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Je viens de lire - 2eme semestre 2010


ImageSoupe tonkinoise - Jan Thirion, TME (2010).
La collection Noire d’histoire des éditions TME nous a déjà offert l’excellent Rendez-vous au 10 avril de Benoit Séverac. Jan Thirion contourne légèrement la ligne éditoriale (qui s’intéresse à des romans noirs historiques mettant en avant des régions de France) en nous proposant sa Soupe tonkinoise qui se passe dans une partie du monde qui fut, un temps, annexée par notre beau pays.
Hanoï 1910. La vie est belle pour le colons français, moins pour les indigènes … Depuis quelques mois les corps décapités de jeunes femmes, souvent des prostituées, sont retrouvés le matin dans la rue. Les autorités françaises s’en foutent. Des morts sans importance. Par contre, quand le lieutenant Lamourette n’apparaît pas à la fête d’anniversaire de son supérieur, le colonel Manchecol, et que chez lui on trouve ses boys blessés ou tués, la grande muette s’inquiète. Et charge l’ex gendarme Hélie Auguste Thirion de retrouver le beau militaire, mais surtout, sans faire de vagues. Bien entendu, des vagues, il va y en avoir, et des grosses. 


Commençons par le style et le parti pris de l’auteur. Comme dans ses romans précédents, il installe dès l’abord une distance entre le lecteur et les personnages. Impossible de s’identifier à cet enquêteur, impossible de l’aimer ou de le détester, de le mépriser ou de le plaindre. C’est voulu, Jan Thirion ne veut pas d’empathie (du moins s’il n’a pas changé de point de vue depuis la dernière fois où nous avions échangé sur le sujet). On aime, ou pas, mais on ne peut que reconnaître que ce choix est assumé, et parfaitement cohérent tout le long de son œuvre.  
L’intrigue, comme toujours chez Jan Thirion, est bien menée. Et sur le fond, cette Soupe tonkinoise est une bien belle reconstitution historique. Peu à peu la cruauté, l’arbitraire, l’absurdité, l’injustice de ce régime colonial sont révélés, sans jugement, juste en exposant des faits, en racontant des histoires. Et le lecteur effaré (effaré quand il ne savait trop rien de cette colonisation lointaine, comme moi), découvre les petites et grandes horreurs quotidiennes que devaient subir les habitants.  
Jan Thirion / Soupe tonkinoise, TME (2010).  
PS. Si Jan passe par ici, il pourra peut-être nous dire si le patronyme de son héros est un hommage à un lointain parent …  
PPS. Il est passé et m’a répondu ceci : « quand au personnage, il est inspiré de mon grand-père, d'où le patronyme conservé »
Jean-Marc Laherrère


ImageJeux d’enfants
, Jonathan Trigell, Série Noire
Premier roman de cet auteur britannique qui vit présentement en France.
On ne sort pas de ce roman sans avoir réfléchi, sans s’être posé quelques questions, sans avoir pris position.
On ne peut pas lire le premier roman de Jonathan Trigell comme on lit un autre polar.
Le crime a déjà eu lieu. Le criminel a déjà subi sa sentence. L’enquête est terminée depuis bien longtemps. Il n’y a plus de policiers dans l’histoire.
Mais quel roman !
Deux personnages principaux :
Garçon A, 9 ans, a commis un crime effrayant que l’on découvrira tout au long de l’histoire; Jack est un jeune homme de 24 ans qui sort de prison. Deux personnages, la même personne.
Jack sort de prison après avoir vécu l’enfer des centres pour enfants et les prisons pour adultes. Dans un aller-retour entre le passé et le présent, Trigell nous raconte l’histoire de ce crime affreux et la réinsertion sociale d’un criminel que l’on a identifié  comme un monstre. À 9 ans …
L’auteur réussit tout à fait à nous amener à une réflexion sur cet enfant de 9 ans  ou sur celui qui est resté un enfant, même à 24 ans.
Oui mais, comment réagirions-nous si c’était vrai, s’il venait travailler avec nous, s’il était en amour avec notre fille ?
Quelle réinsertion ! L'auteur aborde les principaux enjeux de ce phénomène: le pardon social, la presse à sensations, la culpabilité juvénile et l’impact de la famille sur la criminalité infantile. Malgré l’effroyable frayeur du crime commis, le lecteur s’attache au personnage principal.
Vous ne pourrez rester insensible à l’histoire et à ses personnages.
De plus, la construction même du roman favorise l’intérêt. On ne recherche pas un criminel ou une victime; on essaie de découvrir un crime et ses impacts.
"Jeux d'enfants" est un véritable roman à caractère social, un roman de réflexion. Sa lecture vous amènera tout naturellement à un questionnement personnel et ce, sans vous priver d'un excellent moment de lecture.
À lire absolument….
Pour votre information et pour protéger le contenu de votre portefeuille, ce roman a été publié en poche chez Folio.
Richard Migneault


ImageLe souffle de l’ogre
, Brigitte Aubert, Fayard/Noir (2010).
Le Petit Poucet, Peau d’âne, Le chat botté, Blanche neige, l’Ogre, La belle au bois dormant, Hansel et Gretel … Vous connaissez tout ça, bien entendu. Du moins, vous croyez le connaître … Et comme vous êtes des gens cultivés, intelligents, au courant, vous savez bien ce qu’il y a derrière. La psychanalyse des contes de fées et tout le tintouin. Enfin, disons que vous croyez que vous savez.
Parce que Le souffle de l’ogre de Brigitte Aubert va faire voler en éclat vos certitudes et vos cauchemars pastel. Dans un grand éclaboussement de sang, de tripe, d’horreur … et de rire.
Le petit Poucet est Sept, septième d’une fratrie qui n’a été élevée que dans le but de vendre les enfants en pièces détachées. Sept a échappé à son père, grâce aux conseils de Un, sourd, muet, aveugle, contrefait, mais pas idiot. Sept et Un ont un but, le port, pour échapper à cette contrée ravagée par la guerre, livrée aux soudards sanguinaires et à la folie destructrice du Seigneur. Un Seigneur dont la fille, Blanche, se cache dans une cabane de nains, pour échapper à la vengeance de la Reine, aussi sanguinaire que son époux. Ils croiseront aussi une Infante vêtue d’une Peau d’âne qui s’est échappée du lit de son père, un ogre serial killer pédophile, un jeune escroc félin, souple et meurtrier comme un chat, et quelques autres personnages que vous reconnaîtrez …
Un petit conseil, oubliez le Prince (charmant comme il se doit) réveillant la Belle après avoir combattu le dragon, oubliez les nains sifflotant … Ici on n’est pas chez Disney. Cherchez plutôt du côté de Jérôme Bosch. Bosch et son Enfer, sa cruauté. Ici la guerre est sale, très sale, la folie atroce, la misère transforme les hommes (et les enfants) en bêtes. Ici pas de gentils. Les gentils ne survivraient pas deux minutes. Ici pour survivre il faut être dur comme le roc.
Et pourtant. Et pourtant, une certaine fraternité va naître entre les fuyards, l’idée que l’on ne peut s’en sortir qu’ensemble, et que si l’homme est capable des pires atrocités, on ne perd pas non plus forcément chaque fois qu’on décide de lui faire confiance.
Et surtout, il y a la jubilation, immense, à découvrir, à la fois horrifié (sincèrement horrifié) et amusé, comment Brigitte Aubert va détourner le conte en « se contentant » d’expliciter ce que les contes ne font que suggérer. On sent qu’au-delà de l’horreur, réelle, du récit, l’auteur s’est beaucoup amusé à mettre en scène ce grand guignol, et elle a parfaitement su faire passer dans son texte à la fois l’amusement et l’horreur.
A lire, pour rire d’horreur. Ames trop sensibles s’abstenir …
Jean-Marc Laherrère


