du FBI.
C’est l’histoire de l’élection de Nixon et de son premier mandat.
… C’est tout ça, et c’est beaucoup plus que ça.

Le prologue, qui décrit le braquage, vaut à lui seul l’achat du bouquin. Les 840 pages qui suivent sont à l’avenant. Un conseil : évitez d’attaquer ce pavé si vous n’avez pas un minimum de temps à lui consacrer, au moins au début : Ca commence fort, il y a beaucoup de personnages, c’est dense, et il faut un peu s’accrocher au début. Après, on est emporté par le flot furieux.
Difficile d’écrire un papier structuré sur ce monument.
Stylistiquement et rythmiquement c’est impressionnant. Ellroy réussit, littéralement, à « manipuler » votre rythme respiratoire. J’ai eu une sensation d’essoufflement, j’ai eu l’impression d’étouffer, de suffoquer comme le personnage, j’ai eu le sentiment d’urgence qui pousse à lire, de plus en plus vite, à trébucher sur les mots, au diapason avec un personnage qui court contre le temps et la mort. Il « manipule » aussi votre cerveau, vous met, littéralement encore, à l’intérieur de la tête de ses personnages, vous fait suivre leur raisonnement, dans sa logique mais aussi dans ses sauts brusques, dans ses intuitions brutales.
Stylistiquement encore il épouse les délires verbaux de racistes effroyables, pour passer ensuite à l’argot de truands noirs, passe de la sécheresse d’un télex entre barbouzes à un article de journal, puis à la subjectivité d’un journal intime … Et tous sonnent vrais.
Impressionnant. Je ne lis pas Ellroy dans le texte, mais il faut souligner la qualité du travail de Jean-Paul Gratias son traducteur.
Et quels personnages ! Avec, en particulier, trois femmes extraordinaires (je vous les laisse découvrir) et toute la galerie ellroyienne, du flic ripoux et brutal aux privés fouille-merde spécialisés dans les divorces et autres coucheries, des tueurs sans pitié (dont un certain Jean-Philippe Mesplède) aux abrutis haineux d’extrême droite … Tous ces personnages auxquels il sait si bien donner chair et consistance. Pas de chevalier blanc, bien entendu, seulement quelques vrais pourris, et des « gris », avec leurs forces, leurs faiblesses, leur lot de saloperies, et la possibilité, toujours offerte de changer … souvent à cause d’une femme.
Et quelle maestria dans la maîtrise d’une intrigue d’une grande complexité, qui disparaît, semble oubliée, pour ressurgir au moment où on ne l’attend plus, et finir par donner un ensemble totalement cohérent, malgré les mille tours et détours de l’histoire.
Enfin, quel tableau de l’Amérique de ces années 68 / 72 ! Politique intérieure, politique extérieure, mafia, crime, mouvements sociaux, soutien aux pires dictatures dans les Caraïbes, écrasement des mouvements pour les droits civiques, évolution lente des mentalités … Tout, tout est dit, et de quelle manière. Point besoin, après ça, d’aller consulter les livres d’histoire.
Un dernier point. Je sais bien qu’il ne faut pas essayer de faire dire aux romans et aux romanciers ce qu’on a envie d’entendre. Et je sais également qu’Ellroy a commencé à travailler sur sa trilogie il y a bien longtemps. N’empêche, cette phrase, que j’ai déjà citée hier, « Les raids anti-Rouges. Les libertés individuelles suspendues, abrogées, écrasées, prohibées, supprimées. Les droits du Premier amendement conchiés. Rafles politiquement motivées, emprisonnements sous de faux prétextes, expulsions selon le bon vouloir des autorités. Simultanément, résurgence des groupes anti-immigrants et du Klan. John Edgar Hoover mesura la force de la peur et l’exploita. » résonne étrangement aujourd’hui, non ? On peut imaginer que ce n’est pas voulu …Quoique j’aie un peu de mal à imaginer qu’un écrivain aussi éblouissant dans sa maîtrise de la langue et de la construction, puisse écrire, sans se rendre compte des étranges parallèles avec l’époque actuelle, une phrase qui semble coller aussi parfaitement à l’Amérique post 11 septembre.
PS. Je ne l’ai pas écrit, mais vous aurez compris qu’il faut lire Underworld USA
Jean-Marc Laherrère


