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Notes de lecture du premier semeste 2008. Pour effectuer des recherches, utiliser le moteur de recherche du site.
Le Conseil des Troubles - Frédéric H. Fajardie - JC Lattès - Livre de poche no 30945 - 540 pages, par Richard Migneault Vous avez le souvenir, la nostalgie du plaisir d’avoir lu « Le comte de Monte-Christo » ou « Les trois mousquetaires »; juste le nom d’Alexandre Dumas vous rappelle l’avidité que vous ressentiez à lire le prochain chapitre. Juste un dernier !!! Frédéric H. Fajardie, écrivain français, malheureusement mort en mai 2008, nous donne l’occasion de revivre ces bonheurs de lecture, autour d’un roman-feuilleton absolument passionnant. Une intrigue très bien tissée, de l’action, de l’horreur, des histoires d’amour, bref, tous les ingrédients pour être « scotché » au roman. Fajardie écrit très bien et il possède un sens de l’humour subtil et efficace. Ses personnages sont attachants et nous font parfois des clins d’œil de modernité assez particuliers, il faut lire la description d’un rêve de Louis XIV ou les critiques sur la gouvernance du pays des lys. Ses personnages méchants sont terrifiants, capables des horreurs les plus vils. L’histoire, un peu complexe, tourne autour d’une chasse à l’homme où le personnage principal, Tancrède de Montigny, duc de Bamberg, est poursuivi par un tueur à gages, un général des mousquetaires et le grand maître des Teutoniques qui préside aux destinées du Conseil des Troubles. Comment pourra-t-il en sortir vivant ??? Grâce peut-être à certains « pouvoirs » qui lui sont donnés comme dernier survivant de l’Atlantide ?? Ou avec l’aide de sa brigade des Dragons, sorte d’escouade tactique et d’intervention spéciale ?? Ou encore par l’amour de sa belle Marion?? Peut-être même par la férocité bien particulière de son très petit chien Scub ?? Un roman policier, un polar, un roman feuilleton, un roman historique, un roman fantastique… « Le conseil des Troubles » est tout cela, en même temps. Mais il est surtout un très bon plaisir de lecture! 2008-06-02
La couleur de la peau - Ramon Diaz-Eterovic / (Métailié/noir, 2008) par Jean-Marc Laherrère Heredia promène son blues de cinquantenaire dans les rues de Santiago du Chili. Il vit seul avec Simenon, son chat, mais heureusement Anselmo, son ami kiosquero (comment on dit kiosquero en français ?), est de retour. Il est contacté par un immigré péruvien qui recherche son frère, disparu depuis plusieurs jours. Pour le retrouver, Heredia va devoir se plonger dans le monde des immigrés, des clodos et des artistes de rue. Un monde âpre, rude, plein de peines et de désillusions. Avis aux amateurs : Ceux qui cherchent une intrigue serrée, de l'action, des pages qui tournent toutes seules peuvent passer leur chemin. Heredia passe plus de temps à boire dans les bars, à se rappeler le quartier populaire d'antan, à discuter avec son chat, ou à écouter des tangos ou du Malher qu'à se battre avec des méchants. Heredia aime la poésie, les souvenirs, les vieux bars, les tangos, et bien entendu, Simenon. Heredia aime aussi traîner la nuit, boire un peu trop, en sentir la pulsation de sa ville. Ce qui ne l'empêche pas d'être opiniâtre. A force de questions, il finit toujours par trouver. La plupart du temps sans trop de violence. Cette quatrième enquête (quatrième en France, au Chili il y en a bien plus) l'amène à connaître le monde misérable des immigrés clandestins, exploités, méprisés, haïs, accusés de tous les maux … Triste constatation de l'universalité de la nature humaine. Un beau roman noir mélancolique, désabusé, mais jamais résigné. Car Heredia, tout déprimé qu'il soit, ne renonce jamais à ses idéaux, et garde entière sa capacité d'indignation. Autant dire qu'il est précieux, comme son auteur ! 2008-06-02 Voleurs d'encre - Alfonso Mateo-Sagasta / (Rivages/Thriller, 2008) par Jean-Marc Laherrère
Madrid, 1614. Isidoro Montemayor, ancien combattant en Flandres est au service de don Francisco Robles. Il surveille son tripot, où une partie de la Cour vient se faire plumer par les tricheurs de tout poil ; il est également correcteur car Francisco Robles est aussi libraire et éditeur. C'est à ce titre qu'il le charge d'une enquête délicate : Alors qu'il a déjà payé Cervantès pour la deuxième partie très attendue de son Quichotte, un imposteur, se cachant sous pseudonyme, vient de sortir une suite qui insulte gravement Cervantès, mais surtout, et beaucoup plus grave, fait perdre de l'argent à Robles. Isidoro qui a besoin d'argent est obligé d'accepter l'ordre et va commencer une enquête dangereuse dans un monde sans pitié : celui des poètes, écrivains, et de leurs protecteurs, les Grands de la Cour d'Espagne. Un monde où les mots font mal, mais où l'on risque aussi une bonne bastonnade ou un coup d'épée. Ce gros roman a les défauts de ses qualités : Il est, du moins il semble être, extrêmement érudit, documenté, et intelligent. Malheureusement toute cette érudition porte sur un sujet assez peu connu des lecteurs français. Qui en effet connaît assez bien les œuvres de Cervantes, Lope de Vega, Quevedo, ainsi que les méandres de l'histoire espagnole de l'époque ? Pas moi. J'ai bien lu Don Quichotte, il y a bien longtemps, mais c'est tout. Du coup il y a des chapitres entiers qui me restent assez obscurs, et même frustrants, car je sens bien que je perds plein de choses. Et ils ralentissent le rythme. Ceci dit, même avec ces restrictions, le roman reste passionnant. Pour sa peinture de ce début de 17° siècle à Madrid en premier lieu : vie quotidienne, crasse, odeurs, sons, goûts, misère, arrogance des grands, violence sociale, violence judiciaire, poids de l'église et de son bras armé terrifiant, l'Inquisition … Tout cela est superbement restitué, dans un style alerte et, le qualificatif s'impose … picaresque. Certaines scènes resteront gravées dans ma mémoire de lecteur, en particulier celle d'une visite éprouvante chez un dentiste (que je suis content de vivre aujourd'hui !). De plus, vers la fin du roman, le rythme s'accélère, il y a poins de digressions littéraires, et si l'on se perd parfois dans la première partie du roman, on est de nouveau accroché, jusqu'au final. Au final, sans doute un régal complet pour les connaisseurs du siècle d'or espagnol, un très bon roman qui doit se mériter pour les autres. Le crépuscule des stars - Robert Bloch / (Moisson rouge, 2008) par Jean-Marc Laherrère En cette fin d'année 1922, Tommy Post est jeune et plein de rêves. Des rêves qui forcément, doivent se concrétiser rapidement. Tommy Post travaille depuis six mois aux studios Coronet, comme garçon de courses sur le dernier film du magicien, Theodore Harker. Quel meilleur endroit et quel meilleur travail pour réaliser ses rêves ? Et en effet, rapidement, Tommy saisit sa chance, et devient scénariste. Hollywood, l'âge d'or du muet, les films qui transportent l'Amérique toute entière, Tommy Post fait partie de cette aventure. Sans savoir que le compte à rebours est déjà entamé, que la crise de 29, le parlant et la main mise des financiers sur les studios sont proches, tout proches. Pas de détective, pas de policier, pas d'enquête ... Mais un meurtre, un vrai, celui du cinéma muet (c'est ce qu'écrivait Michel Lebrun en 1979). Et c'est exactement l'impression qui se dégage de ce roman noir à la fois flamboyant et crépusculaire (mais les crépuscules ne sont-ils pas flamboyants ?). Le lecteur fasciné assiste à un autre meurtre : celui de l'Art et des artistes, lentement mais inexorablement étranglés par les banques et les financiers. L'avenir du cinéma montrera que la bataille que met ici en scène Robert Bloch continua, et continue encore, que les artistes ont dû, doivent et devront se battre pour protéger leurs œuvres contre des financiers qui ne voient rien d'autre que le bénéfice immédiat, et que la guerre Art contre Industrie est depuis inhérente à la création cinématographique. Mais ce meurtre n'est pas le seul intérêt de ce superbe roman. Ce n'est même pas son principal sujet. Car à travers son livre c'est une véritable déclaration d'amour au cinéma des années 20, à ses stars, à sa magie, aux rêves qu'il a fait naître chez des générations de gamins, à la passion de ses créateurs que livre Robert Bloch. Un chant d'amour pour ces hommes et ces femmes qui, contre tous les obstacles, ont cru en leurs rêves, ont cru qu'ils pouvaient en faire des œuvres, et les partager avec le monde entier. Un chant d'amour d'autant plus poignant que l'auteur, et le lecteurs, savent qu'il s'adresse, dès le début, à un condamné. Il n'en est que plus beau. Si comme moi, et comme bien d'autres, vous aviez raté ce roman à sa première publication en France, précipitez-vous, lisez-le, et remerciez les éditions Moisson rouge de nous l'offrir. Merci moisson rouge !
Les jardins de la mort - George Pelecanos / (Seuil/Policiers, 2008) par Jean-Marc Laherrère
1985. Le tueur au palindrome sévit à Washington, assassinant des adolescents dans les jardins. Gus ramone et Doc Holiday, deux jeunes flics sont sur place, pour maintenir l'ordre. L'enquête est dirigée par T. C. Cook, une des légendes du service. Les meurtres s'arrêtent seuls sans que le coupable ait été arrêté. Vingt ans plus tard, Cook est à la retraite, mais n'a jamais oublié l'affaire. Gus ramone est toujours dans la police, au service des homicides, et Doc a démissionné avant d'être mis en cause par une enquête des affaires internes. Il a monté un service de limousines. Quand le corps d'Asa est retrouvé dans un jardin, tué d'une balle dans tête, les trois hommes, chacun à sa façon, vont reprendre cette enquête qui les préoccupe depuis vingt ans.