Image« Les lieux sombres », Gillian Flynn, Sonatine Editions (février 2010)
J’ai envie de parler de deux romans, qui bien que différents renvoient tous deux vers une question intéressante : pourquoi le rôle de victime ferait automatiquement de vous une personne sympathique ?
Sonatine Editions démontrent actuellement une grande perspicacité dans ses choix et certaines grandes maisons devraient bien en prendre de la graine. L’année dernière avait été marquée par « Seul le silence » de R.J. Ellory. Excellent livre plébiscité et récompensé ce qu’il faut.
Aujourd’hui, j’ai envie de signaler la récente sortie (février 2010) de « Les lieux sombres » de Gillian Flynn. Il n’y a pas eu un « buzz » énorme autour de ce roman, et pourtant il mérite tout particulièrement l’attention.
L’héroïne : Libby Day, est dépressive et déprimante : paresseuse, sale, mesquine, jalouse, parano et j’en passe. Sa mère et ses deux sœurs aînées ont été assassinées vingt ans plus tôt par son frère de seize ans, et de ce drame, elle a fait son fond de commerce. Les années passant, ça ne rapporte plus trop, et la voici à sec. Elle accepte alors l’invitation d’un « murer club » où des tarés, fascinés par les grands affaires criminelles, n’ont de cesse de lui expliquer qu’elle a tort. Non, le responsable de la tragédie n’est pas ce frère, qu’elle a toujours refusé de voir en prison. Qui ? Pourquoi ? Comment ? Alors que Libby avait rangé ces questions sous les poussières de la certitude, la voici qui se met à la recherche des témoins d’alors.
L’Amérique dans laquelle on la voit évoluer est moche, crade, triste, minable.
La construction du roman entretient à merveille le suspens : on suit Libby dans ses doutes et ses interrogations, on suit le quotidien, minute par minute, de sa famille ce jour-là, on découvre la vraie personnalité du frère opportunément sataniste.
La fin n’a rien d’un happy END, et si Libby trouve des réponses, ça ne la rend guère plus gracieuse ou aimable.
Un excellent roman qui mérite toute l’attention des lecteurs éclairés. (483 pages, 22 €).
Jeanne Desaubry


ImageCe que savent les morts
, Laura Lippmann, Seuil (2009)
Un peu plus loin dans ma pile, la sortie en poche (Points Policiers) d’un livre édité il y a juste un an au Seuil : « Ce que savent les morts » de Laura Lippmann.
Quoi de plus horribles pour des parents que la disparition d’un enfant ? Il y a pire : la disparition de vos deux enfants. Enquête, panique, le temps qui passe et la vie qui s’effondre. Où sont-elles ? Mortes, vivantes ? Qui les a enlevées ? Pourquoi ? Pire : pour leur faire quoi ?
Mais… les choses ne sont jamais ce qu’elles paraissent être. La mère parfaite s’envoyait en l’air au moment du drame, le père est un cinglé qui brûle de la bouse de vache en priant assis en tailleur. Alors ?
Vingt ans plus tard, cette disparition a ravagé la vie de tous ceux qui ont été touchés. Aussi quand réapparaît une des deux victimes, il n’y a pas que de la joie. Des questions, beaucoup de questions, des doutes, et le réveil d’une souffrance sans fin.
Qui a réapparu ? Est-elle vraiment celle qu’elle prétend? Si non pourquoi mentirait-elle ? Or elle ment, tout le temps, pour tout. Elle vole, elle triche, elle abuse des autres. Que cache-t-elle ? Qu’est-ce qui a pu arriver à cette femme pour qu’elle soit si répugnante de duplicité permanente ?
Roman du doute, roman jouant avec une grande subtilité sur le passage du temps, « Ce que savent les morts » ménage un suspens intelligent et terriblement efficace. Si, là aussi, la victime n’a rien de sympathique, on ne peut s’empêcher de souhaiter fort, très fort, que la vérité vienne calmer la trop grande brûlure du doute.
Ces deux romans ne jouent pas sur l’empathie. Ils fonctionnent grâce à une construction irréprochable. La vérité, une vérité, se trouve distillée au compte-gouttes et les études de personnages sont d’une subtilité particulière. Les auteurEs jouent toutes deux sur les infinies nuances de la vérité : la vérité vraie, la vérité approchée, la vérité fantasmée… La fausse vérité à laquelle tout le monde choisit parfois de croire par commodité, par lâcheté…
Est-ce un hasard si ces deux romans de la subtilité sont aussi des romans féminins ?
Jeanne Desaubry


ImageMacadam Blues
, Léo Lamarche, Editions Coups de tête (avril 2010)
Il était parti de chez lui pour échouer à Paname où il espérait rencontrer son avenir et non pas le fond sans fond d'une shooteuse de " Black Shit ", billet pour un ultime trip. Et pendant qu'il zonait dans les rues anonymes de la ville, entrecroisant parfois la mort, dans l'ombre le complot se tramait, le complot des esclavagistes post modernes adeptes de l'éradication sournoise, seule à même d'asseoir leur pouvoir.
De squat en pseudo mansarde minable, de parking gore en courette intérieure, sa trajectoire le conduisait tout droit au plus profond de l'égout, là où les membres se brisent.
Est-il vivant? Est-il mort ? Qu'importe puisque le futur ne lui appartenait plus.
Si Léo Lamarche a également publié plusieurs livres pour enfant, ce " Macadam Blues " ne relève pas de ce genre.
Plus noir que noir, ce court récit nous entraîne au cœur d'un monde où plus personne ne traîne de fêlures tant la brisure des êtres y est immense. Ecrit comme on se drogue, chaque phrase suinte sa dose d'acide. A croire que Léo Lamarche a tricoté ce récit à l'aiguille, celle d'une seringue qui aurait injecté, en intraveineuse, des mots sans espoir aux feuilles blanches !
Luis Alfredo


ImageLa descente de Pégase
/ James Lee Burke (Pegasus Descending, 2006, trad. de l'américain par Patricia Christian. Rivages/Thriller, 2010)
Dave Robicheaux...
...cuvée 2010. On connaît la maison, et James Lee Burke fait toujours preuve d'un grand savoir-faire. Après Jésus prend la mer, c'est donc le petit Jésus en culotte de velours !   
Robicheaux, toujours adjoint du shérif de la paroisse d'Iberia, a plusieurs affaires sur les bras : un vagabond vraisemblablement percuté et tué par une voiture, une étudiante pleine d'avenir et d'entrain retrouvée morte dans un terrain vague et dont le suicide ne fait guère de doute, et la fille d'un vieil ami - mort sous ses yeux lors d'un braquage en Floride, au début des années 80 - qui passe son temps à arnaquer les casinos du coin, établissements qui renvoient tous vers Whitey Bruxal, un gangster de Miami venu s'implanter en Louisiane et d'ailleurs susceptible de pourvoir aux ambitions politiques de quelques huiles.
Au croisement de ces trajectoires se trouve un certain Bello Lujan, un truand du cru qui s'est fait tout seul, comme on dit, mais qui aurait peut-être mieux fait de demander de l'aide.
Encore une fois, Robicheaux va devoir faire preuve d'une sacrée dose d'obstination, voire d'imprudence, pour découvrir le fin mot de l'histoire.
On pourrait raisonnablement s'attendre à quelques baisses de régime de la part d'un écrivain qui publie au moins un roman par an. Il n'en est rien : jamais ce rythme métronomique ne donne l'impression d'une mécanique froide, tant Burke donne à chaque fois le meilleur de lui-même et creuse le puits de ses obsessions, tant on est attaché à ses personnages et à son univers à la fois brutal, poétique, sensuel.
Que dire de plus qu'on n'ait déjà dit de Burke/Robichaux ?
Une fois encore, Burke fait preuve d'une grande maîtrise du rythme, des dialogues et de la narration.
Une fois encore, on trouve de très beaux personnages secondaires, que ce soit l'éternel complice Clete Purcell - qui prend encore un peu plus d'ampleur -, le shérif Helen Soileau ou même... Tripod, le raton laveur vieillissant de la maison ! On fait aussi un peu plus connaissance avec Molly, l'ancienne religieuse rencontrée dans L'emblème du croisé et qui partage désormais la vie de Robicheaux.
Une fois encore, l'écriture est superbe, et si son lyrisme bucolique peut en agacer certains à la longue, ce que je peux comprendre, il faut reconnaître qu'il évoque de façon magnifique la Louisiane et de ses paysages.
Une fois encore, il s'agit d'une  variation autour des mêmes thèmes "burkiens" - la violence que chacun porte en soi, qui nourrit et dévore à la fois ; le cynisme des puissants ; les outrages infligés à la Louisiane... - bien que La descente de Pégase soit moins crépusculaire, moins imprégnée de mélancolie que les précédents opus, et notamment Dernier Tramway pour les Champs-Elysées.
Burke, c'est une voix qu'on aime écouter et réécouter, la chronique d'un monde en mutation, la
complainte du vieux Sud et celle des hommes de bonne volonté.
Vivement la cuvée 2011.
Jean-Marc a aussi beaucoup aimé, et donne quelques explications sur le titre du livre.
Yann Le Tumelin