ImageJohn et Yoko sont dans un hosto
, de Jan Thirion, éditions Krakoen, 2009
Tout commence par un accident de voiture. La maman, Billie Holiday conduit. À ses côtés, sa fille Janis Joplin. Derrière les deux garçons : John Lennon, le fils et frère, et le petit Yoko Ono, jeune asiatique récemment adopté. N’en réchappent que les deux garçons qui sont conduits à l’hôpital. Là, tous, patients, personnel médical, portent le nom d’un interprète des années 60-70 : on y croise aussi bien Dalida que Luis Mariano ou Maurice Chevalier, Gilbert Bécaud et Aznavour que le professeur Ferré, Jim Morrison que Van Halen. Et puis il y a les filles : Sylvie, Françoise, France (Vartan, Hardy, Gall), des adolescentes qui suscitent l’émoi, avec qui on se pelote ou échange le premier baiser. Enfin, un être indéfini, prenant diverses apparences dans les tons roux (animal ou humain) qui intervient, tel la cavalerie, au moment où la situation paraît bloquée. Et les chansons, dont les paroles rythment la lecture et délimiteraient les chapitres de cette histoire apparemment loufe dingue.
Mais à y bien regarder, si l’on passe outre le parti pris un peu déroutant de donner des noms célèbres à tous les personnages, sous nos yeux se déroule au jour le jour, dans un temps s’étirant au rythme de la souffrance et de l’ennui, la vie morose d’un corps handicapé, avec ses rêves, ses espoirs, ses désirs d’adolescent. L’univers de l’hôpital avec ses rencontres obligatoires (le voisin de chambrée, infirmières, médecins ou psychiatres) ou décidées (les jeunes filles avec lesquelles on découvre le sentiment amoureux) ou non (les gros durs qui peuvent vous amocher encore plus). Et l’amitié fraternelle qui exige aussi protection mutuelle.
Une vie de chrysalide attendant la métamorphose…
Jan Thirion avec la petite musique des mots qui est sa marque nous propose un voyage initiatique, mêlant fantastique et banalité, au rythme des chansons oubliées que l’on fredonne au fur et à mesure de leur citation. Un récit à part qui ne demande, pour peu qu’on accepte le pacte proposé par l’auteur, qu’à nous entraîner.
Les nostalgiques peuvent écouter les musiques qui accompagnent la lecture ici.
Boris Lamot