Pelecanos continue sa chronique des quartiers populaires de Washington. Ses héros, qu'ils soient flics, privés ou anciens taulards en cours de réinsertion sont toujours des gens ordinaires, se débattant avec les problèmes ordinaires : Comment boucler les fins de mois, comment élever ses gamins sans les étouffer et en les empêchant de tomber dans la drogue ou la délinquance, comment résister au racisme, à l'intolérance, que faire face à la paupérisation et à la violence de certains quartiers … Son style est le même : sec, efficace, rythmé comme les morceaux qu'écoutent ses personnages. Ce nouveau roman est juste un peu moins réussi que les autres. Peut-être parce qu'il s'attache moins aux personnages, et en particulier à ceux de Doc Holiday et TC Cook, peut-être parce qu'il y a moins d'intensité dans l'intrigue, sans doute parce qu'il est difficile de se maintenir toujours au niveau d'excellence qui est le sien. Une petite baisse de régime, pour un polar qui se lit quand même avec plaisir et intérêt. Blues bar - Ace Atkins / (Rivages noir, 2008) par Jean-Marc Laherrère
Nick Travers a été élevé par Loretta et Jojo, dans leur Blues bar de la Nouvelle-Orléans. Nick est blanc, ancien joueur de football et est devenu prof à la fac, spécialisé dans le Blues. Loretta et Jojo sont noirs, Loretta a été chanteuse de blues. Quand deux malfrats viennent la bousculer et lui poser des questions sur son frère Clyde, ancienne gloire de la soul, qu'elle croit mort depuis quinze ans, elle demande à Nick, habitué à enquêter pour retrouver de vieux bluesmen oubliés, de se renseigner et, s'il est toujours vivant, de le retrouver. Dans le même temps, du côté de Memphis, Abby, jeune fille d'une vingtaine d'année, fuit les tueurs qui ont abattus ses parents.
Les différentes critiques, pubs, quatrièmes de couvertures font appel à Faulkner ou à Chandler pour parler de ce roman d'Ace Atkins. Moi il me fait plutôt penser à Crumley. Pour se personnages, pour l'amitié qui les lie, pour leur facilité à faire de gros, très gros dégâts autour d'eux … Egalement pour la galerie de méchants complètement allumés, que je verrais bien face à Milo et Sughrue, pour ses femmes fatales … Un Crumley qui aurait changé le Montana et le Texas pour le sud. Quoi qu'il en soit, vous remarquerez que les références sont plutôt élogieuses, à juste titre. En plus de ces beaux personnages, outre une intrigue somme toute classique, émaillée de très belles scènes de castagne, c'est aussi et surtout pour son voyage au pays du blues et de la soul que l'on aimera ce roman.
R&B Vixen - Ken Bruen / (Série noire, 2008) par Jean-Marc Laherrère
« Angie James était gravement dérangée. » C'est le moins qu'on puisse dire. Malheureusement pour Roberts et ses collègues, elle s'est associée à deux truands sans envergures et a décidé d'extorquer du fric à leur commissariat. Résultats, des bombes commencent à péter de partout, et pour mener l'enquête Roberts a le choix entre l'agent Falls, qui tente doublier ses problèmes dans la vodka, l'inspecteur Porter Nash qui a des problèmes de santé, l'agent McDonald qui fait toujours preuve de la même bêtise affligeante … Ou il plonge dans l'inconnu, l'imprévisible, avec Brant. Bref, Angie n'a pas finit de faire tourner la police londonienne en bourrique, et forcément, Brant va rentrer dans la danse.Ceux qui n'aiment pas la série R&B n'aimeront pas, les autres adoreront, c'est du R&B pur jus. Des clichés en veux tu en voilà, une belle collection de tarés, un enquête … sommaire, un hommage à McBain et à bon nombre d'auteurs de polars. Et au milieu de tout ça, une véritable charge de dynamite appelée Brant qui fait tout péter. C'est réjouissant en diable, échevelé, complètement incorrect. Quel pied ! Et mine de rien, petit à petit, comme chez Mcbain, les personnages prennent de l'épaisseur, gagne en humanité, en noirceur et la tragédie s'invite, peu à peu, dans cette comédie. En y repensant, on s'aperçoit aussi que cela raconte peut-être plus de choses qu'il n'y parait au premier regard sur Londres et la société anglaise. De mon côté je n'ai aucun doute, je suis un fan de R&B. Le bonhomme de neige - Jo Nesbo / (série noire, 2008) par Jean-Marc Laherrère
Oslo, au mois de novembre. La première neige tombe. Birte Becker disparaît de chez elle dans la nuit, ne laissant pour trace qu'une écharpe rose offerte par son fils autour du cou du bonhomme de neige que quelqu'un avait érigé dans le jardin dans le courant de l'après-midi. Quelques jours auparavant, Harry Hole, avait reçu une lettre l'informant que le Bonhomme de Neige allait frapper de nouveau. Il s'aperçoit alors que depuis une vingtaine d'années de nombreuses femmes, mariées et mères de famille ont disparu, sans laisser de traces. Le rythme des disparitions semble vouloir s'accélérer, et s'accompagne de meurtres particulièrement macabres que la presse ne tarde pas à attribuer au Bonhomme de Neige.Vous voulez lire un thriller à l'efficacité glaçante, qui vous donne la sensation d'être monté dans un train qui s'emballe au fil des pages, vous interdisant de sauter en marche ? Vous acceptez de vous laisser happer par une histoire qui ne vous lâchera plus jusqu'à la fin, vous transformant en zombi ne pensant plus qu'à une chose : reprendre le bouquin où vous l'avez laissé pour continuer et savoir enfin ? Alors n'hésitez pas, Le bonhomme de neige est pour vous. Mais n'allez pas croire que vous avez là un thriller de consommation courante. Nesbo est à la fois efficace et subtil. Il peut vous faire flipper avec une simple trace de pas, un innocent bonhomme de neige, ou la visite d'un exterminateur de moisissures à peine étrange. Il vous fera angoisser au son d'un congélateur qui se met en marche, ou au bruit du vent dans un mobile cristallin. Et comme en plus de savoir construire, il sait écrire, vous verrez et entendrez ces scènes comme si vous y étiez … Ajoutez à cela Harry Hole, grande gueule, tête de lard, torturé par ses propres craintes et ses propres démons, et une galerie de personnages secondaires au diapason et vous avez ce qui se fait de mieux en la matière. Mes soixante huîtres - Jean-Bernard Pouy / (éditions folies d'encre, 2008) par Jean-Marc Laherrère C'est le repas du dimanche de trop chez Bernard. Traité une fois de trop d'exsoissantuitarattardé, il explose à la figure de ses enfants (trentenaires bobos écolos gentils tendance Ségolène), et leur montre, en moins de temps qu'il n'en faut pour avaler cinq douzaines d'huîtres que l'ex, attardé, de 68 a encore le verbe haut, les idéaux intacts, et la fougue de le jeunesse. Une fougue que, de toute évidence, ils n'ont jamais eue. Moins de vingt pages, explosives, jouissives, qui se dégustent comme une douzaine d'huîtres accompagnées d'un Muscadet bien frais (ou tout autre vin blanc que vous préférez avec les huîtres). C'est vif, vivifiant, intelligent, rageur, et beaucoup plus enthousiasmant, en cette période de commémorations qui ressemblent plus à des enterrements, que tout ce qu'on peut entendre ici ou là. Grâce à JB Pouy, on peut le dire, 68 n'est pas mort, car il bande encore. Je sais c'est un rien trivial et rabâché, mais c'est ce qui m'est venu spontanément à l'esprit. Désolé.