ImageSang pour sang
, Gipsy Paladini.Transit, 2010
Voici un premier roman qui ne vous laissera pas indifférent !
J’ai entendu parler de Gipsy Paladini,  pour la première fois, sur Facebook; charmante personne, ses lecteurs et «amis Facebook» étaient dithyrambiques à son égard. Une demande d’amitié et quelques «recherches googlesques» plus tard, je me rends compte que cette auteure a lancé son livre au Salon du Livre de Montréal, édité par une maison québécoise mais qu’elle habite à Paris. Quelques échanges de courriels et tout gentiment, quelque temps plus tard, je reçois son livre par courrier postal.
Je l’avoue, même si certains pourraient penser que cela influencerait mon jugement, ma critique ou mon objectivité: Gipsy Paladini est une personne extrêmement gentille et une écrivaine tout à fait diabolique ! Parler de la vie de Gipsy, la gitane, c’est partir pour tout un cours de géographie: grande voyageuse, ouverte sur le monde, citoyenne de l’Univers, on comprend vite d’où viennent les sources de sa créativité. Je vous invite donc à lire sa propre prose biographique sur son site personnel.  !
«Sang pour sang» est un formidable thriller, un roman policier très bien construit, une intrigue très bien ficelée et surtout, une histoire alimentée par une extraordinaire imagination qui vous surprendra tout au long de votre lecture. Ce premier roman de Gipsy Paladini est plein de promesses; j’ai adoré son style d’écriture, crue, avec une construction romanesque en spirale qui vous transporte de page en page dans un tourbillon de plus en plus rapide vers une finale imaginative, surprenante et pleine de rebondissements.
Comme tout bon polar, le début du roman assemble tous les ingrédients avant l’achèvement du plat final: un personnage absolument fascinant (j’y reviens tantôt ...), des personnages secondaires vrais et complexes, des meurtres crapuleux et une galerie de coupables tout à fait crédibles. Durant toute la première partie, l’auteure agence tous ces ingrédients d’une façon tout à fait diabolique.  Un fait ici, une phrase là, un indice laissé au hasard de notre lecture, une information qui explose sous nos yeux mais jamais avant le milieu du livre, le lecteur ne se doutera de la direction que prendra l’enquête. Alors, à un certain moment, l’enquête prend une tournure imprévisible et là, le doigt du lecteur doit s’ajuster à la vitesse de l’œil pour tourner les pages aussi vite qu’il le peut. Attention, ne commencez pas la seconde partie du roman au lit ... car, la nuit blanche sera le salaire que vous devrez payer pour votre plaisir de lecture.

Et cette enquête est menée par un des policiers le plus immonde du monde littéraire: alcoolique, amateur de putes, mauvais mari et affreux père, ami infidèle: «C’est toi qui vit comme un cliché de flic, mal habillé, mal rasé, alcoolique, névrotique, qui pue la sueur et la pute dès le matin.» Aimable, n’est-ce pas ? Et une autre, pour ajouter au charmant portrait de ce policier quand même très attachant: «Sur les photos, à côté des suspects ou des inculpés, c’était toujours lui qui paraissait coupable.» Oui, Alan Seriani est un être abject, un sans-cœur évident, un écorché de la vie capable de s’arracher la pelure lui-même mais, par pitié peut-être ou par compassion, il devient parfois attachant dans son malheur, dans son mal de vivre et dans ses bourdes à répétition.
L’histoire, riche et complexe, commence par la découverte, dans une chambre d’hôtel, du corps d’un inconnu, affreusement mutilé; aucune identité, une histoire de réservation annuelle par un client discret et peu bavard. L’inspecteur Al Seriani se voir confier l’enquête avec l’aide d’un jeune policier, David Goldberg, un personnage sympathique et central dans le développement de l’intrigue. Quelque temps plus tard, découverte d’un deuxième cadavre avec des mutilations assez semblables ... et des gestes médicaux ... pas toujours thérapeutiques ! Ces deux policiers mèneront l’enquête de façon bien particulière jusqu’à ce qu’un événement majeur vienne perturber le cours de l’enquête et nous amène, alors, vers des chemins inconnus et forcément tortueux.
Ce revirement de situation est tout à fait inattendu, surprenant mais tout de même dramatique et crédible. L’auteure nous trace un décor sombre, une histoire intrigante, parsemée de suspects, de mobiles et d’indices habilement agencés pour déconcerter le lecteur. Pendant les derniers chapitres, l’auteure lance son lecteur dans la découverte de l’assassin comme une boule dans un jeu de «flipper» (billard électronique); et on passe, à vitesse grand «V», d’un suspect à l’autre, tout en se demandant, au fil des pages si celui-ci sera le bon, si notre intuition n’a pas encore fait défaut.
Voilà, je ne peux en dire plus car je pourrais révéler des éléments qui pourraient gâcher votre lecture.
Voici quelques extraits pour vous mettre en appétit:
«Il avait beau vouloir se voiler la face, il savait que c’était de la jalousie. Al était jaloux des amants de Sheila. Il était jaloux des clients d’une pute ! Pathétique. Il ne put s’empêcher de rire de lui-même, rire qui s’enraya aussitôt dans sa gorge.»
«Lorsqu’il sentit le canon glacé du revolver sur son front, il ne dit pas un mot.
Il ferma les yeux et pria pour que ce fût rapide.»
«Tu vois l’ironie du sort, Al. Si je ne t’avais pas rencontré ce soir-là, je serais devenue un pute, et du coup, j’aurais peut-être passé plus de temps avec toi.»
«La vie paraissait autrement plus triste sans alcool. La seule différence, c’est qu’apparemment les gens vous appréciaient davantage. À bien y réfléchir, on y perdait au change.»
«On te donnerait de l’or, tu en ferais de la merde.»
En conclusion, je me permets de vous recommander cette excellente lecture pour passer de très bons moments. Amateurs de polars et de romans noirs, procurez-vous "Sang pour sang", ce premier roman de Gipsy Paladini; vous assisterez aux premiers pas d’une écrivaine de talent, dans une première production qui a ses défauts mais qui se révèle passionnant et surtout très distrayant. L’auteure a un style accrocheur (certains disent «américain»), moi je dis qu’elle a tout simplement le talent et l’imagination pour nous raconter de très bonnes histoires et que j’attends son prochain livre avec beaucoup d’impatience.
Bonnes lectures !
Richard Migneault