ImageRenegade Boxing Club
, Thierry Marignac (Série Noire, 2009)
Publié dans la Série Noire en 2009, le roman de Thierry Marignac “Renegade Boxing Club” est sans doute un peu hors norme, sûrement atypique. Avant tout commentaire, le plus simple consiste à en résumer l’histoire.
Employé de la Croix-Rouge en Russie, Dessaignes est obligé de négocier avec la pègre, qui détourne des médicaments destinés à une clinique caritative. Quand un commando de police prend d’assaut ses locaux, Dessaignes est interrogé sur ses liens mafieux. Bien qu’il nie toute collusion, il est bientôt expulsé du pays. La Croix-Rouge ne tarde pas à le virer. À Paris, Dessaignes retrouve l’avocat Oleg Kribanov. Le Russe défend les intérêts de l’ONG Nature-CEI, qui a besoin d’un traducteur à New York. Dessaignes hésite avant d’accepter ce poste, mais c’est une opportunité de rebondir. Arrivé aux Etats-Unis, Dessaignes va devoir passer une série de tests et d’examens, afin d’obtenir l’agrément de traducteur auprès des tribunaux. Il devrait être prêt à l’époque d’un procès où plaidera Kribanov.
Dessaignes s’installe dans un logement à Greenville, New Jersey. Ce quartier, c’est la Ville Noire, largement gangrenée par la délinquance. Un Blanc n’y est pas facilement accepté. Denise, la concierge noire de son immeuble, sympathise rapidement avec lui. Grâce à elle, il devient légitime dans le quartier, y compris à la bibliothèque locale. Dessaignes fait la connaissance de Big Steve, un ancien boxeur. Dans une cave digne d’une forteresse, celui-ci a créé une salle de boxe. Toutefois, le “Renegade Boxing Club” peine à être reconnu dans le monde de la compétition : “Pas de palmarès, pas de traces, pas d’existence légale.” Pourtant, plusieurs jeunes sont prometteurs. Dessaignes se défoule au club de boxe, tout en commençant les tests avant les examens pour l’agrément.
Après l’avoir laissé sans nouvelles, l’avocat Kribanov finit par lui confier une traduction pour le dossier du procès à venir. Curieuse affaire, où un nommé Khalimov est accusé de trafic de pétrole, alors qu’il se présente comme militant scientifique défenseur de la nature. S’il n’ignore pas les subtilités de la société russe, Dessaignes a du mal à comprendre l’enjeu réel du procès. Durant les tests, il doit être prudent avec le sudiste Anthony Thomas Lee, examinateur qui semble se méfier de lui. Côté boxe, Dessaignes devient “l’assistant” de Big Steve, en vue des combats des Golden Gloves.
Quand un jeune dealer Noir se fait pincer, la police débarque dans l’immeuble de Denise. Dessaignes aide la concierge à limiter l’impact de l’affaire. Lorsqu’il obtient son premier diplôme, avant d’être agréé, Dessaignes rencontre l’associé de Kribanov, l’avocat suisse Schweitzer. Avant d’être engagé, le traducteur subit un interrogatoire serré. Il est suffisamment lucide pour y faire face, même s’il finit par s’énerver. Quand on lui confie un document, pièce à conviction du futur procès, il comprend vite l’importance de sa traduction. En parallèle, il entraîne toujours les jeunes boxeurs qui espèrent sortir vainqueurs des Golden Gloves…
Ce riche roman est à l’opposé d’une intrigue monolithique qui dominerait le récit. Plusieurs thèmes sont abordés, se complétant dans une étrange harmonie. Il est question de manipulation, grande spécialité russe, avec la difficulté de cerner la frontière de l’honnêteté. L’acceptation de l’autre et une forme d’entraide, tel est le rapport entre Dessaignes et Denise. Celle-ci incarne un mélange de fragilité et de force, c’est dire que le personnage est attachant. Solidarité encore et sens de l’amitié, avec Big Steve et ses protégés. Ces boxeurs quasi-clandestins ont-ils la moindre chance d’obtenir la reconnaissance qu’ils méritent ? Soulignons aussi l’ambiance d’un quartier déshérité de la mégapole new-yorkaise. Petit commerce miteux ou délinquance médiocre, chacun utilise ses atouts pour y survivre. En ce qui concerne le héros lui-même, on comprend qu’il s’agit du parcours qui l’amène à trouver sa vraie place dans la société. Dessaignes est traducteur; c’est le métier de Thierry Marignac, qui en profite pour nous initier aux nuances de la traduction. Un roman noir vraiment convaincant.
Claude Le Nocher


ImageMarilyn's killer,
Roland Sadaune, Éditions du bout de la rue
"Je vais à Los Angeles. Un bonhomme en jaune me laisse un message, puis se fait égorger. Un officier de police m'expulse. Une fois rentrée, je me pointe à l'adresse indiquée sur le message. La conciergem'envoie au Bonaparte. Je rencontre l'individu spécifié sur le message. II est armé. Me connaît relativement bien. M'entretient sur Marilyn Monroe. Me précise un rendez ‑ vous. Puis il part. Trois minutes plus tard, il est écrasé par quelqu'un qui prend la fuite... C'est quoi ce truc ? On dirait du Hitchcock supervisé par Baffie, se désola‑t‑elle, yeux dans le vague et verre à la main." Ainsi, Alexandra Chabrier, à mi parcours de son aventure, résume-t-elle l'incroyable imbroglio auquel elle se trouve mêlée... Pigiste pour le magazine Historic, la voici, faute d'avoir pu rédiger son article sur les nazis réfugiés outre Atlantique, aiguillée vers la mort de Marilyn : un assassinat ? Pendant ce temps, un psychopathe, à Paris, assassine des jeunes femmes qu'il revêt de la robe à cerises que l'actrice portait dans les Misfitt.
On l'aura compris, dans ce nouveau thriller signé Roland Sadaune, c'est surtout le cinéma hollywoodien qui est convoqué : sérieusement à partir d'une documentation fournie sur Norma Jean, beaucoup moins en créant un personnage de brute américain nommé Ralph Meeker (acteur bien connu entre autres pour son rôle dans En quatrième vitesse).  L'auteur assaisonne ce retour sur les rapports de la star avec les frères Kennedy de notations politiques puisque, en toile de fond, se joue la conquête de la Maison Blanche par deux acteurs, suivant les traces de Ronald Reagan : Arnold Schwarzenegger, le très médiatique gouverneur de Californie pour les Républicains et un certain Rizona pour les Démocrates...
Avec ce 27e roman, Roland Sadaune peintre remarqué pour ses portraits d'auteurs du polar, poursuit son parcours éditorial en banlieue parisienne avec entre autres 14 titres chez Val-d’Oise éditions.
Après Des larmes dans le béton, c'est son deuxième roman à paraître aux Éditions du bout de la rue à Vanves dans les Hauts de Seine. Cette société, qui propose actuellement 24 titres, est organisée autour de plusieurs collections (roman, essai, poésie, nouvelle, satire/humour, jeunesse, polar/thriller, témoignage) qui définit ainsi sa politique éditoriale : "Envisageant l’édition comme une politique de partage, nous insistons beaucoup sur la coopération entre les auteurs et notre équipe de créateurs, lecteurs, correcteurs. Chaque auteur intervient, ainsi, personnellement dans l’élaboration de son livre; notamment sur le plan promotionnel, (dossiers de presse, intervention auprès des médias, participation à des salons), afin de nous aider à donner vie aux œuvres en les transmettant aux lecteurs."
Boris Lamot