La théorie du panda - Pascal Garnier / Zulma, 2008)
Gabriel arrive en train, seul, dans une petite ville de Bretagne. Il s'installe dans un hôtel modeste, sans âme et sans charme. Gabriel n'a rien à faire, il marche, prend un café, écoute les gens. Et c'est comme ça qu'il entre dans leur vie, l'air de rien. Dans celle de José, patron de bar complètement déboussolé par la maladie subite de sa femme. Dans celle de Madeleine, réceptionniste de l'hôtel qui n'est ni belle ni laide, « Disons qu'elle hésite entre les deux ». Dans celle de Rita et Marco, paumés à bout de souffle. Il les écoute, cuisine pour eux, les aide, leur apporte un peu de bonheur. Mais ne se dévoile jamais. Parce que c'est certain, Gabriel a un secret. Un secret lourd et sombre. Un scène idyllique, une mer calme par exemple, reposante, sans vague. Et un enfant, une petite fille, qui joue avec sa bouée. Et pourtant, une toute petite musique, à peine perceptible nous dit, implacable, que quelque chose de gros, de sombre, de méchant, rôde. Et avant la fin du film, ça ne ratera pas, d'un coup un monstre va surgir, avaler la petite fille, avant de disparaître aussi brusquement qu'il a surgi. Et tout sera calme de nouveau. C'est à ça que me fait penser ce roman de Pascal Garnier. On s'attache a ses personnages quotidiens, on regarde Gabriel les aider, entrer dans leur vie, sans efforts, sans heurts, juste en étant là quand il faut, disponible et humain. On est sensible à leurs malheurs, on aime Gabriel pour les petits moments de bonheur qu'il sait leur procurer. Mais en même temps, Pascal Garnier distille l'inquiétude, en même temps qu'il dévoile, peu à peu, les cauchemars de Gabriel. Et c'est au moment où l'on s'y attend le moins, bercé par la poésie de l'écriture, par la mélancolie d'une ville sous la pluie, par la beauté d'une éclaircie de chaleur humaine dans toute cette grisaille que … Niac. Le monstre saute, et referme se mâchoires. Du grand art. Très vite lu, mais marquant, pour longtemps.2008-06-02
Paco Ignacio Taibo II _ « 68 » (L'échappée, 2008) par Jean-Marc Laherrère Tout lecteur de Paco Ignacio Taibo II le sait, le mouvement étudiant de 1968, et sa sanglante conclusion du 2 octobre sont fondateurs pour son œuvre. Ils reviennent souvent dans les romans de la série consacrée à Hector Belascoaran Shayne, il ne les a bien entendu jamais oubliés. Ce petit ouvrage, préfacé dans sa traduction française par Claude Mesplède, publié initialement dans le journal mexicain « La jornada » est le fruit de l'incapacité de l'auteur à tirer un roman des notes prises entre fin août (début du mouvement) et sa conclusion tragique du 2 octobre. Chronique de semaines de lutte, d'espérances, de peurs … Taibo, qui garde son style inimitable qu'il écrive un polar échevelé, une biographie monumentale, ou un article de journal, n'occulte pas les erreurs de jeunesse, le ridicule de certaines attitudes, l'égocentrisme même d'un mouvement étudiant qui peina à considérer le reste de la société mexicaine, mais fait surtout éclater, dans toutes les pages, dans toutes les lignes, la vitalité, la créativité, l'espoir et l'énergie de ces quelques semaines. Et même si le mouvement, maté dans le sang, paru vaincu, il pointe le travail de toute une génération qui se forma à ce moment là, et essaima, portant, de façon plus posé et peut-être plus efficace, « la bonne parole », et surtout la « bonne action ». Car s'il y a un leçon que retient Taibo quarante ans plus tard c'est la capacité de dire NON, de perdre peut-être, mais de ne pas négocier certaines choses. Ne serait-ce que pour ça, ce texte est indispensable. Comme en plus il est de Taibo, c'est un vrai bonheur de lecture, superbement écrit, qui explose, étincelle, virevolte, interpelle … De quoi mettre toute une génération dans la rue ! Thierry Bourcy - La cote 512 - (Folio policier, 2008) par Jean-Marc Laherrère Célestin Louise est flic, à Paris. Jusqu'au jour où la guerre est déclarée entre la France et l'Allemagne. Il part donc, avec des centaines de milliers de jeunes hommes pour le front. Il est juste moins optimiste que certains, et ne pense pas arriver à Berlin en quelques jours. Les premiers jours dans les tranchées lui donnent raison, et lui font comprendre avec ses camarades, dans quel enfer il vient de mettre les pieds. Un enfer où il ne perd pas son instinct de policier. Quand son lieutenant est tué d'une balle dans le dos lors de leur première offensive, Célestin qui l'a vu tomber sous ses yeux est persuadé qu'il a été tué par un français. Au nom d'une amitié naissante, et d'un sens de la justice pourtant bien mis à mal par la boucherie autour d'eux, il décide d'enquêter, contre l'avis de la hiérarchie qui ne voit pas l'intérêt de s'embêter pour un mort de plus ou de moins. La trame policière est ici juste un prétexte, qui permet de donner un squelette au récit, et donne l'occasion au personnage principal de quitter les tranchées avec un but, ce qui permet à l'auteur de mettre en évidence à quel point l'expérience de cette guerre (comme de toutes les autres), est incommunicable. C'est pourtant bien à cette tâche qu'il s'attelle, comme d'autres avant lui (mais pas tant que ça). Il le fait très bien, rend palpable l'horreur, la peur, le découragement, le froid, la pluie, mais également la camaraderie, la distance entre les classes sociales, le poids de la propagande, la bêtise, lointaine, du commandement. Un beau roman sur le début de la guerre de 14, accessoirement un polar plutôt réussi, et un personnage que l'on va avoir du plaisir à retrouver. John Harvey - D'ombre et de lumière - (RivagesThriller, 2008) par Jean-Marc Laherrère Frank Elder est retourné se terre en Cornouailles quand son ex femme Joanne l'appelle. Il craint dans un premier temps que leur fille Katherine, séquestrée et violée par un psychopathe en partie par sa faute soit de nouveau au plus mal. Mais il s'agit d'autre chose. La sœur d'une amie de Joanne a disparu depuis deux semaines, et elle voudrait que Frank vienne l'aider. Pour s'occuper, pour avoir l'occasion de voir sa fille, Frank accepte de revenir quelques jours à Nottingham. Quelques jours après le début de son enquête, la disparue est retrouvée chez elle, morte, étendue sur son lit dans un attitude paisible. Un mise en scène qui rappelle à Frank sa première enquête à Nottingham, huit ans plus tôt. Un affaire qu'il n'avait jamais pu élucider. Pourquoi John Harvey me touche-t-il autant ? Pourquoi tous ses romans font-ils mouche ? Qu'est-ce qui fait de ce troisième (et dernier ?) opus de la série Frank Elder une réussite de plus ? On peut citer, en vrac, des éléments séparés, des ingrédients de la sauce. Les intrigues sont toujours soignées, entremêlées, jamais simplifiées. Le décor, les lieux, les atmosphères sont toujours bien rendus, sans effets spectaculaire, sans figures de style, mais avec ce qu'il faut pour que l'on sente le froid, l'amertume d'un café, que l'on voit la buée sur le pare-brise d'une voiture. Et surtout, les personnages sont magnifiques, qu'ils soient pourris jusqu'à l'os, paumés, écrasés, bienveillants, fripés, courageux, lâches, solitaires, au point de rupture ou heureux … John Harvey les aime tous, leur accorde à tous son attention et son talent, ne les juge pas, et ça se sent. Du coup le lecteur accroche, les aiment, tremble, pleure, rit avec eux. Pour lier tous ces ingrédients, et faire de la sauce quelque chose d'encore mieux, il y a sans doute ce qu'on appelle le talent. John Harvey est un grand qui aime les gens et le dit en écrivant de magnifiques histoires policières. Le cycle Frank Elder se terminerait, c'est bien dommage. Mais il se raconte que bientôt Charlie Resnick serait de retour, et ça c'est une excellente nouvelle. Gianrico Carofiglio - Les yeux fermés - (RivagesThriller, 2008) par Jean-Marc Laherrère On a déjà fait connaissance avec Guido Guerrieri, avocat à Bari, dans Témoin involontaire. Il y défendait, dans un procès qui paraissait perdu à l'avance, un sénégalais, vendeur à la sauvette, accusé d'avoir enlevé et tué un gamin. Le revoici, un tout petit peu mieux dans sa peau, toujours embringué dans procès dont personne ne veut. Il s'agit cette fois d'assister une jeune femme qui accuse son ancien amant de violence et de harcèlement. Un procès difficile dans la mesure où, au final, c'est la parole de l'un contre celle de l'autre. Un procès d'autant plus difficile que la jeune femme est seule, alors que l'accusé est bien connu du tout Bari, riche, influant, et pour comble, fils d'un des magistrats les plus puissants du parquet de Bari. Déjà, deux avocats se sont désistés, en invoquant bien entendu des excuses bidons. Mais pas Guido ! Il a beau savoir qu'il fait une énorme connerie, ce ne sera ni la première, ni la dernière. Après témoin involontaire revoici Gianrico Carofiglio et Guido Guerrieri. La confirmation pour les lecteurs français que l'on a là un grand auteur, et un personnage extrêmement attachant dont on attend, déjà, la prochaine apparition avec impatience. Malgré un contexte très sombre, qui mêle pédophilie, violences faites aux femmes, et inégalité du système judiciaire italien (grâce à Hannelore Cayre, nous savons que le système judiciaire français, lui, est parfait), Guido arrive à vaincre sa déprime, et à nous faire rire, grâce à son regard acéré sur ses semblables, et à son humour absurde qui fait toujours mouche. Dans le même temps, Carofiglio, grand maître du polar judiciaire, arrive une fois de plus à nous passionner pour une scène de procès. Tout au long de la première partie, imperceptiblement, la tension monte, et quand commence les audiences, le lecteur est complètement accroché, angoissé, scotché, prêt à aller jusqu'au bout du roman d'un trait. Du grand art, au service d'un discours humaniste qui fait du bien, et servi par des personnages extraordinaires. Tout pour plaire. Louis-Ferdinand Despreez - Le noir qui marche à pied - (Phébus, 2008) par Jean-Marc Laherrère Francis Zondi est noir, et superintendant à la criminelle de Pretoria. Autant dire