ImageLa Frontière
, Bard Patrick, Ed. du Seuil.
Patrick n’est pas de ceux qui écrivent sans quitter la chambre. Avec son épouse, Marie-Berthe Ferrer, il arpente l’Amérique Latine depuis de nombreuses années. Reporter et photographe, il court le monde à voir, à photographier et à écrire, sans oublier de s’intéresser vraiment aux autochtones (il mène un travail sur l’eau en Amazonie). Ses œuvres ont été acquises par plusieurs musées et collections privées. Si certains peinent longtemps avant une reconnaissance, son talent à lui éclata dès ce premier polar qui, publié en 2002, obtint plusieurs prix. Confirmé par la dizaine de romans qui suivirent, ce coup d’essai donna le tableau le plus original et le plus émouvant sur les mexicains à la frontière des States. Une enquête qui tourne au roman de la route, chargée d’une émotion de photographe : « Il fut distrait à ce moment précis par le disque sanglant qui émergeait d’une lointaine bande de nuages, au large. /Difficile de s’imaginer la violence du sort des clandestins qui, ailleurs sur la frontière, cherchaient à passer aux États-Unis. » L’hispanisant voyageur a pêché lui-même l’information sur le vif. Elle est parfois criante, bien au-delà de l’imagination souvent indigente de certains plumitifs cherchant à singer les auteurs yankees. Ainsi cette image de cholos (voyous) incarcérés à la prison d’état de Ciudad Juárez : «  Tous avaient au creux de la main, entre le pouce et l’index, les trois points symboliques communs aux gangs, qu’ils fussent Chicanos aux Etats-Unis ou Mexicains à Juárez  […] Les surnoms des cholos étaient tatoués à la base de leur nuque, sous les cheveux brillantinés, plaqués sur le crâne par un filet […] qui arboraient une larme tatouée au coin de l’œil, le signe de reconnaissance des taulards.» Et, après la description, cinq mots laconiques : « À longue peine, grande larme. »
Francis Pornon


ImageL'été tous les chats s'ennuient
, Philippe Georget, éditions Jigal Polar (2009) 340 pages
L'été tous les chats s'ennuient est le premier roman de Philippe Georget, édité par Jigal Polar.
Il faisait partie de la sélection printanière du Prix SNCF du polar et s'est même depuis ma lecture brillamment qualifié pour la finale.
Résumé
L'été arrive à Perpignan, et avec lui son lot de touristes, venus des quatre coins de l'Europe.
A l'occasion de sa promenade quotidienne sur la plage d'Argelès, un campeur retraité découvre le corps mutilé d'une jeune Hollandaise. Une autre Néerlandaise disparaît dans la foulée. Il n'en faut pas plus pour que les journaux commencent à évoquer la présence possible d'un serial killer dans la région. Voilà de quoi occuper les policiers perpignanais, pour qui l'été est souvent synonyme d'ennui et de routine. L'enquête sur la disparition inexpliquée est donc confiée à Gilles Sebag et à son équipe, lesquels devront vite remonter la piste de la jeune femme pour espérer enrayer la série...
Mon avis 
« Sebag marchait dans les rues de Perpignan. Il surplombait la Basse. La petite rivière sagement canalisée dans le centre-ville coulait en contrebas de la chaussée. Ses quais engazonnés invitaient au repos mais ils étaient inaccessibles au public. Plantés sur la pelouse, des lauriers roses, blancs et rouges lançaient leurs fleurs aux couleurs vives jusqu'au trottoir.
Sebag était satisfait : il avait trouvé un portable qui faisait aussi téléphone. Il avait dû batailler ferme avec le vendeur mais avait fini par obtenir un modèle sans trop de gadgets. »
L'intrigue, sans être inouïe, est plutôt bonne : l'enquête progresse certes tranquillement, mais maintient un niveau de suspense plus qu'acceptable.
La grande richesse de ce premier roman est surtout à aller chercher du côté du contexte et des personnages. Philippe Georget vient tout juste d'élire domicile dans le Roussillon. C'en est presque difficile à croire tant il semble connaître la région catalane. Il y balade en tout cas le lecteur comme personne, pour son plus grand plaisir. Le soleil, la nature, le Canigou, tout y est, avec même quelques échanges en catalan en prime.
« Ils avaient déjà beaucoup discuté du travail de Gilles pendant leur randonnée. Sebag aimait bien faire le point avec son épouse sur les cas qui lui posaient problème. Pour qu'elle comprenne, il lui fallait tout ré expliquer, reprendre l'affaire du point de départ, n'omettre aucun détail. En relatant les faits pour Claire, il se mettait à les appréhender lui aussi avec un regard neuf. Souvent cela l'avait amené à remettre en cause des éléments considérés trop vite comme acquis par toute l'équipe. Car l'esprit critique s'émoussait vite à mesure que l'enquête progressait. Surtout lorsque l'on tenait une piste, voire un suspect. L'instruction à charge et à décharge était la plus grande fumisterie de la justice française. Thèse, antithèse, foutaise... »
Autre grand point fort de ce roman, les personnages, et tout particulièrement celui de Gilles Sebag. On croise souvent dans les polars des super policiers qui travaillent pour ainsi dire 24h/24 et 7j/7, qui n'ont aucune vie personnelle et ne vivent que pour leur métier. Heureusement, il se trouve des auteurs à nous proposer des policiers simplement humains et Philippe Georget est de ceux-là. Sebag aime sa femme et ses deux enfants. Il s'ennuie souvent au boulot et pense à eux dans la journée, attendant avec hâte la soirée ou le week-end pour les retrouver. Leur couple va bien, mais ces derniers temps, il trouve Claire plus distante et commence à se poser des questions... L'homme a ses doutes, ses failles, une vie de famille... et ça fait du bien.
Autre chose que j'ai appréciée dans ce roman : de temps en temps, Philippe Georget s'amuse bien avec les proverbes et ça donne ça :
« Ses condamnations, dont celle pour violence, signifiaient qu'il n'était pas un doux agneau, mais de là à faire de lui automatiquement un meurtrier... Qui casse un oeuf ne tue pas forcément un bœuf. Encore moins une jeune femme. »
Ou encore
« Comme disait le proverbe : tel est épris qui croyait prendre. »
Philippe Georget nous offre avec L'été tous les chats s'ennuient un bien agréable moment de lecture. Ce premier roman abouti – il a déjà été plusieurs fois récompensé – ne devrait pas avoir de mal à plaire à un large public et laisse augurer pour son auteur une belle carrière dans le polar. Les lecteurs du Prix SNCF du polar ne s'y sont pas trompés, en qualifiant ce roman pour la finale de la 11e édition.
Hoel Maleuvre-Gourmelon 


ImageSarko et Vanzetti
, Seguei Dounovetz, Le Poulpe n° 267 - Éditions Baleine – 2010
Redevenues indépendantes fin 2008, les Éditions Baleine ont relancée la fameuse collection « Le Poulpe » qui, aux mains du précédant propriétaire (Seuil/La Martinière) était en léthargie, avec des publications très irrégulières. La nouvelle équipe semble avoir pu retrouver un rythme régulier de parutions tout en attirant toujours des plumes confirmées du  polar français.
Si dans la période chaotique qui précède, le cahier des charges, la « bible », définissant les limites et les récurrences du Poulpe et de ses obsessions (tel que conçu par les pères fondateurs de l’époque Jean-Bernard Pouy), ne fut plus toujours respecté, voire même transgressé dans des directions opposées à l’esprit et la lettre  de la fameuse « bible », le roman de Serguei Dounovetz renoue totalement avec les intentions présentes à l’origine de la série.

