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Je viens de lire... (2007)

 

Archives de 2007 (pour les recherches utilisez le moteur de recherche du site)

Petits arrangements avec l'infâme de Patricia Parry, Le Seuil, par Patrick Galmel

ImageKhaled Addad vient d'être transféré, sur placement d'office de la préfecture, à l'hôpital psychiatrique par les gendarmes. Il a été découvert chez lui, prostré devant levant le corps sans vie de sa jeune sœur Meriem, assassinée. On pense, bien qu'il ne dise absolument rien du drame, qu'il est à l'origine du carnage.
Le docteur Antoine Le Tellier commence ses entretiens avec son nouveau patient. Il s'interroge sur une possible schizophrénie suite à la révélation par Khaled de rêves étranges. Pour se forger une opinion, il demande conseil à son ex-femme, Anne, experte en assassins sanguinaires…

On pourrait penser, à lire ce qui précède, que Petits Arrangements avec l'Infâme vient s'inscrire dans la longue liste des thrillers qui encombrent parfois les étals des libraires. Rassurez-vous, il n'en est rien. Car même si son entame emprunte au genre son efficacité, c'est pour bien vite s'en éloigner et nous entraîner sur un autre terrain, plus vaste.
Vaste… puisque voilà un roman multiple, aux innombrables facettes. On commence par y découvrir le Docteur Le Tellier qui, à travers ses entretiens avec Khaled, nous propose une approche saisissante de la folie d'un homme. Rappelons que l'auteur est elle-même médecin psychiatre et que sa maîtrise du simple dialogue lui permet d'atteindre ici un réalisme impressionnant. D'ailleurs, on en profitera pour toucher du doigt (de l'œil ?..) le quotidien d'un service psychiatrique.
Vient ensuite le personnage de Khaled, de sa sœur Meriem, qui met en lumière l'histoire d'une famille musulmane, les problèmes d'émancipation des enfants face au poids de la religion, du respect des traditions face au mode de vie occidental, de l'intolérance, de l'extrémisme.

Et puis tout se complique… Il semble bien que les hallucinations, les rêves que décrit Khaled, fassent écho à une histoire très ancienne aux similitudes troublantes, une histoire qu'il aurait pu trouver durant les nombreuses heures passées à surfer sur Internet, une affaire qui remonte à 1761 et qui met en scène la même intolérance religieuse et qui eut, à l'époque, un grand retentissement puisque Voltaire lui-même se chargeât de la défense des Calas…

Patricia Parry réussit avec Petits Arrangements avec l'Infâme un véritable tour de force. Elle nous offre une chronique sociale au regard très pointu qui s'intéresse de près aux problèmes d'intégrisme religieux et d'intolérance, créant un parallèle entre l'opposition actuelle chrétiens/musulmans et celle, plus ancienne, chrétiens/protestants, donnant aux "lumières" de Voltaire et à son Traité sur la Tolérance une actualité troublante.
Déjà, sa mise en scène des différents intervenants — politiques, média, intelligentsia, jeunesse désœuvrée — suffirait à susciter l'intérêt, mais Patricia Parry ne s'en tient pas là et construit, autour de son discours de fond, une intrigue particulièrement captivante à la construction redoutable. Difficile de lâcher la lecture dès lors qu'on s'est laissé prendre à l'hameçon. Ajoutons à cela une galerie de personnages tout à fait crédibles et vous aurez compris qu'il s'agit là d'un roman qu'il serait dommage de ne pas mettre à son menu. En plat principal bien sûr !.. 2007-12-24

Merci à Patrick Galmel, retrouvez ses chroniques sur Pol'art noir  


Adios Schéhérazade (Adios Scheherazade - 1970) de Donald Westlake
Rivages/noir n°650 - Éditions Payot & Rivages - 2007
par Etienne Borgers

« C’est déjà assez emmerdant à écrire, si en plus il fallait le lire. » Edwin G. Topliss

ImageTrès bonne idée qu’a eue Rivages de republier ce roman issu de la veine humoristique de Westlake, un ouvrage qui a acquis un statut de roman-culte au fil des ans et qui était pratiquement introuvable ces dernières années en français.
Nous sommes en 1967 et Edwin George Topliss, jeune auteur de romans pornos est en panne : la crampe de l’écrivain l’a surpris dès le début des 10 jours qu’il consacre mensuellement à la rédaction de ses romans libidineux, écris au mètre et formatés. Très rentables aussi, car l’éditeur paye très bien. Un roman par mois, chaque mois…
Mais cette fois, rien n’y fait et il se débat dans des textes qui dérapent tous vers l’autobiographique, principalement vers ses relations (et ses rapports…) avec sa femme Betsy. La panique l’envahit, l’échéance pour la remise de son manuscrit en cette fin du mois de novembre est tellement proche, qu’Ed ne remue que des pensées sombres, peu propices à engendrer une histoire penchant vers la gaudriole. Car au fond, il n’est que le nègre de ce copain qui lui a laissé le soin de rédiger de romans pornos à sa place et sous son nom de plume. De plus, l’agent qui est le réceptionnaire des manuscrits se fiche d’Ed, seule sa production sous le nom de l’autre l’intéresse. Et ses 10%. Tout ça fait qu’Ed ne cesse de ruminer des pensées assez réalistes, peu propices à  dépanner notre auteur en butte au manque d’inspiration pour son 29e roman. Sans parler de Betsy qu’il ne peut plus voir que comme emmerdeuse de première, cette épouse qui a abusé de lui, de sa jeunesse. Et puis il y a son train de vie qui tout entier dépend de ces fichus pornos… Allez vous concentrer quand vous réalisez que votre monde journalier est pourri, que tout tient à un fil… à un élastique de petite culotte !
Le mélange continu de ce que vit Ed et ce qu’il écrit, jusqu’à l’inversion du procédé car ce qu’il écrit va finir par affecter sa vie, est manié avec art par Westlake. Ce, avec en permanence une pression qui régit son auteur de pornos et le mène vers la panique intellectuelle et l’angoisse, mettant son imagination en roue libre pour mélanger n’importe quoi dans ses tentatives d’écritures de premier chapitre. Ce qui nous vaut une mini série d’histoires lancées puis avortées, allant du délirant au mélo, et qui toutes finissent par se croiser dans les tentatives d’écriture du 29e roman. On change de point de vue, on change d’atmosphère, on a même droit à un court roman épistolaire. Westlake s’amuse dans  Adios Schéhérazade  à nous donner un cours d’écriture appliquée tout en s’amusant des procédés romanesques divers et de quelques ficelles du métier. D’ailleurs, il  cite souvent ce roman comme un de ses romans préférés, quand ce n’est pas « le » préféré.
Il faut savoir qu’à ses débuts, et pour arrondir ses fins de mois, Westlake sous divers pseudos à écrit du porno pendant quelques années  (de la fin des années 1950 au début des années 60). Il ne s’en est jamais caché et considère tout ça d’un œil réaliste et alimentaire… Des « soft porns », romans coquins et érotiques, qu’il qualifiait de « roman des euphémismes ». On ne peut pas dire la même chose de son comparse et ami, Lawrence Block (auteur de romans noirs, très connu aux USA), qui, à la même période, exerçait le même genre d’écriture polissonne, et qui fait encore tout de nos jours pour nier et démentir. Westlake a d’ailleurs un malin plaisir, sans fournir de détails, à rappeler dans des interviews - dès que cette période est évoquée-  que Larry (Lawrence) comme lui, écrivait du porno par nécessité.
 Adios Schéhérazade, un divertissement intelligent développé sur un ton pince-sans-rire, et dans lequel Donald Westlake fait ses adieux à sa période de trimard du porno populaire (*). Il en profite, au passage, pour nous livrer quelques recettes, avec résultats à l’appui, pour l’écriture rapide de romans formatés. Avec humour, légèreté et subtilité. Et une vraie facilité d’écriture, la marque de cet écrivain prolifique qui a toujours su marier production et qualité.
Ce n’est pas polar à proprement parler, mais pourquoi bouder son plaisir !
(*) Il s’est d’ailleurs ingénié à y semer des traces qui se rattachent à sa propre carrière, et même certains détails se rapportant à sa bibliographie ou autres références le concernant.
EB (décembre  2007)
(c) Copyright 2007 E.Borgers
Retrouvez les chroniques de l'ami Etienne Borgers sur son site Polarnoir


 

Elagage de printemps, Jan Thirion, Editions Quadrature (Belgique)
par Claude Le Nocher

ImageRecueil de douze nouvelles.