que, vu le taux de criminalité de l'Afrique du Sud, il n'a pas le temps de s'ennuyer. Il se trouve maintenant confronté à une nouvelle forme de criminalité : c'est le cinquième gamin qui se fait enlever à la sortie de l'école dans la ville en trois semaines. Et pour l'instant, aucun signe des ravisseurs, pas de demande de rançon, rien. Voici la seconde apparition de Francis Zondi, après un premier roman très remarqué, La mémoire courte. On retrouve les qualités exceptionnelles de ce premier roman : Un style flamboyant, qui rend bien la rage de l'auteur devant l'état de son pays, et en même temps l'amour qu'il lui voue. Une fois de plus, tout le monde en prend pour son grade : noirs ignorants, blancs racistes, touristes suffisants venant donner des leçons alors qu'ils ne comprennent rien à la situation … la nouveauté est ici la description d'une population blanche pauvre, qui n'a même plus la satisfaction s'être « constitutionnellement supérieurs » aux noirs pauvres, et se retrouve d'autant plus paumée et aigrie. Despreez ignore le politiquement correct, appelle un con un con, vitupère, râle, mais sait aussi écrire de superbes lignes sur le désespoir d'un père. L'intrigue est maîtrisée, même si ce n'est pas elle qui présente l'intérêt majeur du roman. Despreez confirme ici son talent, et laisse supposer, pour notre plus grande joie, que l'on retrouvera Francis Zondi. Caryl Férey – Zulu - (Série Noire, 2008) par Jean-Marc Laherrère Cape Town, Afrique du Sud. Un des pays les plus dangereux au monde. Viols, meurtres, trafics de drogue, misère … La fin de l'apartheid racial a laissé la place à une ségrégation sociale presque aussi dure. Ali Neuman est zoulou et chef de la police criminelle de la ville. Avec l'attribution de la Coupe de Monde de foot en 2010, les instances politiques font pression pour que change l'image du pays et faire baisser la criminalité. C'est qu'il ne faut pas effrayer les investisseurs … C'est alors que l'on trouve dans un parc de la ville le cadavre défiguré de la fille d'un ancien deuxième ligne Springbok. Les médias s'en mêlent, la vie de Neuman devient un enfer. L'autopsie révèle que la jeune femme avait dans le sang une nouvelle drogue, que les services de police n'avaient encore jamais vues. Ali et ses deux adjoints ne savent pas qu'ils sont en train de mettre les pieds dans une affaire qui va complètement les dépasser. Caryl Férey est un voyageur, qui aime les pays de rugby. Après une très brève incursion en Australie et deux roman néo-zélandais, le voici en Afrique du Sud. Mais attention, si vous recherchez un joli guide touristique pittoresque passez votre chemin. Comme la Nouvelle-Zélande d'Utu et Haka, l'Afrique du Sud de Zulu est sombre, sanglante, extrêmement violente, révoltante, désespérante. Ici la pression capitaliste est d'autant plus forte qu'elle s'exerce sur un pays en construction, une population misérable, inculte, au sein de laquelle les pires superstitions subsistent ; une population locale à laquelle viennent s'ajouter les éléments les plus violents en provenance des pays voisins en guerre. Enfances dévastées, sida galopant, corruption, état totalement impuissant face à la main mise des gangs sur les townships … Le terrain de jeu idéal pour les grandes entreprises, terrain de jeu où elles peuvent se permettre tout ce qui est interdit dans les pays un peu plus « policés ». Si on ajoute à cela que, des années après la fin de l'apartheid, les vieilles haines n'ont pas toutes disparues, on a une bonne idée de la couleur du tableau. Dans ce chaos, comme toujours, Caryl Férey lâche ses personnages au milieu des fauves. Ecorchés, hantés et têtes dures, ils iront bien entendu jusqu'au bout, quoi qu'il leur en coûte. Rageur, violent, lucide et passionnant, ce nouveau roman de Caryl Férey secoue le lecteur, l'assomme, le révolte. Il est très dur, mais une fois de plus passionnant et indispensable. 2008-05-12
Born Toulouse forever Serguei Dounovetz- Éditions Mare Nostrum - Polar – 2008 par Etienne Borgers (Polarnoir) Le titre et son calembour donnent le ton. Pour cette deuxième aventure du journaliste Niki Java, on est à Toulouse et dans ses environs, puisque Java y a trouvé un poste de rédacteur en chef dans un quotidien local. Tiraillé entre plusieurs jeunes femmes qui toutes en appellent à sa libido toujours en expansion, Java va devoir se renseigner sur de vieux potes dont certains toujours incarcérés, car il semble qu’un gros coup se prépare. La clé de l’énigme se trouve plus que probablement dans ce manuscrit de polar écrit il y a quelques années par un prisonnier, devenu auteur et décédé depuis. En attendant Java devra évoluer en eaux sombres, lui l’adepte sans concession du perroquet en terrasse, ce volatile issu de la fée verte qui le fait rêver… et zigzaguer. Avec l’aide de son pote, le commissaire Zamponi, il espère retrouver la bonne voie. Mais il semble qu’elle passe par les truands vieillissants, une pin-up des années soixante qui ne peut être que ressuscitée, les Renseignements Généraux et ce fichu manuscrit qui apparaît et disparaît à tout bout de champ… Marrant ? si on veut. Certains prendront la trempe. Heureusement que Java a bon caractère, et qu’un rien l’amuse. D’une écriture directe et soignée, Serguei Dounovetz nous entraîne à la suite de Java dans un récit ou l’humour pointe à chaque rebondissement. Court roman en forme de polar à l’humour voilé, Born Toulouse forever tient aussi du roman d’évasion, truffé de péripéties à la « feuilleton ». Mais qu’on ne s’y trompe pas, l’auteur a certainement pris autant de plaisir à l’écrire que vous aurez à le lire. A vous de trouver les diverses allusions, à-peu-près, amorces de calembours qui émaillent un récit vif et trépidant, que seuls quelques vrais méchants ou cons patentés parviennent à assombrir.
Du polar de consommation pour gourmet, qui n’est pas sans rappeler à certains moments l’ADG de la saga de Machin. 2008-05-12
Un doux parfum de mort, Guillermo Arriaga, Traduit par François Gaudry, Points seuil 2008 par Corinne of Noir'rôde La découverte du cadavre d'Adela est le début de la malchance qui va poursuivre Ramón Castaños tout au long de ce récit. Très vite, une rumeur se répand affirmant qu'il a été le fiancé de la morte. Et dans ce bled paumé du Mexique, on ne rigole pas avec l'honneur. Ramón doit venger sa promise en trouvant le meurtrier et en le tuant à son tour. Le jeune homme, timide, n'ose dire la vérité et erre très mollement à la recherche du tueur en espérant que les flics l'arrêteront avant. Mais ceux ci sont corrompus jusqu'à la moelle et s'occupent d'activités plus lucratives: leur enquête ne risque pas d'aboutir.
« Le Gitan » n'a pas beaucoup plus de chance que Ramón : étranger au village et coureur de jupon invétéré il fait un coupable tout désigné. La vérité a t'elle encore une place? Guillermo Arriaga prouve une fois de plus son talent de conteur dans cette fable noire qui oscille constamment entre le drame et la comédie. La misère des habitants accueillant avec fatalité les drames qui se succèdent. Mais aussi le pseudo-embaumement de la jeune fille assassinée avec les moyens du bord et des liquides pour le moins étranges! Sans oublier l'enterrement d'Adela tour à tour tragique et complètement hilarant. Un court roman, vif et tranchant, ciselé de main de maître par le scénariste de « trois enterrements » et de « 21 grammes » entre autre. La dernière enquête de l'inspecteur Rodríguez Pachón, José Luis Muñoz ,Traduit par Alexandra Carrasco, Actes noirs, Actes Sud, 2008. L'inspecteur Rodríguez Pachón travaille aux mœurs à la Havane. Sa vie minable est illuminée par ses rendez vous avec Minerva, pute dans un bordel, qui lui récite des poèmes. Pachón, féru de littérature, de Faulkner et d'Hemingway, ne peut que tomber amoureux… Mais il lui faut bien travailler et le voilà chargé de découvrir quel est ce tronc décapité découvert dans une poubelle. Dans la chaleur de la capitale cubaine, le flic, aidé de son collègue Vladimir, erre à la recherche d'indices. Mais veut-il vraiment trouver la tête de cette femme assassinée…le personnage de Muñoz est au bout du rouleau comme le peuple cubain , étouffé par le blocus, surveillé par la milice de Castro. Ils ne survivent que par les petites combines avec les touristes. Et puis la prostitution, interdite et pourtant pratiquement institutionnalisée.. C'est un récit qui suinte la sueur, le sexe et l'alcool. Le désespoir aussi tant celui du flic dont le titre nous apprend vite le destin que celui d'une population entière. Un roman très noir mais aussi très poétique tant on sent la passion de l'auteur espagnol pour La Havane et ses habitants. Certes il dépeint la déliquescence de l'île mais aussi les cubaines, fières et belles, aux culs superbes, qui se déhanchent sur le Malécon où les couchers de soleil, eux, heureusement, n'obéissent pas aux américains.
Vitrage à la corde, Colin Thibert, suite Noire N°18 « Vitrage à la corde » se réfère à « virage à la corde » de Marlowe Stephen, une "vraie" Série Noire cartonnée de 1955. Le personnage principal a réussi dans le double vitrage (il fallait bien ça pour le titre!) et il est fier de sa réussite. Il a grimpé tous les échelons de VRP chez les bouseux jusqu'à responsable de la formation: une belle Porsche Cayenne neuve dans laquelle il emmène une stagiaire, qu'il espère bien sauter, en est la preuve éclatante. Mais le destin est capricieux et cela se termine par quelques morts au détour d'un bois. Jusqu'où peut aller cet être humain pitoyable ?Colin Thibert s'amuse à nous narrer par le détail toutes les abominations dont va se rendre coupable celui-ci pour préserver ses petits avantages et petites richesses accumulées. Mais bien sûr, c'est pour sa femme et les gosses. La morale est sauve! Un récit très noir, très acide, à l'humour grinçant et décapant. Pour info, Suite noire va être adapté à la TV ( est-ce une bonne nouvelle à part pour les auteurs qui vont ainsi gagner un peu d'argent?) et "vitrage à la corde" est le premier sur la liste.