Dans Sarko et Vanzetti, Gabriel Lecouvreur est directement mêlé à la lutte sociale pour la survie des 300 ouvriers d’une usine de composants d’armement lourd, la Sarkophage, que le patron veut délocaliser loin, très loin. Désespérés, les ouvriers ont monté d’un cran leurs menaces : ils feront tout exploser ou on leur
accorde la prime de licenciement réclamée. Dans ce climat surchauffé, un vigile est retrouvé assassiné, des documents importants volés dans l’usine et un vieil anarcho- syndicaliste, Vanzetti, emprisonné car soupçonné du meurtre. CRS, connections politiques de droite (le patron est un des porte-parole du PMU, parti fort à droite), agitations syndicales, immigration, paupérisme, coup bas et trafics divers, tel est le décor dans lequel le Poulpe devra évoluer pour essayer de  retrouver le véritable assassin du vigile et innocenter Vanzetti. Le monde ouvrier, il l‘a côtoyé de près sans sa jeunesse, Gabriel, et il sait par expérience les abus et les exactions auxquels il est constamment soumis ; de plus, lui le libertaire dans l’âme ne pourra qu’aider la lutte des ouvriers en grève, qui méprisés et rejetés par tout le pouvoir en place n’ont d’autre alternative que de planifier les détails de la destruction totale de l’usine à l’issue de ce combat social qui semble perdu…
Dans cette enquête, on retrouve le Poulpe en grande forme : il boit de la bière sélectionnée par tonneaux, il se permet de draguer, il pense sérieusement à piloter son fameux Polikarpov enfin rafistolé, il aide ses potes du restau de la Sainte-Scolasse et d’ailleurs, il lit la bonne presse, et il est prêt à en découdre avec une flopée de vrais méchants.
L’auteur en profite aussi pour nous rappeler le contexte de l’anarchie et du combat libertaire, par des allusions ou de brefs rappels historiques en forme de coup de gueule, qui éclairent l’antagonisme de toujours qu’ont exercé les gauches dogmatiques et avides de pouvoir à leur encontre, souvent avec plus de violence que celle qu’elles réservaient pour le camp d’en face.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, avec Sarko et Vanzetti Serguei Dounovetz  nous livre un vrai roman populaire, rapide, enlevé, remuant, par moment sarcastique et contestataire mais toujours bordé d’humour, même s’il manie quelques vérités bien senties.
Les allusions politiques (et autres, comme cet atelier 813 !) y abondent, nous l’avons souligné, sans oublier les jeux de langage qui émaillent le texte ; à vous de les découvrir…
Welcome back home, le Poulpe !
(c) Copyright 2010 E.Borgers 


ImageAsphalte - Collectif / Noir Paris, (2010).
L’idée d’un petit éditeur new yorkais : faire le portrait de grandes villes du monde au travers de nouvelles noires écrites par des auteurs locaux. Ils sont douze à s’y être collé, vous reconnaîtrez quelques noms pas totalement inconnus des lecteurs de polar :
Aurélien Masson présente :
Marc Villard / Le chauffeur
Chantal Pelletier / Le chinois
Salim Bachi / Le grand frère
Jérôme Leroy / Berthet s’en va
Laurent Martin / Comme une tragédie
Christophe Mercier / Noël
Jean-Bernard Pouy / La vengeance des loufiats
Dominique Mainard / La vie en rose
Didier Daeninckx / Rue des degrés
Patrick Pécherot / Mémoire morte
DOA / Précieuse
Hervé Prudon / No comprendo l’étranger
Douze nouvelles, douze styles, douze coins de Paris, douze belles histoires.
Comme de juste dans un tel recueil, chacun aura ses chouchous. J’ai pour ma part une préférence pour Le chinois de Chantal Pelletier, monologue absolument réjouissant qui voit, pour une fois, une femme dans le rôle du méchant. Vision décalée, humour bien noir et bien vachard, folie assumée … Je me suis bien amusée, mais certainement pas autant qu’elle en l’écrivant.
Le grand frère de Salim Bachi qui nous amène joliment, insensiblement, vers une chute qu’on n’a absolument pas vu venir et qui arrive à faire partager son amour de Paris et sa connaissance profonde de son histoire et de sa culture sans jamais être pédant ou didactique.
La vengeance des loufiats de l’inévitable Jean-Bernard Pouy qui, non content de faire du Pouy (cette écriture d’une confondante « facilité » qui doit en énerver plus d’un) a réussi à me sécher sur sa dernière phrase, dans la grande tradition des nouvelles à chute.
Mémoire morte de Patrick Pécherot pour la façon sensible et originale qu’il a trouvée de revenir sur une période particulièrement sombre de notre histoire. Et aussi parce qu’il arrive parfaitement à intriguer le lecteur, à le laisser en suspend, avant de le mener là où il voulait.
Et pour finir Précieuse de DOA (je sais le titre original est en russe, avec caractères cyrilliques et tout, mais j’ai la flemme …). Pour l’efficacité de l’écriture, la justesse du ton, le rythme, la jolie conclusion bien immorale …
Entendons nous bien, les autres aussi sont bonnes, c’est juste que celles-là sont mes chouchous … Au résultat, un Paris bien noir, comme on les aime.
Collectif / Noir Paris, Asphalte (2010).
Jean-Marc Laherrère


ImageLa guerre a son parfum
, Jean-Louis Nogaro, 70 pages, 8 €50, Editions du Caïman
Saint-Étienne, mai 1944, avril 1977, novembre 2006, avril 2007. Soixante et quelques années en soixante dix pages, une belle prouesse.
Unité de lieu, et bien qu’elle s’étale sans respect de la sacro sainte unité de temps, on peut, sans trahir l’auteur, parler d’unité d’action.
Mai 44, c’est la débâcle, les Allemands se replient, abandonnant à un sort qui leur est indifférent, miliciens et autres collabos. Les FFI les attendent au coin du bois. Certains, plus malins, vont passer entre les mailles du filet. Jusqu’à quand ?
On rentre doucement dans l’histoire, puis le rythme s’accélère et les derniers chapitres seront minutés au sein de la même journée, retrouvant ainsi la trilogie obligée du théâtre classique.
Quel rapport entre les pages sombres de l’occupation et, soixante ans plus tard, des hold-up étranges ciblant seulement des parfumeries stéphanoises commercialisant des parfums bon marché ?
Jean-Louis Nogaro nous le raconte, et son histoire, alerte et plaisante, conduit néanmoins à la réflexion. Son récit tient à la fois de la fable morale, du polar pur jus, avec une pointe de noir social.
Bien sûr, comme rien n’est tout à fait blanc ou noir, et que je me drape souvent de gris, je vais émettre quelques restrictions.
J’aurais, en effet, préféré un déroulement plus étoffé, permettant de profiter plus pleinement de la peinture des dernières journées de l’occupation, brossées une belle maîtrise. Etonnant, voire déstabilisant, le personnage qui habite pour nous l’époque contemporaine tranche totalement avec le ton employé dans la première partie du roman. Cette prise à contre-pieds, que j’imagine comme un pendant à l’extrême gravité de ce qui a précédé n’en est pas moins une gêne, qui tend à faire trébucher le lecteur dans son rythme, bien que, prise pour elle-même, la légèreté du personnage soit réjouissante et bien vue. Dans la pirouette de la chute, une leçon aussi, sur ce que sont les vraies richesses de l’histoire. Pirouette qui fait penser que le traitement de ce court roman le rattache plus à une nouvelle qu’à une forme longue.
Roman court, intéressant, qui dit assez l’attention qu’il faut porter aux petites maisons d’éditions.
Jean-Louis Nogaro a récemment procédé au saut à l’élastique que représente la création d’une nouvelle maison. Longue vie aux Editions du Caïman, puissent-elles nous offrir en nombre des plaisirs de lecture d’une fragrance au moins égales à ce « Parfum de la guerre. »
Jeanne Desaubry