Ruger et Manhurin : un couple de policiers est en planque de nuit, attendant qu'un repris de justice se manifeste. Entre sexe et surveillance, pas facile de réagir quand le suspect s'enfuit. Le plaisir d'une arrestation est moins excitant que l'amour clandestin. 
Plus qu'un jeu : le jeune fils d'un policier subtilise une clé USB destinée à son père. Dans la loge du commissariat, le gamin s'occupe avec son jeu vidéo et observe l'agitation. Les menaces d'attentats, ça existe aussi dans la réalité. 
Faire le vide en soi : dans un lotissement calme, un policier loue un studio chez une femme dont le chien a, comme elle, des problèmes de santé. 
Elagage de printemps : il élague les arbres de son jardin en pensant à la fille de ses voisins, qui est partie. Maltraitée, elle fit une fugue fatale. Sa valise est-elle enterrée là, tout près, avec ses secrets ? 
La troisième balle : ex-secrétaire de mairie, elle dérobe une arme dans le bureau du maire, absent. Elle a des comptes à régler. 
Eclaboussures d'or, gerbes noire : cet agresseur de femme au visage de chérubin pénètre dans une ferme puante. Mauvais choix, car il risque de finir dans la fosse à purin. 
Tropique du désir : pour ses 35 ans, son riche mari lui a offert 35 jours de vacances paradisiaques. Elle fantasme sur un bel inconnu athlétique. 
Robert de Niro dans Taxi Driver : divorcé, il habite chez ses parents et voit trop peu son fils. Pour un entretien d'embauche, il se donne l'allure de Robert de Niro jeune... comme les autres postulants. 
Haïku inachevé : un policier amateur de poésie est confronté à un crime monstrueux dans un salon de coiffure. 
Austerlitz et Waterloo : le meurtrier de deux enfants a participé avec les policiers à l'enquête sur son affaire. Suspecté, il a su les berner. La mission de la police s'achève, sans coupable. À moins que l'assassin avoue, par accident. 
Glasgow-Toulouse : un infirmier hospitalier obtient une promotion. Sa compagne lui offrira sans doute un excitant jeu érotique. Avant, il est bizuté par ses collègues. À moins que la réalité soit autre ? 
Les mots compliqués : beau-père incestueux d'une mineure handicapée, tel est le fantasme qui trouble ce flic depuis que la mère de la gamine préfère les romanciers aux policiers... 

Ces personnages perçoivent une réalité déformée, par leurs doutes ou leurs fantasmes, leurs secrets ou leurs rancunes. Peut-être trouverait-on là le point commun entre ces nouvelles. Plutôt que de portraits, il s'agit de brèves incursions dans la vie de ces gens. L'auteur évite une inutile gravité, préférant une tonalité souriante, ou jouant sur l'ironie du destin. Soulignons le contraste entre les décors ordinaires et le sort des protagonistes, bien plus original. La maturité d'écriture de Jan Thirion est l'atout majeur de ces textes épatants. 2007-12-20


Manzini ou l'art des choix, Sylvain Pettinotti, éditions Alain Bargain, NM

ImageA quoi reconnaît-on un bon polar ? Aux frissons qui parcourent l’échine? À l’enquête dont on n’arrive pas à démêler les fils? Au fait de le lire quasiment d’une seule traite ? On retrouve toutes ces qualités dans Manzini ou l’art des choix, dernier roman de Sylvain Pettinotti paru aux éditions Alain-Bargain. A travers l’histoire de Rinaldi, un ancien taulard bien décidé à se venger des deux décennies passées en prison, et celle d’un privé, Manzini, mandaté par une mère qui a cru reconnaître sa fille – disparue depuis des années – sur la vidéo d’un braquage. Deux personnages que l’on suit alternativement durant la première moitié du roman et qui se retrouvent avant d’aborder le dernier virage. Qui donnera les clés d’une histoire où prostitution, réseaux pédophiles et secte se mêlent allégremment. Ce cocktail explosif et souvent sanglant pourrait vite dériver vers la caricature, mais Sylvain Pettinotti, par son écriture rythmée et finalement une logique imparable, lui donne une saveur toute particulière. 2007-12-20


Danse macabre au Moulin Rouge de Renée Bonneau. Nouveau Monde éditions
par Paul Maugendre
Image

Contempler une danseuse du Moulin Rouge les jambes écartées, c’est un
représentation dont les spectateurs se lèchent les babines tout en s’enmettant plein les mirettes avec une joie non dissimulée. Mais en ce soir du mois de décembre 1895 la scène proposée à la foule attendant l’ouverture du célèbre cabaret n’est pas vraiment ce que les adeptes des tableaux dits vivants sont habitués à lorgner. Accrochée sur les ailes du moulin montmartrois, une jeune femme écartelée, revêtue de son habitde scène, joue la dernière séance. Une affaire dont les journalistes s’emparent avec une complaisance malsaine, mettant en avant un nouveau méfait du célèbre et insaisissable Jack L’Eventreur. Un manque flagrant d’imagination. Pour l’inspecteur Berflaud, qui connaît fort bien le quartier, tout cela n’est que poudre aux yeux, ce qui ne l’empêche pas de patauger. Nini la Sauterelle, le surnom de la défunte ancienne pensionnaire attitrée du Moulin, avait quitté son emploi quelques mois auparavant, alléchée par une offre qui selon les termes consacrés ne se refuse pas. Une autre artiste subi le même sort, pas de la même façon mais le résultat est équivalent. La pauvre semblait terrorisée mais jamais n’a daigné s’épancher auprès de Berflaud, lequel mène son enquête avec l’apport non négligeable d’un adjoint de luxe : Toulouse-Lautrec. Entre personnages fictifs et réels, comme Toulouse-Lautrec, déjà cité, Jane Avril, La Goulue, Valentin le Désossé et quelques autres, entre le Gai Paris de la fin du XIXème siècle et la misère sordide qui elle ne s’est pas dissipée au fil du temps, entre folle ambiance et désespoir, Renée Bonneau nous dépeint une frange de vie qui caractérise la capitale: les paillettes qui cachent les haillons. Une habile reconstitution avec tout comme dans Sanguine sur la Butte, son précédent ouvrage édité chez Bargain, en filigrane le personnage de Toulouse-Lautrec qui oscille physiquement et moralement sans perdre une once de bonne humeur, du moins en apparence. Un roman qui curieusement paraît en même tempsque celui d’Alain Demouzon et Jean-Pierre Croquet, Fromental et l’Androgyne dont l’un des thèmes est l’art pictural et dont l’action se déroule trois ans auparavant. Une heureuse coïncidence. 2007-12-13

RDV au pied de la statue. Nouvelles, collectif avec par ordre d’entrée en scène : L. Biberfeld ; S.G. Fenice ; E. Le Bail ; J. Leroy ; M. Malte ; C.Mesplède ; A. Molas ; A. Mullenbach-Nigay ; J.-C. Rey ; T.V. Tran-Nhut. Coll. Granit Noir N°43 ; éditions Terre de brume. par Paul Maugendre

 

ImagePour la 7ème année consécutive, La Fureur du Noir Et la Noiraude ont organisé leur concours de nouvelles lié au festival La Fureur du Noir de Lamballe. Le résultat se concrétise par la parution d’un opus chez Terre de Brume et permet de découvrir cinq “ jeunes ” auteurs de nouvelles encadrés par cinq mentors du roman noir. Et il faut avouer que les jeunes pousses se montrent à la hauteur de leurs glorieux aînés.
Pourtant le thème proposé cette année n’était pas sans risques, comme le précisent Frédéric Prilleux et Denis Flageul les auteurs de la préface. Il s’agissait d’une petite annonce que certaines âmes bien pensantes auraient pu juger tendancieuse : “ Jacob. RDV au pied de la statue. Même heure. Le 13 pas le 14. Venir avec la chose. Delafon. ”. Tous s’en sont sortis avec les honneurs, et parfois d’excellents textes, mariant pour certains le noir et l’humour. Aux côtés de Laurence Biberfeld, de Jérôme Leroy, Marcus Malte, Claude Mesplède et Thanh-Van Tranh-Nhut, apparaissent les noms de S.G. Fenice, Elodie Le Bail, Aurélien Molas, Annie Mullenbach-Nigay et Jean-Claude Rey. Je ne vous détaillerai pas tous ces textes, il faut quand même garder le plaisir de la découverte, mais j’offrirai une mention spéciale à Jérôme Leroy pour sa nouvelle de politique-fiction et pour Aurélien Mollas pour la noirceur de son texte qui m’a fait penser à Robin Cook. Ce qui n’enlève rien au mérite des autres auteurs qui auraient tout aussi bien pu monter sur la première marche, selon la sensibilité du lecteur et son état d’esprit au moment de la lecture. 2007-12-11


Sacré cœur d’Oz de Roland Sadaune - Val d’Oise Editions – 2007, par Claude Le Nocher

ImageLe policier Gildas Ozulé, dit Capitaine d’Oz, a obtenu une affectation dans le 18e à Paris. Il espère ainsi reconquérir Julienne, sa femme partie avec une autre. Peintre amateur, Ozulé enquête à Montmartre, autour de l’artistique place du Tertre. Le cadavre d’un peintre anglais a été découvert mutilé, langue coupée. Un témoin voisin a vu un homme avec une cicatrice à la pommette, portant un bonnet péruvien. Ozulé vérifie : il y a eu d’autres crimes semblables, restant mal expliqués. La victime dealait dans le quartier, ce qui pourrait justifier sa mort. Surtout, Ozulé recherche le peintre Raoul Prieur, proche ami de l’Anglais. Quand Prieur réapparaît, il dit ne rien comprendre. Pas même le sens des cartes postales marquées d’un point d’interrogation, trouvées sur les lieux des crimes. Il connaît Cogére, l’homme au bonnet, qui fréquenta la place du Tertre. Prieur se réfugie chez sa sœur, à Pierrefitte. Pas sûr qu’il y soit à l’abri du tueur, car le voisin de l’Anglais a été victime d’un improbable accident. Employé de la Ville, Hubert de Castello confirme les doutes d’Ozulé à ce sujet. Le policier est certain que ces meurtres ont un lien avec Maurice Utrillo, célèbre peintre montmartrois. Celui-ci a vécu dans chacune des maisons où furent commis ces horribles meurtres. Alors qu’Ozulé a rendez-vous avec son épouse le soir de Noël, le tueur vient de tirer sur Julienne. Bientôt, l’homme au bonnet est repéré… 