ImageLes villas rouges
, Anne Secret (Fayard, 2009)
Kyra fait partie du commando qui doit libérer Markus Fried lors d'une audition au tribunal. Elle conduit la voiture qui interceptera le fourgon cellulaire. Son rôle s'arrête là ; petit rouage d'une organisation qui la dépasse. L'intervention se déroule bien ; Fried est libre.
Alors qu'elle est partie se mettre au vert du côté du Tréport en compagnie d'Udo et Andréa, autres membres du commando, c'est par la radio que Kyra apprend que le chauffeur du fourgon a été abattu lors de l'opération.
Les deux hommes repartent aussitôt, laissant la jeune femme seule dans un appartement installé dans une villa de bord de mer, sous la protection de Pierre Gillain qu'elle ne connaît pas. Elle est censée jouer la prof en vacances. Noël approche…
Les vacances se terminent. Kyra doit rejoindre la Belgique avec Andréa, mais les événements se précipitent. Les gendarmes sont sur leurs traces. Andréa est arrêté, Gillain disparaît. Kyra se retrouve errante au milieu des grandes villas en briques rouges, vides, disséminées le long de la côte…
« J'attends. »
La première phrase du roman d'Anne Secret est un assez bon résumé. Il est beaucoup question de temps suspendu dans ces villas rouges. L'intermède "commando" qui ouvre le récit n'étant ici qu'un prétexte à mettre en scène la fuite, la cavale, de Kyra, narratrice à la première personne.
On ne saura rien de précis sur les motivations qui l'ont amenée à participer à cette opération politique, sinon qu'elle est amoureuse d'Udo. De même, elle ne connaît pas réellement ses coéquipiers, leurs histoires, leurs passés, renforçant ainsi son sentiment de solitude. Et ce ne sont pas les plages, la côte et les villas désertées qui l'aideront à ne pas se sentir abandonnée.
D'ailleurs, lorsque Kyra se retrouve sur les routes sans directives, ce sont toutes les portes qui se ferment devant elle les unes après les autres, la laissant à l'affût de la moindre sirène, du moindre gyrophare.
On devine que Kyra n'est pas une extrémiste, que son engagement n'est pas politique, mais amoureux. Que ce qu'elle cherche, c'est retrouver la protection d'Udo, comme si ce dernier pouvait donner un sens à son existence. Et lorsque celui-ci se dérobe, c'est le suicide qui la guette.
Anne Secret, d'une écriture sèche, tendue, presque brutale, nous fait partager le quotidien de Kyra, sa solitude, sa cavale, ses espoirs déçus. Il ne se passe quasiment rien (cf. la première phrase du livre), et pour autant, elle réussit à rendre son court roman captivant par la finesse qu'elle apporte au portrait de sa narratrice, de sa descente aux enfers dont elle ne maîtrise rien ; au point qu'il se lise d'une traite, dans un souffle.
Mais Marc Villard, rédacteur de la quatrième de couverture, dit cela beaucoup mieux que moi. Incontestablement un livre à lire.
Patrick Galmel