ImageVing mille vieux sur les nerfs
, Jean-Paul Jody, Baleine, février 2010
Gabriel a ses habitudes… et lorsqu'elles ont tendance à disparaître, il part en croisade. Il est temps pour lui de sauver l'existence du plat qui a donné son nom au repaire tenu par son ami Gérard, mais que ce dernier a décidé d'oublier pour cause de non rentabilité. Un véritable affront.
Alors Le Poulpe rameute ses amis, les amateurs de recettes à l'ancienne. Et ce sont quelques ancêtres qui chaque mercredi se regroupent à la Sainte Scolasse pour y déguster le pied de porc. D'ailleurs, ça tombe plutôt bien pour lui : Cheryl le délaisse pour un regain d'intérêt pour l'actualité. Enfin, l'actualité… celle de la grand-messe du vingt heures.
Une nouvelle habitude est prise. Et voilà qu'à force de se retrouver, d'échanger, ce vieil aréopage voudrait remettre le couvert. Tous ces militants d'un autre âge, entre coco et anar, qui voient bien que le monde n'a pas changé, voudraient encore se battre. Peut-être même de manière beaucoup plus radicale que par le passé.
La première cible concerne la défense des baleines et sera incarnée par l'ambassadeur du Japon en France…
Le Poulpe vieillit sous la plume de Jean-Paul Jody. Les années passent et le voilà qui s'interroge sur son âge, sur le temps qui défile et laisse ses traces sur les corps.
« — Comment sait-on qu'on est devenu vieux ? demande le Poulpe.
— Quand on n'arrive plus à se couper les ongles de pied tout seul. »
Perdu dans ses pensées, Gabriel fait dans la nostalgie, cherche à ressusciter comme une vieille recette d'enfance, un repère, une madeleine à l'odeur de pied de porc… et, sans le savoir, se fait dépasser par l'arrière ; par plus vieux que lui.
Les vieux militants qu'il convoque autour de la table ont la révolte et la colère tenaces. Ils ont aussi de la mémoire.
« Après la guerre de 40, les résistants se sont démenés pour bâtir un monde nouveau, plus juste. Le Conseil national pour la résistance a mis en place la Sécu, les caisses de retraite, la sécurité de l'emploi, la réglementation du travail et des licenciements… La première mouture du projet s'intitulait "Les jours heureux". Aujourd'hui le gouvernement envoie à la casse tout ce qu'ils ont construit. Et t'avoueras que les jours ne sont pas très heureux. »
Gabriel Lecouvreur n'est ici qu'un spectateur, après avoir tenu le rôle du déclencheur. D'un côté Chéryl lui annonce les attentats qui font le sommaire du journal télé et voient disparaître un jour un directeur de banque, un autre un entrepreneur ; de l'autre il constate la disparition tragique de ses amis gastronomes.
Le Poulpe a trouvé plus anar que lui…
Jean-Paul Jody trouve ici un juste milieu pour évoquer les coupes sombres des libéraux dans les acquis sociaux et leurs conséquences. L'absence de réaction de tout à chacun, la résignation. Le pendant est cette bande de militants d'un autre temps qui, avant de passer l'arme à gauche (forcément à gauche…), s'offre de montrer la voie de la vigilance dans un dernier baroud d'honneur. Ceux qui voulaient un monde meilleur et ont vu leurs rêves brisés n'ont pas dit leur dernier mot.
« Les Japonais se font Hara Kiri pour éviter le déshonneur… On a perfectionné le truc. Comme qui dirait, on sauve l'honneur de la France. »
Un excellent épisode du Poulpe qui, malgré son apparente apathie, retrouve ici quelques couleurs. Du rouge… et du noir…
Patrick Galmel


ImageNous avions un rêve
/ Jake Lamar (The Last Integrationnist, 1996, trad. de l'américain par Nicholas Masek. Rivages/Thriller, 2005)
"Nous ne savons pas qui nous sommes (...). En tant que Noirs, nous avons absolument besoin de découvrir qui nous sommes".
Lauréat du Grand Prix du Roman noir étranger au Festival de Cognac, Nous avions un rêve est certainement le plus dense, le plus abouti des romans de Jake Lamar, et l'un des meilleurs romans noirs de ces dix dernières années, tout simplement.
Melvin Hutchinson est un Noir qui a réussi, un exemple pour sa communauté. A force de travail et d'abnégation, il a gravi un à un les échelons. Avocat, puis juge, il occupe désormais le poste de Ministre de la Justice.
Bénéficiant d'une extraordinaire cote de popularité, il incarne à lui seul la lutte contre le crime. Après avoir instauré des centres de rééducation pour toxicomanes et rétabli la pendaison pour les condamnés à mort (les exécutions sont d'ailleurs publiques et retransmises à la télévision), "Hutch-la-Potence" pourrait bien devenir le premier Président noir des Etats-unis.
Autour d'Hutchinson gravitent une constellation de personnages reliés les uns aux autres au fur et à mesure du récit, et qui, chacun à leur manière, éclaire l'une des facettes de la question raciale aux Etats-Unis, un thème omniprésent dans l'oeuvre de Jake Lamar.
Une question complexe, à laquelle chacun répond de manière très différente : Seth est un Blanc fasciné par les Noirs depuis l'enfance, tandis qu'Alma refuse de choisir un camp, quitte à être rejetée par sa communauté ; certains nourrissent leur rancoeur, d'autres, comme Rashid, tombent dans la radicalité, enfermés dans leur haine anti-Blancs.
Qu'est devenu le rêve de Martin Luther King ?
Tout en retraçant l'histoire récente des Afro-américains, depuis la lutte pour les droits civiques jusqu'à nos jours, l'auteur dépeint une société américaine encore profondément raciste, où les individus sont d'abord déterminés par leur race, plutôt que par leur culture, leur milieu social ou leurs talents -, il donne aussi à voir comment une partie des Noirs ont cultivé les clivages raciaux et retourné l'arme du préjugé contre les Blancs, enfermés dans leurs contradictions, se fourvoyant dans la victimisation, l'ethnocentrisme, le repli sur soi ou le communautarisme. Une démonstration intelligente et toute en nuances, à travers une construction narrative impeccable et des personnages magnifiquement ambigus, qui incarnent une part de l'équation sans pour autant perdre de leur personnalité ni de leur libre-arbitre.
Au-delà des enjeux raciaux, Nous avions un rêve est un sidérant (et effrayant) roman d'anticipation politique. Publié aux Etats-Unis en 1996, cette dystopie préfigure le règne des néo-conservateurs d'un gouvernement Bush particulièrement réactionnaire, paranoïaque et impérialiste.
"Ampleur et profondeur", tel est le vade-mecum inculqué aux journalistes du Times Magazine, où Jake Lamar a travaillé pendant quelques années. Pour son premier roman, il a bien retenu la leçon.
Yann Le Tumelin