 Après “Auvers d’Oz”, voici la deuxième enquête de Gildas Ozulé, où plane l’ombre de Maurice Utrillo. On sait que la peinture est une composante essentielle des romans de l’auteur, lui-même étant un peintre talentueux. Les séries de meurtres en sont une autre caractéristique, avec toutes les péripéties que cela suppose. Même s’il est bien secondé par un lieutenant efficace, le solitaire Ozulé s’expose à tous les risques (y compris ceux de l’IGS). L’écriture nerveuse de Roland Sadaune transmet une tension certaine. Bien que confus et désordonnés, indices et soupçons permettent au policier d’avancer jusqu’au dénouement. Un récit fiévreux ! 2007-12-07


 Les bâtisseurs de l’empire de Thomas Kelly(Rivages Thriller, 2007) par Jean-Marc Laherrère

ImageMichael Briody est irlandais. Il a vécu les luttes sanglantes contre l’occupant anglais, puis entre factions irlandaises. Il est maintenant à New York et, en cette année 1930, alors que la misère sévit dans les rues, il a trouvé un travail dans le chantier le plus gigantesque de la ville : la construction de l’Empire State Building. Il continue a servir la cause irlandaise, en recueillant des fonds et des armes pour les envoyer à Dublin. Grace est peintre, elle vit sur un bateau et a une liaison avec Johnny Farrell, l’homme de l’ombre du maire de New York. C’est lui qui graisse les rouages, distribue les pots de vin, fait la liaison entre le monde politique, le monde des affaires et les différents groupes mafieux, très puissants en cette période de Prohibition. Michael se rend rapidement compte que le chantier qui l’enthousiasme tant repose sur de biens sales fondations de corruption et de magouilles. Mais c’est quand il tombe amoureux de Grace qu’il met vraiment le pied dans l’immense machine à broyer.

Après Le ventre de New York et Racket, Thomas Kelly continue sa saga de la construction de New York. Il le fait de façon encore plus spectaculaire, à bien des titres. Tout d’abord la période, violente et romanesque, avec la choc de la crise de 29 et son cortège de misère et de détresse, les répercutions de la guerre irlandaise jusqu’à New York, et la lutte sans merci que se livrent les mafias irlandaises et italiennes pour le contrôle du trafic de l’alcool, mais également la main mise sur les grands chantiers. Ensuite, bien entendu, l’entreprise insensée et titanesque que fut le construction de ce qui était, à l’époque, le plus grand édifice du monde. Dans ce contexte exceptionnel on retrouve toutes les qualités des précédents romans : Une superbe description du milieu ouvrier, avec ses contraintes, sa terrible violence, mais également la fierté de construire, de faire partie de ceux qui bâtissent une légende ; une intrigue soignée, complexe, qui met en lumière les connections entre les mondes de la politique, de la pègre et des affaires, avec le très lourds poids des syndicats gangrenés par les mafias ; et des personnages de chair et de sang, palpitants, humains, magnifiques … romanesques en un mot. Un magnifique chant d’amour à une ville, et un superbe hommage à ceux qui l’ont construite, souvent au péril de leur vie. 2007-12-04 


Les faiseurs d’anges de Kris Nelscott (Aube noire, 2007) par Jean-Marc Laherrère

Image1969, Chicago. Smokey Dalton rentre chez lui avec son amie quand il entend du bruit dans l’appartement d’en face. Ils poussent la porte et trouvent une jeune femme qu’il ne connaissait pas en train de se vider de son sang. Ils réussissent à l’amener aux urgences de l’hôpital le plus proche où le médecin de garde ne veut pas s’en occuper avant qu’elle ne lui dise si elle est victime d’une fausse couche ou d’une avortement clandestin. Smokey est noir, la victime également, mais l’amie de Smokey est blanche et très riche, elle fait plier le toubib. A la demande de sa voisine, qui est la cousine de la jeune femme, Smokey va se lancer à la recherche du boucher qui l’a ainsi massacrée, ainsi que de l’homme qui l’avait violée. Une enquête qui va lui faire toucher du doigt la détresse des femmes qui ne veulent pas garder leur enfant, lui qui connaît déjà si bien celle des noirs, un an après l’assassinat de Martin Luther King. Une enquête difficile, dans des rues de plus en plus dangereuses, où les gangs et la police se livrent une guerre sans pitié.

Quatrième volet de la série consacrée au privé noir Smokey Dalton, Les faiseurs d’anges poursuit sa chronique du racisme ordinaire aux lendemains de l’assassinat de Martin Luther King. Comme dans le précédent, misère, racisme, main mise de plus en plus forte des gangs sur les rues du ghetto, et violences policières forment la toile de fond de ce nouveau polar. L’accent est ici mis sur la situation des femmes, comme beaucoup trop souvent victimes à la fois de la violence masculine, et de l’hypocrisie d’une société rigide et religieuse qui ne les défend pas quand elles sont violées, puis les criminalise quand elles veulent avorter . A déconseiller aux amateurs d’intrigues serrées, Kris Nelscott prend son temps, ne craint pas les digressions pour décrire un quartier, ou s’intéresser au sort d’une gamine que l’on ne verra plus, pour accélérer le rythme dans le final. Chaudement recommandé à tous les autres. 2007-12-04 


La dent du Narval de Piero Colaprico (Rivages noir, 2007) par Jean-Marc Laherrère

ImageC’est l’inspecteur Francesco Bagni, membre de la brigade criminelle milanaise, qui se trouve en charge de l’enquête sur la mort spectaculaire d’une jeune aristocrate. Sa mère l’a trouvée sur son lit, une dent de narval plantée dans le visage. Le récit de la mère, Comtesse milanaise est assez incohérent. Le père, membre des services secrets est en mission, injoignable. Le jour de l’enterrement, le père est de retour, furax, mais la comtesse a disparu, et bien que ne disant rien, le super espion a l’air persuadé que mère et fille l’ont arnaqué. Un enquête bien difficile, mais Francesco Bagni est malin, et surtout très patient.

Il m’arrive parfois de ne pas savoir dire pourquoi un roman me déçoit. Plus rarement de ne pas identifier pourquoi il m’a vraiment plu. C’est pourtant le cas ici. Certes le ton est vif et le style alerte ; les personnages très bien croqués ; l’intrigue quand à elle est assez lâche, on sent bien que là n’est pas l’intérêt principal de l’auteur. C’est peut-être, outre les qualités déjà décrites, la description de Milan, personnage central du roman, qui emporte l’adhésion. Toujours est-il que ce court roman est un pur moment de bonheur, et que j’attends avec impatience la suite, Le dent du Narval étant annoncé comme le premier volume d’une trilogie milanaise. 2007-12-04


Personne n'est parfait de Donald Westlake (Rivages noir, 2007) par Jean-Marc Laherrère

 

ImageUne fois de plus victime de sa malchance, Dortmunder s'est fait attraper en flagrant délit. Quand un ténor du barreau vient prendre spontanément sa défense, le faisant acquitter, il se demande bien évidemment ce que cela va lui coûter. Pas très cher en fait, juste un accord avec un riche dilettante qui souhaite organiser un faux vol de tableau pour arnaquer son assurance. Il organise bien entendu tout pour qu'il y ait des témoins, et pour que tout se passe bien. Malgré tout, devinez qui reste coincé dans la cage d'ascenseur alors que ses potes se carapatent avec la toile ? Et devinez combien de temps le tableau va rester en leur possession ? Et combien de combines vont être nécessaires pour le récupérer …

Rivages continue, pour notre plus grand bonheur, à rééditer les premiers Westlake, et en particulier les Dortmunder. Que dire ? Que c'est un pur régal à chaque fois ? Que l'on découvre avec délice la mise en place de la saga dortmundéresque, les personnages qui tournent autour (avec un mention spéciale à Tiny, beaucoup plus effrayant au début que par la suite) ? Que l'imagination de Westlake est toujours étonnante ? Que son humour fait mouche à chaque fois ? Qu'une lecture de Dortmunder régulière vaut tous les antidépresseurs ? Que la saga devrait être obligatoire et remboursée par la sécu, en tant que prévention, spécialement quand les jours raccourcissent et que le blues de l'hiver approche ? 2007-12-04


 Les morsures de l’ombre de Karien Giebel - Fleuve Noir, novembre 2007, 291 pages, par René Barone

Image4° de couverture :
Une femme rousse, plutôt charmante. Oui, il se souvient. Un peu... Il l'a suivie chez elle... Ils ont partagé un verre, il l'a prise dans ses bras... Ensuite, c'est le trou noir.
Quand il se réveille dans cette cave, derrière ces barreaux, il comprend que sa vie vient de basculer dans l'horreur. Une femme le retient prisonnier. L'observe, le provoque, lui fait mal. Rituel barbare, vengeance, dessein meurtrier, pure folie ? Une seule certitude: un compte à rebours terrifiant s'est déclenché. Combien de temps résistera-t-il aux morsures de l'ombre?

Ça ressemble a un jeu.
Le premier qui bouge a perdu.