ImageLe chant du bourreau
, The executioner’s song » (1979), Norman Mailer
Mailer tente de percer le mystère de Gary Gilmore dans un ouvrage entre roman et reportage de 1300 pages sublimes. Pourquoi Gary est devenu un délinquant, qui à l’âge de 35 ans a passé la moitié de son existence en prison ? Sorti, au bout de 9 mois, il tuera à deux reprises. Mailer s’est plongé avec passion dans cette histoire qui captiva toute l’Amérique, il ne donnera pas de réponse mais ouvrira des portes pour la réflexion. Mailer montrera également l’échec du système répressif qui ne peut soigner ses malades, un des amis d’enfance confiera que le premier séjour en maison de correction de Gilmore lui aura donné les armes pour devenir un bon délinquant ; « …le Gary Gilmore que j’ai connu était tout à la fois bon et mauvais comme tout le monde. Ce dont je me souviens surtout à propos de Gary Gilmore, c’est qu’il était exactement comme les autres quand il était jeune, avant que la justice ne l’expédie en maison de correction ; oui, avant cela, Gary Gilmore était comme tout le monde. Bref, nous voici réunis ici aujourd’hui, parce que la justice a envoyé Gary Gilmore en maison de correction ».
Ce roman qui pourrait se décomposer en plusieurs récits tant il est riche est celui aussi d’un assassin condamné à mort qui refuse de faire appel et qui veut que soit exécutée la sanction dans les plus brefs délais. Gary et ses avocats vont devoir se battre contre les abolitionnistes, sa famille et un terreau mormon qui n’accepteront pas cette sentence dans une Amérique en pleine interrogation sur la peine de mort récemment rétablie. Alors que Gilmore essaie de mourir dans la dignité et qu’il grandit dans sa lutte pour finir sa vie, le cirque va se mettre en place, les medias vont rentrer dans la danse, ainsi que les affairistes qui vont exploiter l’affaire avec des contrats d’Hollywood et des ventes de tout type (lettre, tee-shirt,…). L’auteur peindra avec un humour corrosif toute cette pantomime de l’hypocrisie. Gary deviendra une star exhibitionniste du fond de sa cellule et mènera même la danse. Le sous-titre, « Une histoire d’amour américaine » rappelle la relation entre Nicole et Gary portée au paroxysme avec des tentatives de suicide simultanées et des lettres d’une finesse et d’un lyrisme exalté – à tel point que Norman Mailer a dû certifier que ce n’était pas lui mais bien Gary qui les avait écrites, l’écrivain avait juste sélectionné quelques lettres. Le criminel avait énormément lu en prison, beaucoup plus que Mailer lui-même et avait acquis une solide culture qui permettait de mettre en relief sa sensibilité et son intelligence. L’auteur met en scène toute une galerie de personnages stupéfiants. Il peint une Amérique profonde avec ces gens perdus, incultes, pathétiques mais aussi attendrissants. Nicole, nymphomane, qui a offert sa virginité dès l’âge de 11 ans, se perdra d’homme en homme. Un livre qui secoue. Je n’ai rien lu de si frappant et époustouflant depuis les romans de Dostoïevski.
Xavier Murer


ImageLa nuit de Géronimo
, Dominique Sylvain (Viviane Hamy, 2009)
« La nuit de Géronimo » appartient à cette catégorie de polar qui capte l’attention du lecteur dès les premières pages grâce à cet art de nous faire vite pénétrer dans l’histoire et son décor. Les craintes de l’orpheline Philippine gagnent vite par contagion notre cerveau. Un email mystérieux vient réveiller la mort de son père survenue 22 ans auparavant, « GERONIMO N’A TUE PERSONNE, MAIS QUI A TUE GERONIMO ? »
L’auteur reprend un de ses personnages récurrents, Louise Morvan, détective davantage spécialisée dans la filature pour malversation ou adultère. Opiniâtre, elle ne lâchera pas le morceau pour dénouer l’écheveau et mettre à jour les complexes relations familiales mâtinées d’enjeux financiers colossaux. Elle devra faire fi des préventions et des accusations de ses amis du commissariat et traverser un monde où se croisent anciens du KGB, mafias russes et cartels colombiens. Le récit est admirablement structuré sans superflu tout en restant dans le vraisemblable pour nous faire mieux vivre la réalité de l’enquête. Le dénouement ou plutôt les dénouements arrivent comme un bon bouquet final. Dominique Sylvain, sans tomber dans la dénonciation écologique, nous alerte sur les dangers des OGM (comme tout bon livre, il me donne envie de commencer un autre livre, “La guerre secrète des OGM” de Kempf).
La romancière excelle dans la peinture de ses personnages, on vit, peine ou craint le pire avec eux. Les interactions sont bien orchestrées. Un bon roman qui donne envie de découvrir davantage la plume prolifique de cette Française qui a élu domicile à Tokyo.
Xavier Murer