ImageSa propre mort
, André Marois, La courte échelle , 2010
Amateurs de polars et de romans policiers, avez-vous déjà tenté cette expérience? Rendez-vous chez votre libraire préféré, placez-vous juste devant le comptoir des nouveautés de la section polars et romans noirs et cherchez, parmi les 20 Henning Mankell, les 10 Arnaldur Indridason, les 50 Denis Lehane, cherchez bien un roman québécois … Allez, cherchez … !!! Vous ne trouvez pas ! Alors demandez à votre libraire de vous montrer le chemin vers certains auteurs québécois de polars qui méritent que l’on fasse le détour. Et André Marois en est un ! *
André Marois est né en France; il a fait des études scientifiques et dans le domaine de la publicité. Il a même travaillé comme dessinateur chez les pompiers. Il a finalement émigré au Québec à 33 ans. Établi à Montréal, résident du Plateau Mont-Royal,  il affectionne particulièrement la littérature policière; il écrit des polars pour les jeunes et des romans noirs pour les adultes.
Sa propre mort est le premier roman pour adultes que je lis de cet auteur … et ce ne sera sûrement pas le dernier. Dès les premières pages, s’installe un climat terrifiant, une atmosphère lourde et angoissante que l’on partage avec Clara (ou Claire, selon l’époque de sa vie !) personnage principal de ce roman.
Le roman s’amorce dans une minuscule chambre de bonne, au 6e étage d’une maison du 1er arrondissement de Paris. Clara revoit son frère pour la 1re fois en 4 ans. Et on ne sent pas la joie de ces retrouvailles. On apprend, au fil des échanges, que Clara a quitté sa famille pour se réfugier en France à la suite d’un drame qui s’est produit juste avant son départ. Une incursion sur la page Facebook de son frère lui rappelle ces événements qui ont marqué sa vie et qui viennent la hanter. Elle qui pensait avoir tout oublié, ou du moins, tout enfoui, très loin, de l’autre coté de l’Atlantique.
De retour à Montréal, Clara  entreprend  une difficile recherche de sa paix intérieure par un combat rempli de haine contre la violence du passé. Pourra-t-elle vaincre ces démons qui la hantent, chasser les fantômes qui gâchent sa vie et qui alimentent sa honte, sa colère et surtout sa haine? Commence alors cette quête, sans aucune retenue, sans aucune frontière limitant la vengeance pour enfin, s’affranchir, s’évader de sa prison psychique. Cette recherche la mènera vers la libération, vers le soulagement, exprimés dans une fin complètement déconcertante.
La table est alors mise pour que l’auteur exerce tout son talent pour décrire le cheminement des peurs et des pensées de ce personnage, blessé autant par les gestes posés par ses agresseurs que par le silence, l’opacité et l’indifférence du monde qui l’entoure. Tout au long de l’accomplissement de sa vengeance, on suit pas à pas la construction de l’échafaudage où seront vengées ses quatre dernières années d’angoisse. La vengeance est terrible, diabolique; les instruments de cette vengeance correspondent, par leur cruauté et leur spécificité, à la personnalité de chacun des condamnés. La violence répond à la violence, l'humiliation et la pornographie appellent l'outrage.
André Marois a écrit un roman caractéristique de ce qu’est et de ce que devrait être un véritable roman noir. Le style est épuré, franc et parfaitement efficace : pas besoin de fioritures pour exprimer la noirceur, la violence et la vengeance. Toute la tension repose sur les épaules de cette frêle et forte jeune femme qui s’acharne à accomplir sa propre justice.
L’intrigue est bien ficelée et la lecture en est fluide. On ne s’y perd pas. Malgré la violence du texte, malgré le goût amer de cette vengeance, l’auteur nous guide, en toutes nuances, vers la compréhension, vers la compassion, à travers l’inconfort de trouver l’humain dans l’inhumain, la bestialité dans l’homme et la rémission dans la vengeance. Et André Marois pousse l’audace de cette dualité, en réunissant diaboliquement, le policier et sa proie, dans une scène qui laisse le lecteur complètement décontenancé. Amateurs de roman noir, on adore !!!
L’écrivain illustre même cette ambiguïté, cet antagonisme, en dépersonnalisant certains personnages, en les nommant exclusivement par la première lettre de leur prénom. Une petite trouvaille que j’ai adorée … qui fait en sorte que l’on peut résumer le roman par une formule mathématique : (A+B)xD=C !!!
Fascinant pour un littéraire !!!!
Sa propre mort est un texte fort, puissant et dérangeant; on en sort chaviré et ému. Et nous le devons à un auteur de talent qui réussit à ébranler l’adulte dans ses romans noirs et charmer le jeune dans ses polars jeunesse. De plus, grâce à son contenu culturel, le lecteur dévore un roman accessible mais riche de référents littéraires. Plus particulièrement, j’ai été enchanté par l’intelligente utilisation de La Chute d’Albert Camus. Un petit plaisir de lecture pour lecteurs avisés !
Alors, à votre prochaine visite en librairie, avec la complicité de votre libraire, n’hésitez pas à plonger dans l’univers d’André Marois. Et pour mes collègues en éducation, faites découvrir à vos élèves un auteur jeunesse qui croit à l’intelligence des jeunes!
Richard Migneault


ImageMorsaline
, Hervé Sard, Krakoen, 2010
Deux patients à l’état de cadavres dans une clinique psychiatrique, découverts en à peine 48 heures d’intervalle, cela pourrait passer pour une coïncidence, mais que les deux hommes soient décédés d’une balle de gros calibre dans le cœur, cela ressemble fort à des assassinats. La clinique des Bruyères, appelée aussi Morsaline, a vu décroître ainsi son nombre de patients, de toute façon une place aussitôt libre, une place aussitôt occupée, mais ce genre de publicité, même gratuite, n’est jamais bonne pour la réputation d’un établissement privé. Le premier cadavre est celui de Duclois, fils de Duclois, important et riche homme d’affaires nantais. Il a été découvert allongé sur un banc, en fin d’après-midi le samedi. L’autre trépassé est Berthomieu, qui a déjà connu les honneurs des fichiers de la police et par voie de conséquence les bienfaits d’une mise hors soleil de façon temporaire. Il gisait sous son lit, l’arme du crime sur sa poitrine. Les deux hommes ne s’étaient pas présentés au repas du samedi soir. Chauvin, son voisin de chambre, dormait comme un bienheureux. Tels sont les premiers renseignements obtenus auprès du directeur de l’établissement et du personnel soignant par le commissaire Czerny et son adjoint Mazurelli, convoyés par Colin le poisson pilote, de Nantes à Kerande.
Durant ce temps le lieutenant Carol Joly, surnommée Joss, comme Randall, planche sur une autre affaire. Alors qu’elle se rend chez De Broglie, de son vrai nom Broc, elle a été devancée par des flics qui eux-mêmes ont été précédés par un tueur. L’homme était un maître chanteur notoire et parmi les détritus gisant dans la poubelle, Joss trouve une clé USB, ce petit truc qui emmagasine plus dans ses entrailles que dans l’Encyclopaedia-Britannica. Elle confie le petit bijou à Pastèque, le rat de laboratoire local qui se déplace à l’aide d’une trottinette à cardan, ce qui n’est pas sans dommage pour la moquette neuve tachée du café expulsé des gobelets lors de son passage. Et que font pendant ce temps les autres membres de la brigade ? Ils sont à la recherche d’un tueur de petites vieilles qui dépose un doigt coupé, sans fondement, dans une ouverture non pas destinée à ingérer des aliments, mais plutôt à les expulser. L’analyse balistique de l’arme et des douilles retrouvées démontre que le revolver a servi à perpétrer les trois meurtres, je récapitule : Duclois, Berthomieu et de Broglie. Sans aucun doute existe-t-il une corrélation, mais laquelle ? Et les empreintes digitales de Chauvin figurent sur l’arme. Il semblerait que les deux internés, qui bénéficiaient toutefois de bons de sortie, et l’escroc ne se connaissaient pas. Une autre piste à explorer, celle d’une femme qui aurait eu des rapports plus qu’aimables avec Duclois. Elle a disparu et son mari ainsi que sa fille sont inquiets. Mazurelli pense l’avoir repérée mais elle lui file entre les doigts. Czerny est en colère, non pas à cause des défaillances de ses subordonnés, mais parce que son supérieur, Lapeyre et un seul suffit, lui demande de mettre la pédale douce, Duclois père ayant des accointances haut placées.
Ce roman ne manque pas de situations cocasses et les personnages représentant la force publique dans toute sa grandeur sont dissemblables au possible. Si Mazurelli est la réplique vivante d’un rocker des années 50, se déplaçant à l’aide d’une Harley, arborant sa banane comme un trophée, Czerny lui est nostalgique des années 60, roulant toujours en Solex, un cycle qu’il a appelé Galet, et possède un mainate, Willie, qui enfile tous les soirs trois verres à dé de Martini, avec une paille, et se goinfre d’une soucoupe de cacahouètes. De plus Czerny est handicapé à cause d’une mauvaise chute ce qui lui a occasionné une fracture du péroné, et depuis il ne peut se passer de ses béquilles. Pour les âmes sensibles je préciserai que Galet n’est atteint d’aucune blessure. Colin lui est affligé de difficulté d’élocution et pour se faire comprendre intelligiblement, il doit éructer des « Nom d’un chien » afin de recouvrer une élocution verbale normale. Les pensionnaires de la clinique ne sont pas présentés caricaturalement mais avec une certaine sympathie. Il s’agit de névrosés et d’alcooliques en repentance, dont les neurones s’enfoncent dans un passage qui s’avère un sens unique se terminant en cul-de-sac. Parfois ces neurones trouvent une échappatoire et alors les patients se conduisent comme monsieur Tout le monde, pour les hommes, et pour les femmes comme Madame… A signaler toutefois une toute petite erreur, une coquille probablement, Charles Martel n’a pas arrêté les Sarrazins à Poitiers en 932 mais en 732. C’était la minute offerte pas l’Education Nationale. A méditer : « On ne risque rien, quand on rêve. Tout au plus, on peut tomber de son lit ».
Paul Maugendre