Dans ce roman noir magistral et tendu à l'extrême, Karine Giébel nous entraîne dans un huis clos glaçant au cœur de la folie.
Un livre dont on ne ressort pas indemne.
Un suspens terrifiant
La trame de ce roman est simple : un homme (un flic) est enfermé dans une cave. Pourquoi ? Une vengeance ? Laquelle ? Comment échapper aux tortures de son bourreau ? Dehors ses amis le recherchent. Arriveront-ils à temps ?
Avec
Meurtres pour rédemption Karine Giebel avait écrit un polar coup de massue. Elle récidive avec son nouvel opus. Et va encore plus loin.
S’il existe un roman pour lequel les slogans “âme sensible s’abstenir” ou “un livre dont on ne ressort pas indemne” s’appliquent c’est bien celui-ci.
Un roman noir ?
Non.
Pire !
Avec ce livre Karine Giebel confirme toute l’étendue de son talent.
A ne manquer sous aucun prétexte !2007-12-04


Les Diaboliques de Maldormé de Jean Contrucci. Editions Jean-Claude Lattès par Paul Maugendre.

ImageUne étrange affaire secoue les habitants de l’anse de Maldormé, sis dans le quartier de Malmousque, banlieue de Marseille : Théophile Deshôtel, notaire de son état, est retrouvé pendu à l’espagnolette de la fenêtre de sa chambre. Il est encore trop tôt pour déterminer s’il s’agit d’un suicide ou d’un meurtre. Toutefois les premiers enquêteurs arrivés sur place relèvent quelques anomalies. D’abord la porte de la chambre du défunt était fermée à clé mais un passage communiquait entre la pièce et celle ou dormait Liselotte Ulman, la gouvernante. Or celle-ci est allongée sur son lit, visiblement sous l’emprise d’une quelconque drogue, les pieds entravés et la figure bâillonnée. Mais les mains sont libres. Aurait-elle procédé à une mise en scène ? C’est cette hypothèse qui prévaut, d’autant que Mariette la petite bonne a disparu. Les habitants du village, menés par un colonel en retraite vindicatif et revanchard, n’hésitent pas à accuser « la Bochesse » de tous les maux. Faut dire que la guerre contre les Prussiens, et la défaite, date de plus de trente ans mais la rancune est encore vive. Raoul Signoret, journaliste judiciaire au Petit Provençal, aidé par son oncle Baruteau, chef de la police et Placide Boucard, ancien journaliste sportif sont sur les dents. Ils sont plus ou moins persuadés de l’innocence de la jeune femme, qui a une fille placée dans une communauté protestante et dont le mari est décédé dans des circonstances mystérieuses. Mais le comité constitués d’anti-Dreyfusards, d’anti-juifs, d’anti-étrangers (même si un bon nombre d’entre eux sont d’origine italienne), ne désarme pas surtout lorsque le corps de Mariette est découvert flottant noyé près des côtes. Ils s’en prennent même à Riri-le-Fada, un simple d’esprit.

Jean Contrucci dans ce nouvel opus consacré à Raoul Signoret et sa famille ne déçoit pas, au contraire. Vif, alerte, le roman décrit des personnages attachants comme Placide Bouchard ou Riri, mais aussi le racisme, la xénophobie, l’ostracisme, le rejet de l’être humain n’entrant pas dans leur échelle (subjective) des valeurs morales, physiques et autres. De petites touches de couleur locale avec faits divers de l’époque, l’arrivée de l’étape du quatrième Tour de France devant l’entrée de l’Exposition coloniale et autres joyeusetés comme le duel dont se sort victorieusement Signoret. Heureusement pour lui et pour nous lecteurs. Enfin, une petite citation : « Il n’y a pas mieux que les anciens immigrés pour ne pas supporter les nouveaux venus » (Page 84).  2007-11-30


Fromental et l’Androgyne de Alain Demouzon et Jean-Pierre Croquet. Fayard. Paris 1892. par Paul Maugendre

ImageTandis que les anarchistes tentent de semer la panique dans la capitale en procédant à quelques attentats, deux ex condisciples du lycée Charlemagne qui ne se sont pas vus depuis des lustres, se rencontrent par hasard. Abel Cyprien est devenu Inspecteur à la Sûreté générale et Georis Fromental vivote comme littérateur, confiant des chroniques à des journaux et revues et ayant déjà fourni deux romans dont il attend gloire et fortune. Classé comme naturaliste, Georis Fromental est convié par son ami à participer à une enquête afin de mieux appréhender les arcanes du roman policier, genre littéraire qui prend une certaine importance grâce notamment aux histoires mettant en scène Sherlock Holmes. Comme cela ne peut que lui être bénéfique, Fromental accepte et il se retrouve au cœur d’une affaire complexe. Des amateurs d’œuvre d’art, de riches collectionneurs sont découverts assassinés, ayant subi à chaque fois une mutilation sur une partie différente du corps. Un billet a été déposé auprès des cadavres, définissant le défunt comme un philistin, une béotienne ou encore un jocrisse. Fromental fait la connaissance d’une étrange jeune femme, prénommée Hyacinthe, qu’il croise souvent sur son chemin, dans les lieux les plus divers. Il assiste également à des réunions d’anarchistes, de sociétés secrètes mystiques, ésotériques et de pseudos avant-gardistes culturels vilipendant les productions picturales de l’époque. Le tout baigne dans une aura liée à la beauté, à l’esthétisme, et au goût promulgué par Thomas de Quincey : Quand assassiner relève des Beaux-Arts.

Alain Demouzon (qui est à l’origine de la création de 813 avec entre autres Michel Lebrun et Pierre Lebedel et fut son premier président si ma mémoire est fidèle) et Jean-Pierre Croquet, anthologiste de talent, se sont associé pour réaliser un ouvrage qui reflète une époque disparue mais s’avère intemporelle. On retrouve le talent de Demouzon dans une écriture travaillée alliée à une intrigue alambiquée qui reste simple malgré tout. Un savoir faire dont pourraient s’inspirer quelques débutants qui pensent révolutionner la littérature en écrivant à la va comme je te pousse utilisant grossièretés et vulgarité pour une intrigue absconse afin de se démarquer et revendiquer un modernisme qui n’est pas toujours de bon aloi. Je vais me faire des amis ! 2007-11-30


Les filles de Roz-Kellenn d'Hervé Jaouen. Collection Terres de France ; Production Janine Balland/Presses de la Cité par Paul Maugendre

ImageJabel Gozh a réussi à force de volonté et de courage. Pourtant dans sa jeunesse elle a connu plus souvent qu'à son tour les privations. Des âmes charitables lui ont procuré, ainsi qu'à sa jeune sour, la pitance nécessaire à leur survie. Puis elle a connu le labeur de la ferme, l'enseignement auprès des " bonnes " sœurs, s'est délivrée du joug d'une famille hospitalière mais pas souvent reconnaissante des efforts fournis et du travail effectué, s'est mariée avec un jeune homme du village, sérieux et travailleur, qui décèdera au bout de quelques années, des suites du gaz inhalé sur le front lors de la Première guerre mondiale, la laissant avec deux enfants en bas âge. Quittant sa Cornouaille natale elle s'exile en Touraine pour revenir quelques années plus tard avec en poche un petit magot qui lui permet d'acheter une ferme. Fanch, son fils, sera, lui aussi, dur au travail et se comportera en despote envers ses ouvriers, ne supportant aucun manquement. Jeannette la fille épousera un gars de la ville, un fonctionnaire, ne supportant plus les remontrances d'un frère qui refuse de voir la réalité en face et le modernisme gagner les régions rurales françaises. Fanch se marie avec Adeline, une jeune femme simple, douce, effacée, et ont ensemble trois filles qui ne demandent, l'âge venant qu'à se débarrasser du carcan familial. Fanch est aveugle et ne se rend pas compte qu'il se conduit en despote, qu'il détruit la cellule familiale par son obstination, son entêtement. Le temps a passé et la famille, la jeunesse, les ouvriers, ne veulent plus être considérés comme des esclaves mais bien comme des personnes humaines à part entière.

Avec cette chronique et critique sociale, ce tableau d'une Bretagne de la fin du XIXème siècle ancrée dans les traditions séculaires et qui mute profondément et inexorablement, ce nouveau roman noir rural d'Hervé Jaouen nous ramène à une partie de notre jeunesse. Avec les profondes transformations que nous avons connues, (subies ?). De 1892 à nos jours, nous suivons le destin de trois générations avec pour chacune ses valeurs, ses aspirations, ses besoins d'indépendance, ses envies. Hervé Jaouen nous délivre un roman âpre, dur, réaliste, véritable reflet d'un passé pas si lointain. Avec en toile de fond l'emprise inéluctable, parfois impitoyable, du modernisme domestique et économique rejeté par certains, apprécié par d'autres.  2007-11-30


Moi, Fatty, Jerry Stahl, Rivages/Thriller, traduit par Thierry Marignac, Paris, 2007, par Yan Lespoux. 