La chanson de Colombano, Alessandro Perissinoto, Traduit par Patrick Vighetti, Folio Policier n°336 Nous sommes en 1533 dans la Prévôté d'Oulx, à Chiomonte ( actuellement vers Albertville.)Quatre personnes sont découvertes mortes, non loin de leur chaumière dans la montagne. Victimes de la peste? Assassinées? NCIS et Kay Scarpetta ne sont pas encore sur la brèche … Les gens de la vallée ont peur et la justice ecclésiastique dépêche le moine Ippolito Berthe pour enquêter et rendre compte d'un crime qui paraît bien diabolique. Avant même qu'il est pu se faire une idée, Colombano un ouvrier qui creuse la montagne pour apporter l'eau de ce côté de la montagne est accusé: il manque être lyncher mais heureusement sa course éperdue l'a mené à "l'anneau de salut scellé entre les pierres de l'église ". C'est donc à l'église, Ippolito donc, de rendre justice. Il aime bien Colombano et ne croit pas à sa culpabilité: il décide donc de fouiller les écrits et documents qui scellent le contrat liant l'artisan aux notables de la ville. Ceux-ci ont vite fait de l'accuser de sorcellerie (enfantin à cette époque) et le juge-moine pense qu'ils n'ont qu'un intérêt, s'en débarrasser au plus vite. Berthe doit trouver la vérité avant que le grand inquisiteur fasse avouer le crime à Colombano sous la torture…"la chanson de Colombano" est parvenu par bribes à l'auteur tandis que celui-ci enquêtait sur les traditions alpines. Il en a tiré ce court roman, bien rythmé. Cela ne se veut pas un polar historique, c'est un pur roman noir, qui raconte l'éternelle histoire des faibles et des puissants. La crédulité des villageois est sans limite et les riches bourgeois ont toutes facilités pour accuser en sorcellerie celui qui "gêne" leurs intérêts personnels. Autre intérêt de ce récit, le personnage du moine juge qui ne dédaigne pas de trousser la veuve, tout en défendant l'orphelin…
La couleur de la peau, Ramon Diaz-Eterovic, Métailié 2008.Traduit par Bertille Hausberg Heredia est détective privé à Santiago du Chili. Il ne cherche pas à gagner de l'argent mais accepte des enquêtes au feeling, quand il est touché. Emu par des péruviens exilés, il part à la recherche d Alberto Coiro à la demande de son frère. Il découvre atterré ce milieu des émigrés venus à Santiago pour y vivre décemment et qui s'entassent dans un parking souterrain dans des réduits séparés par des cartons. Les boulots de misère et le racisme quotidien auquel ils doivent faire face. Le détective va errer longtemps dans les bouges de la ville pour y déterrer la vérité en même temps que quelques fantômes. Heureusement épaulé et soutenu par Simenon son chat philosophe dont les griffes sont cependant très acérées! "- Les liquides sont mon seul vice, tu le sais bien.- et aussi les courses de chevaux.- Cà c'est plutôt du sport.- Et les femmes- Des clins d'œil du destin.- Sans oublier les citation péchées dans vos bouquins.- Un moyen de m'expliquer la vie - Si je ne vous connaissais pas aussi bien je dirais que vous êtes un saint." Ainsi nous apparaît Heredia sous la plume inspirée de son géniteur (et ami!) Ramon Diaz Eterovic. Personnage à la fois magnifique et pourtant pathétique. Il est seul et le restera. Certes il a des amis, sur lesquels s'appuyer lorsque le fardeau est trop lourd comme le fidèle Anselmo ou Seron, l'ancien flic et dans de trop rares moments des amours passagères comme la belle Violeta. Mais il reste solitaire face aux drames humains qu'il vit avec une empathie toute particulière. L'écrivain a un talent monstre pour nous entraîner à la suite du détective et découvrir Santiago ainsi que toute une galerie de personnages secondaires qu'il dépeint toujours avec une justesse étonnante. Des vies parallèles - Las vidas arenas – José Ovejero – Moisson rouge 2008 – traduit de l’espagnol par Marianne Millon par Véronique Moran D’abord il y a Lebeaux, un industriel belge richissime qui doit sa fortune aux exactions de son ascendance au Congo. Il a l’argent et la certitude conférée par celui-ci de dominer le monde, il a aussi la stupidité et la morgue qui vont souvent avec. Tout près de Lebeaux il y a le cynique et manipulateur Degand, l’avocat qui protège les intérêts de l’industriel et se salit les mains pour lui. Et tout autour d’eux il y a… les gens. Ceux qui n’ont ni qu’une misérable histoire et aucune fortune, ceux dont l’héritage n’est que misère et dénuement et qui gardent l’espoir de tenir quelques jours de plus et de réaliser leurs pauvres rêves. Ce sont Marlène et Claude, la coiffeuse alcoolique qui n’en peut mais de ne pas avoir d’enfant et sa grande gueule de compagnon, chiffonnier ; il y a Kasongo, l’ancien sbire de Mobutu condamné à fuir les fantômes de ses victimes en fantasmant sur un improbable retour, dans cette Belgique dont il ne comprend pas les codes ; il y a Chantal, une serveuse fauchée qui élève seule sa fille Amélie et protège comme elle peut son frère Daniel, un habitué des HP qui a laissé loin derrière lui ses études d’histoire. Daniel et Claude en vidant une maison ont mis la main sur quelques documents et une photo qu’ils vont utiliser pour faire chanter l’industriel et lui soutirer de quoi passer à autre chose. Mais bien sûr ces amateurs ne seront pas à la hauteur et il sera facile pour les « maîtres du monde » de les renvoyer dans cette marge d’où ils n’auraient jamais du sortir… enfin peut-être pas complètement car Chantal rencontrera Rachid avec qui elle partira vers un orient porteur d’un autre possible, Claude se décidera à faire un enfant à Marlène…. Quant à Lebeaux il se fera escroquer par l’ignoble Degand dont la soif de pouvoir est inextinguible et qui utilisera les filets mis en place pour le chantage raté. Lebeaux qui probablement un jour, l’histoire le souffle, se fera aussi gruger par sa jeune et avide épouse. Ce roman (le premier de l’auteur espagnol à être publié ici grâce à la toute jeune maison d’édition Moisson Rouge) est une excellente surprise. La toile de fond est celle des horreurs engendrées par les colonisateurs du Congo (la photo montre un trophée de mains noires tranchées) à l’origine des fortunes accumulées par quelques « grands » de ce monde. L’auteur enchaîne les différentes histoires de ces hommes et de ces femmes, prenant le temps de nous installer dans chacune, d’en distiller toute la misère et de donner relief aux éléments sociaux qui enferment les uns et les autres dans des vies parallèles. C’est bien sûr vers les gens « de peu » que nous mène son empathie mais s’il nous les dépeint comme des âmes simples au bord de la brisure, il ne nous trompe pas sur leur misère effective (le racisme de Claude, le passé de tortionnaire de Kasongo, l’instabilité psychologique de Daniel…). Ils sont totalement humains et leur enlisement ne fait qu’éclairer davantage celui des possédants pour qui la richesse est devenue synonyme de valeur. Si les « petits » ne le restent pas tous ni tout à fait, les puissants, tout en ne cessant pas de s’auto-justifier, semblent condamnés à la dégringolade dans l’abjection, prêts à tout qu’ils sont pour rester riches et prêts surtout à se dévorer entre eux. Mourir en beauté H&O poche-polar. Janv 2008. 220 p. par René Barone 4° de couverture : Au départ : un mensonge de rien du tout, un de ces petits arrangements avec la réalité dont Marion, comédienne de théâtre, est coutumière. Après tout, prétendre que son amant est homosexuel pour détourner les soupçons d’un mari jaloux, ce n’est pas si grave ! Mais voilà que ce mensonge enfle, rebondit, prend une ampleur inattendue, provoque des drames et même un crime ; un premier crime… Qualifié d’« éclair de génie » par Michel Lebrun dans L’Année du polar 1987, ce roman est sans aucun doute l’un des plus cruels et des plus perspicaces de l’auteur des Relations de plage et de Service de nuit (H&O).Mourir en beauté est la réédition de L’ami de cœur (Livre de Poche, 1985) et fait partie de ce qu’on pourrait appeler la période “Rose-Noir” de Jean-Pierre Ferrière, après sa période “Humour” à la Chouette et “Noire” au Fleuve du même nom. On retrouve dans ce livre l’univers familier du monde du cinéma qu’il connaît parfaitement et qu’il dépeint à merveille, nous faisant partager les espoirs et les déceptions des comédiens courant les castings, rêvant du rôle qui les sortira de l’anonymat. Dans ce roman la partie criminelle est presque secondaire, l’intérêt réside plus dans le comportement des personnages, leur évolution après le mensonge de Marion. Un tout petit mensonge qu’on imagine sans importance mais qui va avoir des conséquences imprévisibles et va bouleverser la vie de ses compagnons.On aime les dialogues incisifs, les répliques qui font mouche “Au fond, le châtiment de la femme adultère consiste à ne pouvoir raconter à son mari comment son amant lui fait l’amour...”, ou encore “Si le film déçut les critiques qui parlèrent de Hichcôte d’azur et de Série Noire trop longtemps exposée au soleil...”. On retrouve la ville de Châtignes avec son “Mail, vaste promenade plantée de marronniers et surtout l’atmosphère débilitante de la petite ville repliée sur elle-même et battue, neuf mois sur douze, par une pluie dont ses habitants ne pensaient pas à se plaindre car elle avait, à leurs yeux, le mérite d’éloigner étrangers et touristes...” ville mélancolique que J. P. Ferrière a utilisé dans plusieurs de ses romans et qui apparaît un peu comme un acteur de second rôle qu’on apprécie tout comme l’actrice Florence Farnèse qui traverse plusieurs de ses romans et fait qu’on se trouve en pays de connaissance. On sourit au clin d’œil qu’il fait à ses propres romans, comme le film “la mort n’a pas de faux cils” qui est le titre d’un de ses romans, plus loin un des personnages imagine une idée de scénario, il s’agit du début de “Le trouble crime” paru lui aussi en 1985 au Fleuve Noir !Pour tout cela et le reste Mourir en beauté est une belle réussite qui méritait une réédition et qui devrait satisfaire les amateurs de suspens et d’intrigues originales.
Jusqu’à ce que mort s’ensuive - Roger Martin - Le Cherche-Midi. 2008. 372 p. par Jean Contrucci (sur le site Monpolar de René Barone) Le secret de famille de l’Amérique. La ségrégation entre Blancs et Noirs dans l’armée américaine n’a cessé qu’avec la guerre de Corée. Auparavant, les régiments noirs n’étaient guère mieux traités qu’au temps du Sud esclavagiste. Les G.I’s qui débarquèrent en Normandie en 44 continuaient à tenir les Noirs pour des sous-hommes. C’est en découvrant ce « secret de famille » que l’Amérique aimerait bien oublier, que Roger Martin, spécialiste du Ku klux klan, a écrit « Jusqu’à ce que mort s’ensuive », un thriller palpitant sur fond des pages les plus sombres de l’histoire récente des Etats-Unis. Car, souvent, le roman est le meilleur moyen de raconter de façon claire et vivante ce que l’on veut à tout prix masquer au nom de la raison d’Etat. Douglas Bradley, fils d’une famille de la bourgeoisie noire d’Atlanta bien intégrée à la société américaine et à son dieu dollar, découvre, à l’occasion du refus non justifié de son admission dans une prestigieuse académie militaire, que son grand-père, Robert, accusé de viol a été pendu en Normandie peu après le Débarquement. Secret de famille, caché par le père qui a rompu avec ses racines et secret d’Etat enfoui dans une parcelle anonyme à l’écart du grand cimetière militaire américain de Fère-en-Tardenois, en Picardie. Lancé à la recherche des derniers témoins de la mort de Robert Bradley, avec les services secrets de l’armée aux trousses, Douglas découvrira un autre événement soigneusement effacé de la mémoire collective de l’Amérique bien pensante : en 1943, le massacre à la mitrailleuse, de près de mille soldats noirs, au camp Van Dorn, dans le Mississipi, au cœur d’un Sud demeuré esclavagiste dans son esprit comme dans ses actes. On attend toujours la commission indépendante qui pourrait élucider « le mystère du 364ème régiment d’infanterie » parmi une trentaine d’autres affaires sanglantes .