ImageUn cri dans la forêt
, Marin Ledun, Editions Syros, 2010
Il fut un temps où romanciers pour adultes et romanciers pour juvéniles se cantonnaient chacun dans leur propre domaine, ou que des romans pour adultes étaient adaptés par un savant découpage pour les enfants. Puis peu à peu l’osmose s’est réalisée et les auteurs de romans noirs ou policiers œuvrent aussi bien pour les deux catégories de lecteurs depuis que des écrivains comme Paul Gerrard ou Boileau-Narcejac ont ouvert la voie. Aujourd’hui, inventer, narrer des histoires qui peuvent être lues aussi bien par des adultes ou des enfants, préadolescents et ados, c’est la gageure réalisée par la plupart des romanciers. Ainsi passer allègrement de la Série Noire à Souris Noire n’est qu’une étape quasi obligée et souvent réussie. Prenons Marin Ledun dont le roman Un cri dans la forêt nous propose une péripétie vécue par deux gamins et qui reprend quelques thèmes chers à nos feuilletonistes du XIXème siècle et du début du XXème siècle. L’attrait de l’aventure, de braver les lieux interdits, le rêve de la découverte d’une île déserte, le frisson de la peur sont transmis dans ce roman. Lucas et Antonin, deux gamins de dix ans, sont inséparables, et aiment baguenauder ensemble. Comme, ce jour-là, aller à la cueillette de champignons à la sortie de l’école. Au début cèpes, pieds-de-mouton, chanterelles, trompettes de la mort, ne veulent pas se laisser débusquer et ils ont beau fouiller dans les fourrés, rien n’atterrit dans leur panier. Seul le temps passe, à leur grand désappointement. L’exploration continue et enfin leurs recherches s’avèrent fructueuses. Ils remplissent panier et sacs, et s’attardent, les aiguilles de leur montre tournant inexorablement. Et lorsqu’ils se rendent compte qu’ils doivent regagner leur foyer respectif, ils s’aperçoivent qu’ils se sont perdus, leurs déambulations les ayant menés dans un endroit inconnu. Ils arrivent au bord d’un lac et sous leurs yeux éblouis se dresse une île, peut-être déserte. Tant pis pour l’heure, ils décident d’aller la visiter, d’autant qu’un homme vient de faire l’aller et retour à l’aide d’une barque. Pourquoi pas eux ?
Marin Ledun nous propose, à nous qui avons dépassé depuis de nombreuses décennies l’âge de la préadolescence et qui avons vécu à la campagne, de retrouver quelques épisodes qu’éventuellement nous aurions pu connaître, seuls ou en bande. Le plaisir de la promenade en forêt en bravant l’inconnu. Incidemment cet épisode pourrait tout autant s’inscrire en parallèle dans les aventures de Tom Sawyer et de tous ces enfants délurés qui ont connu les joies et les mésaventures des ballades champêtres sujettes à tous les dangers, réels ou fictifs, alimentés inconsciemment par une imagination débordante. Et on appréciera le prologue animalier particulièrement réussi.
Paul Maugendre


ImageL'étrange cas du Dr Nesse
, (Perseguido - 2004), Luiz Alfredo Garcia-Roza, Actes Noirs - Actes Sud - 2010
On retrouve le commissaire Espinosa dans une enquête au sein d’une famille de la petite bourgeoisie de Rio de Janeiro, enquête qui débute à la demande du père, le Dr Nesse,  prétendant que sa fille de 17 ans, Leitìcia, a disparu, plus que probablement kidnappée…
Peu à peu on se retrouve plongé dans un récit fait de suspicions, de pressentiments et d’obsessions, centré autour du Dr Nesse, psychiatre et d’un de ses jeunes patients qui se fait appeler Jonas. Psychopathe potentiel aux yeux de Nesse, Jonas apparemment menait une campagne de harcèlement passif à l’encontre du bon docteur. Jusqu’à s’immiscer dans sa vie privée et professionnelle, jusqu’à fréquenter sa fille Letìcia… avant sa disparition. Mais, Jonas a tout du « bon »  garçon, poli, calme, sociable. Mais trop obstiné aux yeux du docteur qui s’émeut de le retrouver un peu partout en observateur de sa vie quotidienne et bien trop proche de sa fille.
On ne peut  en révéler beaucoup plus de ce récit feutré qui prend place dans les quartiers d’Ipanema et de Copacabana, au risque de dévoiler les éléments importants de l’intrigue et de compromettre  ainsi l’intérêt du futur lecteur. Une intrigue dans laquelle le commissaire Espinosa, éternel piéton de Rio, déploie des trésors de discrétion pour essayer de saisir le rôle de chaque membre de la famille Nesse, de la jolie épouse un peu délaissée, aux deux filles à la fois couvées et ignorées par un père qui semble souvent absorbé par son métier de psychiatre.
Le roman est un suspense tout en nuances, tissé de non-dits, de témoins rapporteurs non fiables, de phobies diluées dans le quotidien tiède d’une famille aisée, de personnages évanescents qui sombrent de plus en plus dans la peur, le tragique et la mort. Un récit fait de folie douce et de visions noires qui baladera le lecteur au cœur de ce Rio hivernal et de l’univers glacé du Dr Nesse…
Véritable roman psychologique flirtant avec la raison, la perception du réel, l’angoisse et paranoïa, habile, bien construit, captivant malgré l’absence de pièces de bravoure, L’étrange cas du Dr Nesse repose sur la qualité d’écriture d’un texte qui semble couler de source tout en  maintenant la pression et une ambiance équivoque par petites touches presque invisibles. A signaler, une traduction française à la hauteur qui préserve les qualités du roman.
Ceci étant dit, on se demande pourquoi l’auteur a choisi de finir de manière aussi abrupte un texte qui, s’il dénoue l’intrigue au rythme de l’ensemble, se conclut cependant en moins de deux pages, laissant une impression d’inachevé qui ne correspond pas à la qualité de l’ensemble.
Amateurs de suspenses psychologiques éloignés des grosses ficelles de la spécialité, vous ne pouvez rater ce roman de Luiz Alfredo Garcia-Roza, qui, avant d’être romancier, était spécialiste de la psychanalyse dans son pays. Ni l’hédonisme discret  et la compassion  de son humaniste Spinosa aux connections philosophiques évidentes (à ce propos, voir nos commentaires sur un des autres romans de la série).
(c) Copyright 2010 E.Borgers      

 

 
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