ImageA Marana
d'Hélène Duffau (Ed. TME, 2009 ).
Il s'agit d'une affaire de mœurs des campagnes du temps du second empire : pendant la plantation de la grande forêt des Landes, des jeunes femmes disparaissent, enlevées par des brigands.
Si j'ai parfois été lassé par la lourdeur de considérations rationalistes ou écolo scientistes (elles sont d'époque, j'entends bien), j'ai apprécié l'univers marécageux au propre et au figuré, insalubre et un peu flou, ainsi que l'originalité d'une sensibilité féminine à la condition de femmes victimes d'alors.
Une conquête se gagne. Après une incubation de rigueur, j'ai été pris par l'écriture originale. Ce devrait être un pléonasme, mais ne l'est plus aujourd'hui où la pensée unique engendre aussi des formes uniques d'expression. Cette écriture passe par-dessus toutes concessions au goût, bon ou mauvais de notre temps, pour développer un phrasé personnel exigeant où la froideur du classicisme finit par s'enflammer dans une musique obsessionnelle.
Ceci sans oublier le thème et toute l'information qui accompagne son récit : le développement de la forêt landaise sous l'empire du capitalisme (du Second Empire), avec des "faits divers" du temps et du lieu, tous traités avec sérieux et opportunément, et non pas comme lorsque des cadavres sont pris comme exquis et que des rêves troubles font plutôt florès pour divertir au lieu de réfléchir.
Il n'y a pas d'énigme à proprement parler, l'affaire étant subodorée dès le début. Encore moins de spiritisme ou d'irrationalisme ou même de je ne sais quel machiavélisme international... Mais quelle authenticité, à côté d'une littérature populaire formatée !
Et si, en notre temps de dictature de genre ou de chiffre de vente, l'originalité était aussi une valeur ?
Francis Pornon


ImageLe cinquième clandestin

Marin Ledun /, La Tengo Editions (2009)
La série Mona Cabriole c’est un auteur par arrondissement parisien, une intrigue polar, et du rock. Avec Le cinquième clandestin, Marin Ledun remplit le contrat.
Rue Mouffetard, un soir, une jeune femme noire se jette par la fenêtre avec un bébé dans les bras. Encore le geste de désespoir d’une sans papiers. L’explication paraît trop simple à Mona Cabriole, journaliste à Parisnews qui décide de creuser un peu. Pour ce qui est de creuser, elle va être servie, elle va même creuser plus qu’elle ne le souhaiterait et mettre à jour un trafic bien sordide.
Du solide pour cette enquête de Mona Cabriole que Marin Ledun promène dans et sous le V° arrondissement. Enquête rythmée par la musique punk, illustration décalée et bien trash de la très touristique rue Mouffetard, détour (en forme de clin d’œil à Tardi ?) par le jardin des plantes. Ajoutez à cela, un affreux infect, et un coup de projecteur sur le traitement que nous réservons aux immigrés, avec ou sans papiers.
Noir, rock et efficace. Avec ce roman, Marin Ledun assure un 10 aux figures imposées. Pour l’instant je ne l’ai encore jamais lu dans ses figures libres, je pense que je ne vais pas trop tarder …
Jean-Marc Laherrère