ImageNé au Kansas en 1887, Roscoe Arbuckle est élevé par un père alcoolique et violent. C’est en cherchant a échapper à ce dernier qu’il finit par rencontrer le monde du théâtre qui l’amènera au cinéma, nouvel art alors bien décrié. Sous le sobriquet de « Fatty » - il mesure 1 mètre 65 pour 120 kilos – il devient la première grande star du muet et participera à l’ascension de Charlie Chaplin et Buster Keaton. Dans les débuts d’Hollywood, alors tenu par les premiers nababs du cinéma et en particulier Adolph Zukor, Fatty est le premier acteur à gagner  un million de dollars par an. Plus dure sera la chute. Alcoolique depuis la pré-adolescence et héroïnomane suite à la prescription d’un docteur incompétent à une époque où les mères de famille craignent plus l’aspirine que l’héroïne distribuée par les laboratoires Bayer pour calmer la toux ( !!!), Fatty se trouve accusé à tort du viol et du meurtre d’une jeune starlette. Alors que le Volstead Act instaurant la prohibition est entré depuis peu en application et que l’Amérique sombre dans le puritanisme le plus obtus, les frasques supposées d’Arbuckle entraîne sa chute inéluctable et manque par la même occasion de couler les studios de cinéma de Los Angeles qui le lâchent et le bannissent.   

Dans cette biographie aux sources sombres (l’auteur dit s’appuyer sur un manuscrit dont il dit que sa manière de voir le jour « restera à tout jamais voilée d’ombre »), Jerry Stahl (À poil en civil chez le même éditeur) emprunte la voix de Roscoe Arbuckle pour conter sa vie. Stahl présente Fatty comme un personnage handicapé par sa naïveté et son manque de confiance en lui (« La seule chose chez moi qui soit plus lente que mon cerveau, c’est mon système digestif. Et généralement, dans un cas comme dans l’autre, ça finit en tas de bouse »), et montre comment ces traits de caractère, ajoutés à l’alcool et à la rapacité des studios ont fait de sa vie un véritable roman noir. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Alcool, drogue, meurtre, starlette et argent, tous les ingrédients sont réunis et Jerry Stahl les cuisine à merveille pour nous entraîner avec lui dans la vie de ce personnage hors du commun, ou peut-être trop commun, qu’il nous fait découvrir ou, pour les cinéphiles, redécouvrir.2007-11-29


Jazz Gardé, Patrick Pommier, Editions du Layeur, par Paul Maugendre

Image Avoir les honneurs de la une des journaux, cela peut flatter son ego, mais pas à n’importe quel prix. Surtout lorsqu’il s’agit d’une affaire de meurtre. Une expérience dont ce serait bien passé André Désoutieux, dont le nom figurait sur l’agenda d’un obscur et assassiné collectionneur de disques de jazz de l’époque préhistorique des galettes en cire, habitant près de Saint-Brieuc. Ah, les galettes bretonnes. Désoutieux n’entend pas que son nom et sa réputation soient ternis, aussi en tant qu’enquêteur privé ne se gêne-t-il pas d’emboîter ses pas sur ceux des policiers. Ce collectionneur prétendait posséder un enregistrement rare puisque unique du célèbre jazzman et pionnier Buddy Bolden. Seulement le meurtrier ne s’en tient pas là et continue ses méfaits, vols et assassinats, avec toujours pour but de s’approprier des enregistrements dont l’existence n’a jamais été prouvée, et le contraire non plus d’ailleurs. Seulement Désoutieux ne s’y connaît pas plus en jazz que Toutankhamon interprétait les Valses de Strauss. L’affaire se complique lorsqu’un second collectionneur est retrouvé trucidé, un avocat qui avait fait l’objet d’un article dans un numéro récent de Jazz Magazine. N’écoutant que son courage à défaut de musique jazzistique, et résolu à résoudre cette énigme Désoutieux s’informe auprès de Philippe Carles , le rédac chef de JazzMag qui lui fournit sinon une piste, tout au moins quelques renseignements qui l’orientent vers une mystérieuse société dénommée Jazz Blanc. Ce roman à l’origine prévu pour paraître dans la collection le Poulpe chez Baleine, - on retrouvera des situations et des personnages assez explicites même si les noms ont été changés - , ravira les amateurs de jazz ainsi que les fans de Gabriel Lecouvreur qui seront comblés à la lecture de cette histoire. On y retrouve ainsi Raymond, patron du café Le Perroquet, qui fait aussi office de cuisinier, Josette son épouse affable prenant toujours le défense de Désoutieux, Rex le chien baveur, Juliette patronne d’un salon de thé, qui ressemble à une poupée Barbie qui aurait porté des vêtements imaginés par Barbara Cartland (je cite)
Publié en 2005, je n’ai découvert cet opus masqué, dont tous les chapitres font référence à des compositions standard de jazz, que la semaine dernière à Lamballe où Patrick Pommier était présent. Nous avons bien entendu parlé de Jazz. A signaler que Patrick Pommier fournit des articles pour Jazz Magazine. Mais il écrit également des nouvelles pour notamment L’ours Polar, entre autres.2007-11-29

 


La trace de l’escargot de Benoît Bouthillette, Les éditions JCL (Québec) 2005? 364 pages,
par Richard Migneault

ImageCe premier roman de Benoît Bouthillette étonne … et cela dès les premières pages. Un style touffu, de longs, très longs paragraphes, des dialogues inexistants sauf ceux décrits par la tête et le cerveau du personnage principal, des références culturelles riches et variées et un personnage policier tout à fait atypique. Voici les premiers ingrédients de ce roman essoufflant mais prenant.
On ne lit pas « La trace de l’escargot » comme un autre polar; l’auteur ne fait pas dans la dentelle et il ne nous laisse pas le temps de se détendre. Il faut être attentif, suivre le fil de l’histoire, être prêt à lire tranquillement une réflexion de Benjamin Sioui et tout à coup, dans le même paragraphe, courir après l’intrigue, s’essouffler en même temps que l’auteur, à la recherche de ce serial killer, amateur de peinture.
« La trace de l’escargot » est un roman fascinant qui vaut la peine de se forcer un peu, de travailler pour connaître le dénouement, de ne pas toujours trouver la lecture facile et surtout, de pécher par plaisir quand l’auteur nous montre tout son talent de conteur.. Un passage inoubliable : la première rencontre entre le policier et un certain chauffeur de taxi… Complètement jubilatoire !!!
Je vous présente donc ce personnage.
Benjamin Sioui est un amérindien d’origine, peintre amateur et daltonien, anti-conformiste et cocaïnomane, amateur de musique et fan de Kurt Cobain. Et amoureux fou d’une médecin légiste, belle comme la nature, aux yeux de cet homme des bois. Il est venu à la fonction d’inspecteur pour élucider des crimes qui s’inspiraient de toiles de Francis Bacon.
Et, dans un Montréal la nuit, un peu glauque et beaucoup underground, il recherche l’auteur, le créateur de ces œuvres sanglantes. Et dans un style de roman policier tout à fait personnel, Benoît Bouthillette nous invite à une présentation artistique de l’horreur.
On ne s’ennuie pas durant cette lecture. Quelques passages souffrent d’une certaine longueur mais ils se laissent apprécier quand même. Le personnage principal, et que l’on espère récurrent, est très attachant; les personnages secondaires n’ont pas encore toute leur profondeur. Mais, un deuxième roman devrait leur donner tout ce qu’il faut.2007-11-27
Un aspect négatif pour un inspecteur aussi cultivé : un langage un peu trop relâché, sûrement dû au style d’écriture parlée de l’auteur. Les « tu veux-tu » sont-ils vraiment nécessaires ??? Mais aussi, des centaines de pages très bien écrites, des passages savoureux, des perles de culture, des descriptions artistiques et musicales inspirantes et une poésie très urbaine.
J’ai adoré ce livre. Et surtout, je me suis senti respecté dans mon intelligence de lecteur. Ce n’était pas facile mais pour une fois, le plaisir coupable se gagne.

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Voici des ailes, roman de Maurice Leblanc, 1898 Réédition de 1999, Phébus, par Jeanne Desaubry

ImageLes lupinophiles avertis auront remarqué la date. 1898. Dix ans avant l’avènement du gentleman Lupin, Leblanc s’essayait la plume. « Voici des ailes » a été écrit en témoignage d’une joie, d’une énergie profonde de vivre qui devait porter Leblanc à ce temps de sa jeunesse.
Quatre personnages pédalent, le cœur vaillant, sur les routes de Normandie. Deux couples. A la fin de leur journée, ils se trouvent si séduits, si heureux de leur première étape qu’ils décident d’un commun accord de poursuivre l’aventure. Les voici donc, entre Jumièges et Varengeville, Caudebec, St-Valéry en Caux…
Deux couples mal assortis : la liberté du déplacement en vélo et la beauté de la Normandie estivale vont les désunir puis les réunir, mais en brouillant les cartes du départ.
Charmante intrigue où tout se joue à une croisée de chemin. A la fin de ce petit roman de cent vingt-cinq pages, chacun ayant trouvé que le conjoint de l’autre lui convient mieux que le sien, on se salue, et chacun part de son côté. On se prend à rêver de ce divorce à l’amiable avant la lettre.
Les considérations psychologiques de Maurice Leblanc sur l’amélioration de la société au travers de la pratique du sport, et la suprématie du cyclisme sur toute autre forme de déplacement font sourire. Un sourire teinté de regret à présent que dopage rime avec performance. Mais on le sent habité d’une certaine grâce lors de l’écriture de ce roman. Il a ciselé des phrases lumineuses, qu’on aime à se rappeler : « Oh ! comme c’est bon d’être heureux pour la seule raison que l’on vit ! » en est une que je voudrais ne pas oublier…
Elle est légère et jolie sa plume quand elle quitte la psychologie pour dépeindre une Normandie sous le soleil, dont les grâces sont infinies : la fraîcheur des sous bois, la richesse des moissons, les ciels sans fin, la magie des crépuscules.
Si Leblanc n’est pas Maupassant, qu’il admirait passionnément, la Normandie qu’il raconte vaut malgré tout qu’on s’y promène d’une roue légère. 
ImageNB : Si forte était l’invitation à suivre l’exemple de ces cyclotouristes avant-gardistes qu’une expo d’affiches (2002, musée des ’Arts et de l’Industrie de St-Etienne) sur la « petite reine » en a repris le titre. La couverture du catalogue rappelle que la première édition avait été illustrée par Lucien Métivet .Dans la préface, l’éditeur dit que les illustrations constituaient un véritable bijou Art Nouveau. Je le crois sans peine. 2007-11-11