Le lac d’or - Jacques-Pierre AMETTE - Albin Michel, janv. 2008, 163 p. L’enquête mélancolique d’un flic désabusé. Le polar, au fond, c’est toujours un peu la même chose : un des personnages a été tué, un autre est l’assassin et ceux qui restent doivent le démasquer. On pourrait se lasser du procédé. Et pourtant, il n’y a pas deux polars semblables. Tout ça parce que le plus important ne réside pas dans l’énigme criminelle mais dans la façon dont s’y prend l’auteur pour restituer tout un monde en marge, camper ses personnages dans leur vérité, leurrer le lecteur-détective et lui faire avaler sa potion. Jacques–Pierre Amette y excelle. Le prix Goncourt 2003 pour « La Maîtresse de Brecht » n’oublie pas qu’il est un maître du genre. Avec lui pas de déluges d’hémoglobine ni se super-flics armés comme des porte-avions. C’est du discret, du subtil, de « l’atmosphère ». Ainsi en va-t-il dans son dernier opus : « Le lac d’or » – c’est le nom d’un restaurant « chinois ». Barbey, flic décalé, y a ses habitudes. En compagnie de son collègue Ferragus qui parfois l’aide et parfois le « double », on piétine dans la neige fondue en sillonnant les rues de ce « Chinatown » du XIIIè arrondissement parisien noyé de brouillard et baigné d’humidité, à la recherche de celui ou ceux qui ont assassiné Chloé, une prostituée qui fut un temps la petite amie du policier-narrateur. Barbey pencherait pour une piste birmane de terroristes préparant un attentat, tout en sondant les reins et les cœurs des locataires de l’immeuble – notamment un couple de Suisses assez incongrus dans le coin - où logeait la fille et où on l’a probablement tuée avant de jeter sa dépouille depuis un pont de chemin de fer. L’ambiance est très simenonienne – c’est un compliment – et c’est sans doute pour cette raison qu’on s’attache autant à cette enquête mélancolique d’un flic désabusé, racontée avec une économie de style qui ne lui donne que plus de force.
La confession (The Confession - 2004) Domenic Stansberry - Hard Case Crime n°3 - J'ai Lu n°8386 - 2007 par Etienne Borgers (sur Polarnoir) Ce roman de Domenic Stansberry est plus que certainement, par ses nombreuses qualités, un des fleurons de la brève série des publications parues sous le label « Hard Case Crime » chez J’ai Lu, en France. Ce roman, un inédit en français, avait d’ailleurs reçu un prestigieux « Edgard » lorsqu’il sortit en 2004 aux USA dans la collection américaine du même nom.Avec une écriture soignée d’une grande fluidité, véhiculant une réelle sensualité qui sourde dans les évocations les plus diverses, on assiste au récit que nous fait Jake Dancer des années qu’il a vécues dans le Marin County, au Nord de San Francisco. Le passé évoqué n’est pas si éloigné, il avait 37 ans, et il nous donne les détails de sa vie de rêve d’alors, où les seules taches de noirceur sont fournies par les déclarations des criminels qu’il devait jauger psychologiquement pour les tribunaux. Car Jake Dancer était expert en psycho-psychiatrie, marié à une femme très belle et très riche, poursuivait sa vie sans grands problèmes. Il va tout nous raconter… C’était il y a dix ans…Avec son physique de gigolo il lui est facile de s’attirer les bonnes grâces des femmes qu’il côtoie. Quel que soit leur âge. Et il ne s’en prive pas beaucoup, tout en restant prudent, car il vous le répète, il aime cette vie luxueuse et calme, sa femme, sa grande maison, ses costumes d’alpaga, sa voiture… Jusqu’au basculement, lorsque Sara, sa jeune maîtresse, est retrouvée étranglée alors qu’il avait décidé de rompre avec celle-ci pour protéger son univers.Ayant l’habitude des avocats, du monde judiciaire et de leurs routines, il est persuadé qu’il peut s’en tirer sans dommages, malgré les indices qui l’accusent. Pas comme ce malheureux bougre qu’il avait dû examiner peu de temps auparavant, et qui pour un meurtre semblable venait d’être condamné à la peine de mort. Pas de chance, l’avocat du pauvre bougre qui se clamait innocent n’avait pas choisi la bonne procédure, et pas de chance encore, au procès lui, Dancer, avait été lamentable, tout comme l’autre expert.Manipulateur, charmeur, retors, secret, Jake Dancer doit se rendre à l’évidence : ce ne sera pas aussi facile que prévu la police l’accuse pour le meurtre de sa maitresse, et c’est un procureur qui ne peut le sentir qui se charge de l’enquête et du procès. Pire, ça se complique à l’extrême car sa femme veut la séparation immédiate. Le divorce pour lui n’est pas envisageable, et il va s’employer à réparer les dégâts. A n’importe quel prix.Tout peut s’expliquer. Toujours. Et Dancer n’est jamais à court d’explications…Splendide roman qui nous promène dans un lacis d’intrigues tronquées racontées par Jake Dancer sur un ton détaché, un personnage dont la froideur apparente ne fait que renforcer ses mensonges à la chaîne, son amoralité flagrante et son égocentrisme délirant.Noir, prenant, insidieux, La confession nous happe dans les confidences du personnage central qui manie froideur et sensualité pour mieux nous faire sombrer dans les marécages de sa personnalité sulfureuse.S’il y a du James Cain dans certains aspects du roman, la réussite de celui-ci est avant tout liée au point de vue adopté par Domenic Sransberry dans ce livre où il nous fait voyager avec art dans des territoires peu explorés par la fiction policière noire. On y ajoutera une réelle qualité d’écriture présente tout au long du récit, et on comprendra pourquoi on peut estimer que l’auteur qui nous livre ici ce qui est son meilleur roman.Vivement recommandé.
Il faut souligner l’excellente traduction de Benoît Domis, qui a su préserver l’unité de ton du roman et qui nous livre un texte français d’une sombre beauté. Note :A sa sortie, La confession fut jugée œuvre immorale par une partie de la critique américaine, qui, sur base de cet argument d’un autre siècle, prétendait lui barrer la route des œuvres sélectionnées pour les Edgard Awards. Même dans le jury du prix il y a eu quelques plumes pour appliquer la même condamnation aberrante. Heureusement le reste des juges ne fut pas dupe et a attribué un prix à ce roman d’exception. Élagage de printemps Jan Thirion - Éditions Quadrature, Belgique - 2007 La préface de Marc Villard rappelle les spécificités essentielles de l’art de la nouvelle, un art qui ne reçoit pas toujours le traitement qu’il mérite. Villard restant un des adeptes talentueux de la nouvelle courte et ramassée, une tranche de vie souvent saignante puisque Villard officie habituellement dans le registre polar.Tout comme Jan Thirion de ce recueil, dont les douze nouvelles sont presque toutes marquées par les repères du récit policier qui, ici, se balade dans ses variantes noires et ironiques. Des personnages englués dans leur quotidien et aux prises avec le hasard et la destinée, dans des attitudes reniant les conventions. A force de perdre pied, de ne pas faire ce qu’on attend d’eux, face à des vécus qui ne les concernent plus beaucoup, leur manquements et leurs échappées sont en finale la seule insolence qui leur reste. Peut-être une voie de survie…Quant aux autres, ils seront victimes de la destinée qui reste aveugle. Et meurtrière. Tout en ne leur épargnant aucune ironie noire dans son acharnement.On ne peut qu’être conquis par Haïku inachevé et sa joie artificielle qui masque un désarroi total d’un noir profond, l’humour sardonique qui débouche dans l’horreur de Glasgow-Toulouse , l’ironie absolue de Ruger et Manhurin , le désespoir morbide véhiculé par la construction impeccable de Les mots compliqués . Et on ne boudera pas cet instantané ironique qu’est Tropique du désir … Ou d’autres récits qui complètent ce recueil de nouvelles noires, qui font de Élagage de printemps une réussite dans ce domaine très exigeant qu’est le récit court.
(c) Copyright 2008 E.Borgers
Pascal Dessaint / Tu ne verras plus (Rivages thriller, 2008) par Jean-Marc Lahérrère (Actu-du-noir) Félix Dutrey broie du noir sur le péniche d'Elisa. Depuis qu'elle est partie dans le nord, il a des envies de suicide. Le boulot lui permettra, provisoirement d'y échapper : Il s'agit d'un taxidermiste, retrouvé mort dans son atelier. Ses yeux lui ont été enlevés, remplacés par deux billes. Pendant ce temps, sa collègue Magali enquête sur ce qui ressemble fort à un canular qui a mal tourné : Une troupe d'indiens a attaqué le petit train touristique du centre ville toulousain. Bilan, un mort de crise cardiaque. Pour compléter le tableau, leur collègue Marc file du mauvais coton et ne semble pas pouvoir se démêler de ses problèmes personnels. Décidément, Toulouse n'est pas toujours la ville rose.
Après une incursion dans le centre et le nord de la France, Pascal Dessaint retrouve Toulouse et son flic, Félix Dutrey. /Tu ne verras plus/ est le troisième volet de ses enquêtes, après /Mourir n'est peut-être pas la pire des choses/, et /Loin des humains/. Un troisième volet assez différent des premiers. En effet, si l'on retrouve l'équipe de flics et la ville des deux premiers, le ton en est différent. Retour à un récit à une seule voix, qui chez Pascal Dessaint est la marque du cycle « Emile ». On retrouve d'ailleurs ici d'autres similitudes avec ces trois romans. Une intrigue plus relâchée, un rythme de balade à travers la ville, une mélancolie, une déprime plus présentes. Et une histoire noyée sous des pluies diluviennes qui voit Félix de plus en plus désabusé, de plus en plus écœuré par ses semblables prêts à tout dévaster par égoïsme, par individualisme, sans se poser de questions. Il doute, surtout de lui et de son utilité, mais jamais, jamais, ne laisse tomber un ami. C'est la caractéristique forte des personnages de Pascal Dessaint, ils placent l'amitié au dessus de tout. Félix ne fait pas exception. Embarquez vous dans cette balade (ballade ?) bluesy dans une Toulouse plus grise que rose. Françoise Laurent / Dolla (Krakoen, 2008) 2018, à quelques kilomètres de Nice. Une bande d'amis, anciens de 68, ont recréé une communauté pour éviter de vieillir seuls ou dans un mouroir. La possibilité de continuer à s'engueuler, chanter, et boire ensemble. Mais aujourd'hui le cœur n'y est pas, Dolla, le ciment du groupe est morte lors d'une opération. Le début d'une véritable hécatombe, décimant les papis et mamies les uns après les autres, jusqu'à ce que Rémi, veuf inconsolable de Dolla commence à entrevoir une abominable réalité, et sonne la révolte, dans un monde déboussolé, livré au capitalisme le plus sauvage, où la religion et les milices privées tiennent le haut du pavé. Cinquante ans après ils reviennent, qu'autant plus enragés qu'ils n'ont plus rien à perdre.