ImageComptine en plomb
, Philippe Bouin (Archipoche N°100, 2008).
A trois mois de la retraite, le commissaire Gallois qui a été parachuté à Calais, est devenu un homme aigri. Nous sommes en 1965 et comme il est d’origine pied noir il n’accepte pas d’avoir été rapatrié en métropole. Dans le Nord de la France qui plus est. Il aurait été muté dans le Sud, ses sentiments auraient été les mêmes mais il ne veut pas se l’avouer. C’est dans ce contexte qu’une enquête va l’accaparer et lui permettre de mettre en avant son esprit calculateur, manipulateur, jouant avec ses interlocuteurs comme s’il participait à un tournoi de jeu d’échecs mental, des joutes verbales qui déstabilisent tous ceux auprès desquels il est amené à converser. Dans une cour retirée d’un café, un gallodrome, où se déroule un combat de coq, Pigeon, un habitué, est retrouvé poignardé ainsi que son gallinacé, et la main du cadavre humain tient une figurine en plomb, réplique d’un poilu fabriqué par Mignot, un spécialiste dont les œuvres sont cotées auprès des collectionneurs. L’arme, de valeur elle aussi, est un couteau pour découper le gigot en argent. Pour Gallois, l’assassin n’est pas un simple péquin, mais il est à chercher du côté des notables de la ville. Il le démontre brillamment auprès du chargé de mission du sous-préfet. P’tit Bosco, qui doit son surnom à sa bosse, déclenche un charivari monstre dans le bar. Sa Marinette vient de le quitter et, complètement ivre, il accuse le défunt, dont il ignore la mort, de le cocufier. Sa certitude, il la tient d’un soi-disant ami qui aurait colporté un ragot. Alors en colère il aurait tabassé Marinette avant qu’elle s’enfuie et qu’il noie sa rage dans l’alcool. Il est embarqué au poste de police mais Gallois pressent que le coupable est ailleurs. Une deuxième victime est découverte, la sœur de Pigeon, abattue par une arme à feu. Sur les lieux du massacre une autre figurine en plomb est retrouvée de même que l’arme du crime : un fusil Granger, arme de collectionneur. Les crimes de sang s’enchaînent, Gallois persiste dans son idée. Julie Pilowski, journaliste pleine d’avenir, mène sa propre enquête, et les papiers qu’elle écrit n’ont pas forcément l’heur de plaire dont notamment à sa direction. Faut que le journal se vende, alors elle est obligée de se plier aux desideratas de Gallois et de sa hiérarchie. Si P’tit Bosco est dans la ligne de mire de Gallois, un autre personnage l’est aussi, Dalquin, brocanteur, qui aurait pu détenir dans le temps les objets incriminés et à qui on les aurait volés dix ans auparavant. Les notables regrettent tout ce tapage, qui pourrait nuire à l’implantation d’une entreprise britannique dirigée par Harold Wyatt, dont la femme Marie d’origine française, est atteinte d’une étrange maladie consécutive à un accouchement difficile. Entre Marie et Julie s’établit une amitié sans arrière pensée.
Dans le Calais de 1965 jusqu’à celui d’aujourd’hui, passant par 1954 et 1945, Philippe Bouin nous entraîne dans les arcanes d’une ville mais surtout d’une société divisée entre les notables et le petit peuple sur fond vengeance. Prenant pour échafaudage une histoire machiavélique, l’auteur nous propose en toile de fond un retour arrière sur les événements de l’époque : l’arrivée des Pieds-noirs en métropole, forme de migration forcée et mal vécue aussi bien par les rapatriés que par les autochtones, la période électorale de la première présidentielle au suffrage universel, Sangatte qui ne connaissait pas encore les turbulences subies ces dernières années, les souvenirs toujours prégnants des affrontements meurtriers de la dernière guerre mondiale, sans oublier ces démonstrations indécentes qui peuvent marquer les souvenirs d’un enfant confronté au cynisme des adultes. L’épilogue en deux paliers nous propose la double version des procédés utilisés pour endormir la bonne conscience de tout un chacun avec un diabolisme que l’on peut qualifier d’amoral. Mais compréhensible. Enfin l’emploi de ce patois du Nord, le Chti popularisé par Dany Boon, et de métaphores peut-être utilisées dans le Calaisis, donne une touche particulièrement savoureuse à ce roman. Par exemple : Blond comme du beurre frais… ce qui nous change des sempiternels épis de blé depuis longtemps glanés.
Paul Maugendre
     

 

 
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