 


Dictionnaire de la pluie – Patrick Boman – Seuil – oct. 2007 par Jan Thirion

ImageLe temps se gâte. Il pleut. Le cœur est morose. Ça grogne, ça râle, ça peste et ça se tire dans les pattes partout autour de vous. Vous sombreriez totalement dans une mixture alcoolisée aux anxiolytiques si, par bonheur, un désir encyclopédique ne vous avez traversé l’esprit. Comme la saison est propice à la boulimie de lecture et que les dictionnaires ont l’avantage sur les gros romans de ressembler à des boîtes de délicatesses où l’on peut picorer à l’envi plus qu’à des étouffe-chrétien, profitez-en. Les éditeurs nous gâtent. Il pleut des dicos. Le cœur rosit de plaisir. Tout s’apaise autour de vous. La cirrhose et la dépression sont remises à une prochaine fois.

Vous ne pouvez pas tout lire en même temps. Tant mieux. Grâce à la rotation des lourds volumes, concevez le fauteuil de mots dans lequel vous allez confortablement flâner de découverte en découverte. L’installation est des plus simples. Sur le nouveau Petit Robert et le dernier Petit Larousse côte à côte, posez un coussin. Appuyé au mur, le “Dictionnaire du Roman Populaire Francophone” de Daniel Compère servira de dossier. Il vous faut deux bons accoudoirs. Claude Mesplède vous les fournit avec les deux tomes de son “Dictionnaire des Littératures Policières”.

Mais là, maintenant qu’il pleut, l’ouvrage que vous tenez en mains s’intitule le “Dictionnaire de la pluie”. Il est signé Patrick Boman. Illustré par Romain Slocombe. En 400 pages, Des Acholi, peuplade du sud du Soudan, aux Zuni, indiens pueblo du Nouveau-Mexique et de l’Arizona, on fait le tour du monde des coutumes, des rites, des histoires, des légendes, des symboles, des proverbes, des orages et des ondées sous toutes les latitudes. Pas besoin de parapluie, tout ce qui tombe du livre est rafraîchissant. Infos, culture, poésie et humour se relaient pour un Singin’ in the Rain éclaboussant de lumière, où chaque entrée du dictionnaire est l’une de ces gouttes de pluie qui fait des claquettes sur le trottoir à minuit. Bashô, Baudelaire, Queneau, Apollinaire, Simenon, Tolkien, Trénet, Richepin, Zola, à eux les citations, les poèmes. Aux inconnus, les chants, les comptines du monde entier. Il tombe aussi des cordes dans le western et dans le roman noir.

Il pleut, il fait soleil en même temps. Patrick Boman a inventé le thésaurus arc-en-ciel qui vous baigne de clarté naturelle, même par temps obscur.2007-11-03 (Patrick Boman est l'auteur de la série policière où sévit l'inspecteur Peabody dans l'Inde de 1900. Editions Picquier.)


Putains de pauvres ! Maurice Gouiran - Jigal, oct. 2007, 252 pages par René Barone

Avec ce douzième roman, Maurice Gouiran très en verve, attaque tous azimuts, dénonce la cupidité, la lâcheté et la rapacité de certains pouvoirs ! Vif, cinglant, engagé, Maurice Gouiran n’a pas son pareil pour mêler fiction et dure réalité... Maurice Gouiran, un des talents les plus affûtés du polar hexagonal.

4° de couverture

Image Quand Laura, un amour de jeunesse devenu SDF, est venue lui parler de cette “peste des pauvres” qui semblait s’attaquer aux quartiers Nord de la ville, Clovis Narigou n’a pas immédiatement réagi. Les pauvres ? Y’en a partout, on ne les regarde même plus !
Mais quand, quelques jours plus tard, les politicards de tout bord montent au créneau pour démentir cette alarmante rumeur, Clovis se dit qu’il est peut-être temps d’enquêter !
Les pauvres et les sans-abri tombent en effet comme des mouches, décimés par une épidémie foudroyante...
Le maire Bellérophon Espingole a beau s’égosiller pour minimiser cette étrange affaire, toute la ville est en ébullition...
Quarantaine déclarée, routes fermées, état d’alerte sanitaire maximum... Marseille coupée du monde !
 La tension est à son comble, le peuple gronde, les politiciens se déchaînent, les pauvres trinquent. Mais à qui profite donc le crime ? 

Je n’ai rien à ajouter à ce qu’écrit l’éditeur. Ou plutôt, si, je vais citer quelques petits passages qui donnent le ton :
Une progression à deux chiffres, voici donc le viagra suprême de tous les investisseurs, l’annonce qui provoque plus d’érections dans le milieu économico-financier que les bas résilles, les strings noirs ou les soutifs en dentelles.
En France, quand on ne peut pas régler un problème, on pond une loi qui ne sera jamais appliquée...”
“- Prends la loi sur le droit opposable au logement. Tu imagines le clodo se retourner contre l’Etat parce qu’il ne sait pas où pioncer ? Tu le vois entrer dans un commissariat pour portrer plainte ? Tu le vois dégotter un avocat ?
Finalement, si l’on raisonne d’un point de vue strictement économique, l’esclavage n’avait pas que des défauts !
Mais rassurez-vous il n’y a pas que du “social” chez Maurice Gouiran, il y a aussi l’Estaque et son Beau Bar avec sa faune particulière, la Varune et les chèvres du Rove, et puis il y Laura, l’ancien amour de Clovis, il y a Elodie, l’infirmière qui porte une “blouse blanche où trois attaches, judicieusement déliées, laissent entrevoir la naissance d’une poitrine généreuse.” Sacré Clovis !
Mais il y a aussi et surtout une enquête menée tambour battant. Quel est ce mystérieux 4 x 4 noir qui rôde la nuit dans les quartiers populaires ? Qui s’acharne sur ces enfants que l’on retrouve torturés ? Pour leur faire avouer quoi ? D’où sort cette peste des temps modernes ?
Une enquête  qui conduit Clovis jusqu’à Lisbonne, où l’on retrouve son penchant pour les bons petits plats :
C’est ici (...) que l’on déguste le porco alentejana, plat de porc épicé mitonné aux palourdes, le mets emblématique de l’Alentejo, mais aussi la soupe à l’œuf, au pain et à la coriandre, les olives, le fromage de la région servi avec du broa, le pain de maïs, le mérou légèrement frit...
A déguster sans attendre ! 2007-11-02


Témoin involontaire - Gianrico Carofiglio (rivages noir, 2007) par Jean-Marc Lahérrère

ImageGuido Guerrieri approché la quarantaine, il est avocat à Bari et vient de divorcer de la femme avec laquelle il a vécu dix ans. Il est en pleine déprime quand il accepte d’assurer la défense d’un vendeur ambulant sénégalais qui est accusé du meurtre d’un gamin de neuf ans. Le dossier est accablant, mais l’homme clame son innocence. Guido, sans bien comprendre pourquoi, accepte de s’en occuper, même s’il sait pertinemment que son client n’aura jamais les moyens de le payer. Pour la première fois, il va tenir la vie d’un homme dans ses mains, sans se rendre tout de suite compte qu’il joue peut-être aussi la sienne.