Un vrai plaisir de lecture, avec juste deux petits bémols dont je vais me débarrasser tout de suite. Le premier, c'est que le lecteur devine, bien avant les personnages, ce qui est en train de se tramer. Le second, il est difficile, surtout au début, de se retrouver dans la vingtaine de personnages (membres de la communauté, invités, enfants, neveux, petits enfants …), on se perd un peu dans certaines parentés, et on se demande parfois, en cours de lecture qui est qui. Voilà, c'est pas grave, et c'est évacué. Pour le reste, ce polar de politique-fiction est excellent. Excellent dans la description de ce que pourrait devenir notre monde. L'auteur pousse juste un petit cran plus loin la seule logique qui mène notre société actuelle : celle du fric. Certes on n'en est pas là, mais on n'est guère loin, et il suffirait de peu, très peu, pour s'en approcher dangereusement. Excellent dans sa peinture de « pauv'vieux » qui, s'ils ont perdu la souplesse et l'agilité de leurs 20 ans, n'ont rien perdu de leurs idéaux, ni, ce qui est plus rare, de leur envie de changer le monde. Ils sont émouvants, agaçants, méchants, généreux, puérils, courageux, lâches, braillards, soiffards … Des vrais gens comme on les aime. Et quel feu d'artifice final. Quel pied pour le lecteur (et certainement pour l'auteur). Certes, il n'est peut-être pas complètement crédible. Mais on s'en fout. Et l'auteur a tous les droits, surtout celui de se faire (et de nous faire) plaisir. Merci donc à Françoise Laurent, en espérant vieillir aussi bien que cette bande. José Ovejero / Des vies parallèles (Moisson rouge, 2007) Un des plus puissants banquiers belges, ayant des intérêts au Congo ; deux chiffonniers ayant du mal à boucler les fins de mois ; un avocat calculateur et sans scrupules ; un congolais ancien sbire de Mobutu, obligé de se réfugier à Bruxelles à l'arrivée de Kabila ; une serveuse de bar … Autant de personnages dont les vies ne devraient jamais se croiser. Et pourtant, une vieille photo, témoin d'un passé colonial peu ragoûtant va les faire se rencontrer. Pour leur malheur.Une construction habile, à la manière d'un puzzle qui se met peu en peu en place, un /Short cuts/ bruxellois et littéraire. Davantage roman noir, ou roman social que polar, la trame policière, quasi inexistante sert de prétexte à ce tableau impressionniste qui, au travers des regards des différents protagonistes dresse le portrait de Bruxelles, mais également, au travers de cet exemple représentatif, de l'Europe et de ses relations avec l'Afrique. Sans discours moralisateur, sans thèse, juste au travers de quelques destins individuels. Il manque un tout petit quelque chose pour faire de ce bon roman un excellent livre. Peut-être un peu plus d'empathie envers les personnages ? Une pointe de suspense supplémentaire ? Je ne saurais le dire. Le roman est bien construit, bien écrit, intéressant, un rien lui manque pour être enthousiasmant.
Nick Stone / Tonton clarinette (Série noire, 2008) Max Mingus était privé à Miami quand il a abattu deux camés qui avaient enlevé, violé et tué une gamine. Il a pris huit ans de prison et, alors que sa peine touche à sa fin, il est contacté par Allain Carver, un des hommes les plus riches d'Haïti, pour retrouver son fils Charlie disparu depuis maintenant deux ans. Rien dans l'affaire ne plait à Max, mais Allain lui offre une véritable fortune s'il retrouve le gamin, et Max a besoin de faire quelque chose pour oublier la prison, la mort accidentelle de sa femme, et le vide de sa vie. Il accepte donc. Il ne sait pas qu'il va être confronté à une misère bien pire que tout ce qu'il a pu imaginer, à la superstition et à une violence qu'il n'a jamais approchée, même dans les pires quartiers de Miami.Un bon polar, avec tout ce qu'on aime dedans : un privé dans la plus pure tradition, à la fois dur à cuire, rude, mais également faillible, plein de contradictions et de faiblesses. Une intrigue qui tient parfaitement la route, avec fausses pistes et coups de théâtres, même si elle gagnerait peut-être parfois à être un peu resserrée. Tout cela ua service de la description d'un enfer, celui d'Haïti, où les anciens tontons macoutes des sinistres Duvalier sont toujours là, où règne une misère invraisemblable, où superstition et religion mènent la danse, et où les anciens esclavagistes blancs sont toujours les maîtres. Une île où l'on crève de chaud, de faim, d'ignorance, de maladie, d'ignorance. Un pays où les Marines et les casque bleus se conduisent comme des conquérants et des prédateurs, alors qu'ils se présentent comme des libérateurs … une réalité tellement éloignée de notre petit monde, qu'il est bon, parfois, de se la prendre en pleine figure.
Charlie Williams / Des clopes et de la binouze (série noire, 2008) Royston Blake est anglais. Plus précisément il est de Mangel. Pour autant, Blake n'est pas un gentleman. Loin s'en faut. Blakey comme l'appelle familièrement les habitants de Mangel est Le Videur de la ville. Celui du Hoppers, pub où se réunit le gratin de Mangel. Il lui plait à se considérer, à ce titre, comme notable, quelqu'un à qui l'on doit le respect. Pour un œil extérieur, Blake apparaît comme une masse de 110 kg de barbaque, de bière et de bêtise. Mais comme c'est lui qui raconte … Or, malgré sa notoriété et sa respectabilité, une fois de plus, le pauvre Blake va foncer tête baissée dans les pires emmerdes quand la ville se trouve envahie de minots complètement défoncés et irrespectueux./Des clopes et de la binouze/ est le second volet de la trilogie Mangel, initiée avec /Les allongés/, paru précédemment dans la même série noire. Pour ceux qui ont lu le premier, une petite surprise, le changement de traducteur (c'était Daniel Lemoine, c'est maintenant Thierry Marignac) qui introduit un changement de ton qui peut être un peu déstabilisant. Une fois ceci passé, c'est, comme le premier, le pied. Le vrai pied. Blake est encore plus pathétique, pitoyable, que dans le premier. Il est toujours aussi bête, se prend toujours pour la crème de la crème alors qu'il est d'une épaisseur terrible, mais là, en plus, il devient risible. Si dans le premier il reste physiquement dangereux, il passe son temps dans celui-ci à se prendre des roustes. Le monde entier lui met des branlées ce qui, étonnamment, n'arrive pas à ébranler sa confiance en lui. Effet comique assuré. Bizarre comme, tout en étant profondément anglais, ce personnage me fait penser aux grandes gueules des comédies italiennes des années 70. Le Fanfaron, le pigeon, Gassman dans toute sa splendeur … Peut-être parce qu'il est affreux, méchant et très probablement sale ? Et sous le nez rouge, la peinture sociologique de cette petite ville de province anglaise est sans pitié, accompagnée du dynamitage féroce des valeurs du bon gros mec de base : fric, grosse bagnole, filles à gros seins et alcool. Un vrai plaisir, à condition, bien entendu, de ne pas avoir le palais trop délicat.
Adrian McKinty / Le fils de la mort (Série noire, 2008) Michael Forsythe est un ancien malfrat, maintenant protégé par le FBI après avoir fait tomber de gros bonnets de la pègre irlandaise. Michael Forsythe est aussi un vrai dur à cuire, poursuivi par une poisse phénoménale. C'est comme ça que, pour ses premières vacances hors de la protection du FBI, il se retrouve pris dans une émeute opposant supporters anglais et irlandais à Tenerife. Emprisonné, il est obligé d'accepter la proposition des services secrets anglais d'infiltrer un groupuscule dissident de l'IRA aux US. Un groupuscule que l'on soupçonne de refuser le cesser le feu que Tony Blair est en train de signer avec le mouvement irlandais. Coincé, Michael accepte la mission, sans se douter qu'une fois de plus, sa déveine va le mettre dans une situation intenable.Je n'ai pas encore lu, /A l'automne, je serai peut-être mort/, première apparition de Michael. Il est dans la pile. Il va passer sur le dessus ! Quel bouquin ! /Le fils de la mort/ démarre sur les chapeaux de roues sur une scène apocalyptique, mais finalement assez drôle quand on arrive à prendre un peu de distance (ce que l'auteur fait très bien). Il se conclue sur un final apocalyptique, mais pas drôle du tout. Entre les deux, McKinty installe un faux rythme, tranquille en apparence, un récit prend le temps de s'installer, tout en distillant, de temps autre, quelques indices des horreurs à venir, histoire de maintenir le lecteur dans un état d'alerte et d'inquiétude. Puis le récit s'emballe, se durcit, en un crescendo implacable. Mais ce n'est pas tout, le roman de McKinty n'est pas seulement un thriller à l'efficacité redoutable pour consommation courante. C'est un vrai roman, dense, avec des personnages extraordinaires, complexes, au premier rang desquels, bien sûr, Michael Forsythe, archétype du hard-boiled, avec suicidaire, tête brûlé, masochiste, increvable, ambigu. L'immense Clint dans ses plus grands jours. Mais les seconds rôles aussi sont impeccables, avec des rôles de femme à la fois lumineux et sans pitié, un tueur effrayant à souhait … L'écriture est à la hauteur, capable de passer du lyrisme poétique à des dialogues incisifs et drôles, toujours en adéquation parfaite avec l'histoire. Un grand roman à ne pas laisser passer.