Les scènes de procès étaient une spécialité américaine, aussi bien dans la littérature que dans le cinéma noirs. C’est fini. Un italien, magistrat, en apporte ici la preuve, éclatante. Mené de main de maître, le roman commence tranquillement, prend son temps, suit le personnage principal, pas forcément très sympathique, qui s’enfonce dans une déprime profonde. Puis, peu à peu, quand le procès approche, la tension s’intensifie. Une fois le procès commencé, dans la seconde moitié du roman, impossible de la refermer sans être allé au bout. Le lecteur vibre, espère, tremble avec Guido. La joute finale, retranscrivant les plaidoiries, est magistrale. En parallèle, on suit avec autant d’intérêt les escapades de Guido, et son retour à la vie. Un fois le roman refermé et la tension relâchée, on s’aperçoit qu’en filigrane on a également eu tout le portrait d’une société, de son racisme ordinaire, et le portrait, sans surprise, mais confirmé de l’intérieur, d’un système judiciaire où, si l’on veut être bien défendu, il vaut mieux être riche que pauvre, blanc qu’immigré. On s’en doutait, et ce n’est pas propre à l’Italie, mais voir, décrit par quelqu’un du milieu, comment c’est mis en musique par les institutions n’est pas inintéressant. 2007-11-02


Le pic du diable - Deon Meyer(Seuil Policier, 2007) par Jean-Marc Lahérrère

ImageThobela a commencé une nouvelle vie. Ancien combattant de l’ANC, formé en URSS et en Allemagne de l’Est, il s’est installé fermier avec son fils adoptif. Quand celui-ci est tué par deux braqueurs, sa vie se vide de sens, et il décide de traquer ceux qui maltraitent les enfants. Il se remet à faire ce pour quoi il a été formé : tuer. Christine est call girl au Cap, elle se sent de plus en plus piégée par un de ses clients, trafiquant de drogue, qui voudrait qu’elle abandonne tout pour lui. L’inspecteur Griessel de la police du Cap est en pleine chute libre. Alcoolique, il est jeté dehors par sa femme. Une dernière chance lui est offerte par son supérieur : trouver l’homme qui a déjà tué deux personnes impliquées dans des affaires de maltraitance d’enfants. Entre ces trois êtres blessés, commence une ronde de souffrance, de morts et de mensonges …

Pourquoi les personnages de Deon Meyer nous marquent-ils tant ? Pourquoi s’attache t’on autant à eux ? Comment fait-il pour nous accrocher, dès les premières lignes, nous passionner pour une histoire, pour des destins ? Difficile de mettre le doigt sur cette alchimie, on peut juste dire qu’une fois de plus, elle fonctionne. Certes on peut analyser l’intrigue, qui mêle les points de vue, contés de trois façons différentes, avec une précision d’horloger. On sait dire qu’on apprécie énormément, la description d’une société en pleine mutation, qui peu à peu réussit, avec toutes les peines du monde, mais réussit quand même à sortir d’un système politique inadmissible. On sent l’amour de l’auteur pour sa ville, son pays, malgré ses peines, ses plaies et ses souffrances. Mais au-delà de ces qualités, partagées par bon nombre d’auteurs de polars, pourquoi ceux de Deon Meyer nous touchent-ils tant ? Qu’est-ce qui fait la différence ? Le talent ? 2007-11-02


Callisto de Torsten Krol, Buchet Chastel, 2007 par Yan Lespoux

Image« C’est malheureux que Dean ait été un terroriste musulman doublé d’un meurtrier homosexuel mais je n’y peut rien » déclare le jeune Odell Deefus peu de temps après avoir occis Dean Lowry.
Odell a quitté la riante cité de Yoder, Wyoming, pour rejoindre Callisto, Kansas, où se trouve un bureau de recrutement de l’armée. C’est qu’à vingt-deux ans, sans aucun diplôme en poche et secrètement amoureux de Condoleeza Rice, il a décidé d’aller combattre les terroristes musulmans en Irak. Pas bête (il a lu seize fois Jody et le faon –et attention, la version longue, pas celle pour enfants) mais un peu lent – il l’admet lui-même – il met un certain temps à comprendre que l’homme qui a accepté de l’héberger après que sa voiture est tombée en panne sur la route de Callisto est un peu étrange et lunatique. Odell est peut-être un idiot, mais c’est aussi un colosse, alors lorsqu’il soupçonne Dean de vouloir le tuer, il le frappe avec une batte et l’assomme. Définitivement. Commence alors une aventure hallucinante où se mêlent bouseux trafiquants de drogue, télévangélistes louches, agents de la sûreté nationale fantômes, flics jaloux et corrompus, gardiennes de prison manipulatrices et pizzas surgelées.
À travers les aventures d’Odell Deefus, sorte de Forrest Gump mais en moins innocent que Tom Hanks, l’écrivain à pseudonyme Torsten Krol, nous propose un récit jouissif sur la paranoïa dans les campagnes américaines. Passées les premières pages qui peuvent paraître un peu lourde et une fois habitué au récit à la première personne d’Odell qui peut parfois sembler artificiel (la faute à l’auteur qui a choisi un personnage falot comme narrateur mais qui doit quand même un minimum d’explication au lecteur), on rentre dans un récit tordu à souhait terriblement amusant.2007-10-31


Mikko ou je n'entends rien au japonais de Jan Thirion - 2006 - Editions Krakoen par Nigel Greyman

ImageJ’ai refermé Mikko envahi d’un délicieux goût d’enfance, revenu ébloui du territoire sans souci d’avant au sein duquel des fées transformaient les citrouilles en carrosse, les pauvresses en héritières, les gueux en joyeux princes, niais le plus souvent mais si charmants. Dans ce roman, nous sommes dans le pays des adultes traînant encore derrière eux des lambeaux de leurs jeunes années. L’auteur décline sans vergogne et avec bonheur le thème rebattu de la baguette magique : notre héros découvre en effet que la télécommande de son vieux téléviseur est dotée de pouvoirs surnaturels, ceux de modifier un bougon en un être adorable, ceux de réanimer un amour déchu… et plein d’autres tours. Il devient alors le zappeur fou, bardé de toute puissance sur les gens et les choses, quasiment dieu vivant, prompt au caprice comme à la BA. Enfoncer un bouton, et le tour est joué ! On sait que le tragique marque le terme de l’histoire. Le vide aussi. Car le destin fait rideau, une fois les piles mortes, plus d’énergie, plus de miracles, rien, la désillusion au bout du rêve… C’eût pu être seulement gentillet, mais l’écriture travaillée avec légèreté de Jan Thirion, le style du récit, la cocasserie des situations nous entraînent dans d’agréables moments de littérature où sur un rythme qui jamais ne faillit, le fantastique le dispute à l’humour. Ce petit prof de maths sans histoire, sérieux et insignifiant, subjugué par les appareils audiovisuels de marque japonaise ne jure que par Sony, champion de l’innovation. Plaqué par sa femme, touchera-t-il  au bonheur de la reconquête de son « ex » grâce à la magie de cette zappette ? Les femmes dans cette histoire viennent toutes d’extrême Orient. Elles incarnent la douceur de vivre et sans doute l’idéal féminin de l’auteur. On aimerait avoir sous la main une Mikko afin de mikkotiser les cons qui pourrissent la vie, de séduire un amour qui résiste, de goûter la liberté sans entrave avec celle qu’on désire. On aimerait connaître la caresse de Nan-Son, la jolie masseuse thaï, dotée d’une main aux doigts de toutes les couleurs faisant naître des soleils tremblants sur la peau. Et si ces outils de la modernité consumériste n’étaient en réalité qu’un leurre, une béquille, une facilité de paresseux qui ne s’engage pas, qui ne dit pas, qui reste en dehors de sa propre vie. Vide autant qu’elle est remplie à due concurrence d’objets de consommation, inaptes à procurer ce bonheur obligé dicté par les marchands. Voilà bien un symptôme du malaise des occidentaux gavés, pour ceux qui le sont au demeurant. Ce petit roman pétillant plus profond qu’il n’y parait se déguste d’un trait. La dernière page lue, il suggère immédiatement la relecture car chaque phrase recèle beaucoup de finesse, chaque situation mérite une dégustation. Ce roman se savoure comme un saké parfumé, à petites gorgées de plaisir. 2007-10-23


Dope au paddock de Louarnig Gwaskell - Editions Terre de Brume 2001  par Pascal Polisset 

ImageAvouons-le humblement, j’aime ces petits polars qui nous font revisiter des lieux connus ou accessibles par un simple train régional… Certes la sympathie naturelle intégrant cette approche affective des décors n’est pas suffisante pour se pâmer à la lecture de ces « petits » polars de proximité… certes le récit finit parfois dans la boue des chemins de traverse, mais « Dope au paddock » de Louarnig Gwaskell nous affranchit de ce piège.
Le récit est fortement charpenté, les lieux respectent les aléas de l’intrigue, les protagonistes sont apparents, construits dans leurs particularité, ils sont crédibles dans leur marginalité. Puis-je faire référence à quelques livres de Pouy, de Bastid et Martens, de Jaouen ?
Ah, Jaouen, nom d’un des personnages de cette histoire, hasard ou volonté de faire un clin d’œil à l’auteur éponyme et au lecteur ?
Tout était sur le point de réussir : la came était entrain d’arriver à la côte quand, dans une avalanche de trahisons, la bande organisatrice implose au seuil de la réussite qui doit permettre à chacun d’aller se faire dorer sous des cieux sans korrigans, sans fougères et sans marée bretonne… L’homme est de chair et la chair est faible surtout quand il s’agit de transformer de la poudre en oseille. L’épicentre des allers et venues, des duels et bagarres sera un petit club de randonnée perdu dans l’arrière pays de la côte de granit rose… De l’innocence naîtra la confusion, de l’amateurisme jailliront les salves de gros calibres, la lande se nourrira de nombreux cadavres… Mais, Saint Georges, patron des chevaux et des cavaliers, veillera jusqu’au bout de l’aventure et aucun canasson n’ira galoper ad patres, chevauché d’un Ankou rigolard. 2007-10-23


Meurtres pour rédemption - Karine Giebel - Rail Noir, 2006, 555 pages, 17 € par René Barone

Image4° de couverture : Vingt ans. Le bel âge ?
 Pas pour Marianne. En prison. Pour perpète. Pour meurtres. " Ils ne m'ont laissé aucune chance (..:) -Mais j'existe encore (...) Ça leur ferait trop plaisir que je cesse le combat... Je ne leur ferai pas cette joie (...)
Alors, nourrir la haine, l'instinct de survie, même si l'on ne désire qu'aimer, être aimée ; pour lutter malgré tout, contre les coups, les brimades, l'ignoble.
La liberté. Inaccessible. Sauf à se laisser bercer par le chant des trains, pas si loin, là, derrière les barreaux, à se laisser emporter dans leur sillage.
Jusqu'au jour où ... En taule, même l'inimaginable peut surgir. Une porte s'ouvre...
" La liberté, Marianne, ,tu dois en rêver chaque jour, chaque minute, non ? "
Mais le prix à payer pour transformer ce rêve en réalité est terrifiant.
Marianne ira-t-elle jusqu'au bout ? Jusqu'au bout de cette voie de sang ? Mais, peut-être, aussi, de rédemption ?...

Attention : ce roman “fait” 555 pages en petits caractères, du Times 7 ou 8. Il faut avoir de bons yeux, mais n’hésitez pas à vous y plonger, vous serez aspiré par un tourbillon implacable,  par un gouffre sans fin, le gouffre de cette prison, où règnent la violence et la haine,  où la cruauté des matons sadiques est sans limites. Il est courant de dire d’un livre “c’est un roman coup de poing” ! Ici c’est un roman coup de massue ! L’univers carcéral y est décrit avec une violence inouïe. Un roman d’une dureté incroyable, mais aussi par moments traversé par une incroyable tendresse.
Karine Giebel avait montré, avec son premier roman,
Terminus Elicius, des qualités qui laissaient augurer du meilleur. Elle confirme ici tout son talent avec ce roman époustouflant qu’elle maîtrise de bout en bout avec un sens du suspens digne des plus grands.
Je crois qu’on peut dire sans se tromper qu’une nouvelle reine du polar est née. 2007-10-16


Jack l'Eventreur de Robert Desnos - Editions Allia (par Jeanne Desaubry) - 2007-10-03 

ImageDESNOS, AUTEUR DE NOIR - J’aimerais bien être : organisée, concentrée, précise, structurée. Je crains d’être désordonnée, fantasque, inorganisée, et approximative. Alors, pour mes lectures comme pour mes écrits, mes amitiés, mes amours, je tente de garder le fil, mais c’est plein de raccrocs, de bifurcations, d’oublis et de retours, d’imprécision.
C’est ainsi, je musarde car je m’efforce de conserver ma capacité à m’émerveiller, à me réjouir de petits riens même quand l’automne vous pourrit le moral.
Quand j’ai découvert ce petit bouquin, tout m’a séduite. Son format : 10 x 17, 60 pages, un belle couverture crème, douce au toucher, et puis le nom de Desnos et des souvenirs de rêveries sur ses mots amoureux. Alors, Desnos! Oui, Desnos, auteur de noir. Et le titre, bien-sûr. Sobre, clair : Jack l’éventreur.
Desnos, en 1927 – 1928 quand il collaborait à « Paris-matinal » après sa brouille avec les surréalistes, a écrit ces quelques articles qu’ « Allia » a réuni ici. Je ne sais pas si cela avait déjà été fait, mais c’est une excellente idée.
Le poète offre ici une version de sa prose, belle, classique … 
« Le quartier de Whitechapel qui est encore l’un des plus misérables de Londres, était, il y a quarante ans, le plus romantique paysage qui se puisse imaginer. Les admirables descriptions qu’Eugène Sue, cet extraordinaire écrivain, fait des quartiers sordides de Paris, donnent à peine une idée du labyrinthe de rues, de ruelles, de passages et de cours qui constituaient alors ce faubourg anglais »
Desnos nous balade habilement, en tout petits chapitres. Un par meurtre. Il alterne les descriptions cliniques (et cela vaut bien, je vous le jure, du Patricia Cornwell), des considérations lyriques sur la condition des victimes, généralement prostituées, et retombe sur ses pieds, dans la dernière partie, avec un superbe petite  supercherie. En 1927, on pouvait déjà faire de l’art avec cette série de meurtres vieille de trente ans.
Ce fut, pour toutes ces raisons, une lecture  réjouissante. Décrypter ce qui a pu être vrai dans tout ça, petit jeu de l’oie laissé par le temps, la disparition de Desnos, mes souvenirs défaillants de l’histoire de littérature, n’y est pas pour rien.
Et puis cette considération : depuis leur réalisation, ces meurtres fascinent, entre horreur et inquiétude … Et déjà en 27, quand Desnos écrivait ces lignes, on se disait : on ne saura jamais rien. Il (Jack) doit déjà être mort. Alors, on pouvait laisser vagabonder son imagination et son talent, ce qu’ici Desnos fait avec brio.
Mais Desnos, c’est avant tout celui qu’on connaît comme le poète amoureux, et sa fin, après sa libération de camp de concentration, est infiniment poignante. Son dernier poème, version retravaillée d’un plus ancien, est merveilleuse et déchirante. Une femme, sans doute Yvonne Georges qu’il vénérait, est restée sa lumière dans ces conditions abjectes. L’écriture, comme ultime radeau, comme témoignage, jusqu'au bout de  l’humanité que la bestialité du nazisme n’aura pas réussi à tuer.

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Epluchures a la lilloise de Sandrine Rousseau -  Editions Ravet-anceau - Polars En Nord - (par courtoisie de Claude Le Nocher - 210907)

 

ImageJean Penan est “inspecteurdepolicecriminelle”, en un seul mot. Ni compétent, ni efficace, ce n’est pas un enquêteur brillant. Terne et auto-satisfait, « il pourrait être colorisé tellement il est ringard, ce type » dit-on de lui. Jean Penan doit s’occuper du meurtre de Sébastien Fromentin. Ce séduisant jeune homme (qui plait aux blondes) a été poignardé, et on a épluché sa peau. Le policier interroge l’entourage de la victime, omettant de leur demander un alibi, qu’aucun ne peut vraiment fournir. Ourida, l’étudiante qui observe ses méthodes absurdes, est perplexe. Collègue de Penan, Schwarz estime ne pas avoir à l’aider, malgré ce qu’il a compris.  Julie et Margot étaient des amies de Sébastien. Amoureuses de lui, bien sûr. Mais il était fiancé à Armelle. Même si la mère de celle-ci le détestait. Le père de Sébastien n’est pas causant. Sa sœur Nadia, non plus. La mère du jeune homme a quitté sa famille, sans perdre de vue ses enfants. Quand même, c’est le deuxième fils qu’elle perd, le premier s’étant (peut-être) suicidé. Julie imagine avoir tué Sébastien. Son copain Olivier et elle suivent l’affaire grâce à leur amie Ourida. Jean Penan n’est pas insensible au charme de Margot, bien plus jeune que lui. Elle élève seule le petit Gaspard, dont Sébastien n’était pas le père. Eclaircir tout çà ? Pas facile pour le policier. D’autant que son hiérarchique et Schwarz ne l'aident guère...  A cause de l’incapacité du héros à (se) poser les bonnes questions, ce roman d’enquête progresse dans une grande confusion. Obsédé des tableaux-rapports, des After Eight et des shampoings, ce policier ridicule possède quelques aspects plus touchants. L’histoire est souriante, voire farfelue. On en oublierait presque qu’il y a un coupable à découvrir. Une narration plus nerveuse eût donné davantage de force au récit. Néanmoins, cette intrigue pleine de fantaisie est plaisante.


Ultime tercio à Salamanque de Franck Membribe, Mare Nostrum, 2007 -(par courtoisie de P.G. - 200907)ImageElle n'en a pas supporté plus Ana. De son restaurateur de mari, Fernando, de ses clients machos aux mains légères. La soupière a fini sur le crâne du patron et elle a rendu, jeté, son tablier. Définitivement. Il lui reste à récupérer sa fille Inès, trisomique, placée dans une institution à Salamanque, et à disparaître.
Ana va fuir vers la France, mais sans sa fille. Elle part à la recherche de celui qui a déclenché tout ce remue-ménage, Laurent Clopt, jeune ingénieur venu installer quelques mois plus tôt un champ d'éoliennes sur les terres ancestrales des éleveurs de toros...
Dans sa préface, Franck Membribe évoque la découverte de ses origines espagnoles et comment celles-ci sont devenues le point de départ de ce roman. Et en effet, c'est bien l'Espagne qui est au cœur de cet Ultimo Tertio.
À travers une construction sophistiquée et une double narration, l'auteur nous livre ses impressions quant à ce qui constitue aujourd'hui l'identité espagnole, ou au moins celle d'une de ses provinces, la Castille.
Il sera question de tauromachie bien sûr, de ceux qui la défendent en la présentant comme un art comme de ceux qui la combattent ; il sera question de valeurs chrétiennes fortes et parfois mises à mal ; il sera question de la guerre civile, des ravages laissés derrière elle et de l'héritage franquiste, quasiment omniprésent dans les mémoires. Franck Membribe explore.
Mais si l'Espagne est au cœur du roman, il en est de même pour les deux personnages qui l'habitent, chacun à leur quête : Laurent, à la recherche de son passé, et Ana, qui tente de le fuir pour un avenir. Et c'est toute l'histoire d'un pays qui résonne avec ces deux êtres.
Franck Membribe nous livre aussi un roman plein d'émotion, voire de tendresse. L'écriture est fière, racée, exigeante, pour un superbe résultat.
Un livre qu'on referme délicatement. Un roman noir avec des tripes, de l'émotion, de l'intelligence, de ceux qui restent en tête, longtemps et qui, comme le souhaite l'auteur, font réfléchir, un peu...
 
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