Alessandro Perissinotto / Train 8017 (Folio policier, 2008) Adelmo Baudino était cheminot, jusque pendant la guerre. Il a participé à la résistance des partisans contre les nazis et leurs alliés fascistes. Il y a vu mourir des amis. C'est pourquoi il est particulièrement amer d'avoir été « épuré » des employés des chemins de fer italiens à la fin de la guerre sous prétexte d'avoir été membre d'une milice d'obédience fasciste quand il était enquêteur pour le rail. Aujourd'hui, Adelmo est maçon. Jusqu'à ce qu'il apprenne par hasard que deux anciens cheminots ont été assassinés à Turin. Son ami Berto, épuré comme lui mais fils d'un riche notaire, le convainc de rechercher l'assassin, pour essayer de rentrer dans les bonnes grâces des épurateurs.Voilà un bon polar, avec de beaux personnages, bien construit, qui rend bien une époque qui fut trouble un peu partout en Europe : Celle de la fin de la deuxième guerre mondiale, et son cortège d'injustices, de vengeances, de mesquineries, et de courage très récemment retrouvés s'exprimant sur le dos de quelques victimes expiatoires d'autant plus faciles à tondre qu'elles sont sans défense. Un phénomène qui est loin de se limiter à l'Italie. Ce qui est peut-être plus proprement italien s'est le maintien souterrain, d'une forte identité fasciste. Un bon polar donc, qui ne déçoit un peu que parce qu'il est l'œuvre d'Alessandro Perissinotto, dont j'ai quand même préféré les deux autres romans traduits en France, La chanson de Colombano et le récent A mon juge, beaucoup plus original dans la forme.
Elmore Leonard / Le kid de l'Oklahoma (Rivages Thriller, 2008) 1921, Oklahoma. Carlos Webster, 15 ans, croise pour la première fois la route d'Emmett Long, qui vient braquer un drugstore. La même année, il descend un voleur de bétail. Six ans plus tard, il est devenu Carl Webster, un marshal qui commence à faire parler de lui, quand il descend le même Emmett Long. La scène a eu un témoin, qui s'empresse d'enjoliver le récit pour la presse. La légende de Carl Webster est née. Elle ne fera que grandir et embellir, et attirer les cinglés, au nombre desquels Jack Belmont, fils d'un millionnaire du pétrole, qui s'est mis en tête de devenir l'ennemi public numéro 1. Avec ce roman noir Elmore Leonard fait la jonction entre ses premiers westerns et ses polars. Il se situe à une époque intermédiaire, dans les années 20-30, où les figures mythiques du crime sont des gangsters en voiture mais avec une légende, et une histoire proche de celles de frères James où d'un Sundance Kid. Bonnie et Clyde, Dillinger, autant de noms qui évoquent des images sépia, légendaires, plus proches de l'imaginaire du far west que des chefs de gang trafiquants de drogue. Webster lui-même, est plus shérif, champion pour dégainer, que flic actuel. Le ton ensuite, assez noir, social, est celui de ses western plus que celui de ses polars, habituellement plus humoristiques, même si l'époque choisie, pour le coup, est la grande époque du roman noir américain. Une parfaite jonction donc entre se deux univers.
Elmore Leonard / Médecine apache (Rivages noir, 2008) Elmore Leonard est plus connu pour ses polars plutôt rigolos que pour ses westerns. Pourtant ceux-ci ont donné lieu à plusieurs adaptations cinématographiques, plutôt réussies, voire très réussies, dont /Hombre/ avec Paul Newman, le jubilatoire /Valdez Arrive/ avec Burt Lancaster, ou, et c'est d'actualité, /3 :10 pour Yuma/, excellent film avec un Glen Ford éblouissant tiré d'une nouvelle, dont un remake sort très prochainement sur nos écrans.
Rivages a l'excellente idée de rééditer, ou publier ces textes. Le dernier volume, /Médecine apache/ est un recueil de neuf longues nouvelles mettant principalement en scène les guerres indiennes contre les apaches dans le sud désertique et brûlant.Les apaches d'Elmore Leonard ne sont pas de gentils indiens victimes de méchants blancs. Et ses blancs ne sont pas de gentils cultivateurs sauvagement massacrés par de sanguinaires indiens. Les apaches sont des guerriers, des prédateurs. Ils se caractérisent par leur cruauté, leur violence, leur courage, leur valeur au combat … et leur alcoolisme. Les blancs sont racistes, menteurs, violents, égoïstes, parfois lâches, parfois superbement courageux. Ceux qui vivent dans ce sud omniprésent sont devenus un peu « apaches » : Ils les comprennent, les respectent, ce qui ne les empêche pas de les combattre. Une situation violente, contrastée, sombre et romanesque, comme tous les westerns d'Elmore Leonard, finalement plus sociaux et sombres que ses polars. Neuf nouvelles, âpres, rudes, comme les personnages en présence, lumineuses comme le désert. Neuf grandes nouvelles qui complètent le magnifique travail de réédition de Rivages, que l'on ne saurait trop remercier pour ce travail.
Joe R. Lansdale / Du sang dans la sciure (Editions du Rocher, 2008) Nous sommes, comme toujours chez Lansdale, dans l'est du Texas. Dans les années 30, en pleine dépression, la situation n'y est tendre ni pour les noirs, ni pour les femmes. A vrai dire, elle est dure pour tout le monde. Pete Jones, constable brutal de la petite ville de Tyler, se croit tout permis, surtout avec sa femme. Il la bat une fois de trop et Sunset, qui ne supporte plus sa violence et ses viols, l'abat. Etrangement, sa belle mère principale actionnaire de la scierie qui fait vivre la ville, prend sa défense, et lui confie le poste de Constable. Quelques jours plus tard, elle découvre dans le champ du seul propriétaire noir de la ville le cadavre d'une femme. Il va alors lui falloir s'imposer, envers et contre tous ceux qui trouvent anormal qu'une femme porte une arme et leur fasse respecter la loi. Une affaire d'autant plus difficile qu'elle va bientôt s'apercevoir que de gros intérêts sont en jeu.Du sang dans la sciure étant un polar de Lansdale se déroulant dans les années 30 au Texas, on compare forcément à son chef-d'œuvre, /Les marécages/. Et oui, ce n'est pas aussi génial. Mais c'est tout de même un très très bon polar, et un grand Lansdale. Sunset est un personnage magnifique, comme beaucoup de personnages de femmes chez Lansdale. Les seconds rôles sont tout aussi réussis, la belle-mère, une maîtresse femme, mais également un séducteur inquiétant, un père sur le retour qui réserve quelques surprises, un colosse noir rebelle, et surtout, surtout, pour les méchants, un croquemitaine délicieusement effrayant. Avec de tels personnages, et le talent de conteur de Lansdale, le bouquin ne peut pas être raté. Comme s'y ajoute la description très humaniste et très émouvante de ces épouvantables années 30, avec leur cortège de misères, de préjugés, de violence acceptée vis-à-vis des pauvres, des noirs, des femmes … Et la mise en scène spectaculaire et très a propos de phénomènes naturels impressionnants qui viennent souligner et ponctuer l'histoire, on a là un excellent roman noir, très sombre, ponctué de quelques traits d'humour propres à l'auteur.
Don Winslow / La griffe du chien (Fayard noir, 2007) Art Keller, ancien de la CIA, est entré à la DEA au retour du Vietnam, et a commencé sa carrière au Mexique. Il y a fait connaissance avec Miguel Angel Barrera, Tio, et ses deux neveux, Adan et Raoul. Tio est flic et l'aide à faire tomber le parrain local de la drogue. Peu de temps après une arrestation qui tourne au massacre, Art s'aperçoit que tout n'a été qu'une manœuvre pour prendre en main, non pas la production de drogue, mais le transport de tout ce que produisent les cartels colombiens. Entre Art Keller et les Barrera, une guerre sans merci s'engage. Une guerre bien plus vaste que celle de la drogue. Une guerre qui fera de très nombreuses victimes, et aura, parmi ses protagonistes Nora, call girl de luxe, Callan, tueur à gage irlandais, la mafia, la CIA, les milices d'extrême droite d'Amérique centrale, l'église …Ce roman est un vrai monument. Presque huit cent pages pour disséquer le rôle des gouvernements américains successifs dans la répression sanglante des mouvements pro communistes en Amérique centrale dans les années 70 et surtout 80. Pour relier cette action avec le trafic de drogue à la frontière américano-mexicaine. Pour mettre en lumière la corruption de l'état mexicain, et la façon dont les narcos sont devenus plus puissants que l'état lui-même, capables en deux semaines de faire plier l'économie du pays, pour ensuite négocier leur aide. L'influence de tout cela sur la signature du fameux accord de l'ALENA, qui allait permettre la libre circulation des marchandises et des capitaux entre les deux pays. Et l'influence de ces conflits sur une autre guerre, beaucoup plus feutrée mais néanmoins sans pitié, celle que se livre, en Amérique latine, les tenants de la théologie de la libération et l'Opus Dei, très bien vu par le Vatican de JP II. N'allez cependant pas croire que Don Winslow a écrit un essai, ou une étude. C'est une véritable œuvre romanesque, avec des personnages extraordinaires, hors normes, du souffle, beaucoup de violence (on s'en douterait), mais jamais gratuite, et une construction impeccable. Une œuvre magistrale, époustouflante, dure, qui prouve, une fois de plus, que les américains savent révéler leurs pires turpitudes avec un talent exceptionnel. Ce qui n'est pas toujours le cas ici …2008-04-03 Edward Bunker / Stark - (Rivages/thriller, 2008), par Jean-Marc Laherrère
Eddie Stark est un petit arnaqueur, en train de devenir accro à l'héroïne. Sa dépendance lui coûte de plus en plus cher. Comble de malchance, il s'est fait épingler par un flic des stups et a dû accepter de devenir une balance pour ne pas retourner en prison. Entre son envie de devenir un maillon essentiel de la distribution de drogue, et sa nécessité de satisfaire la police, Eddie va tenter de louvoyer sur le fil du rasoir, quitte à lâcher à la première occasion ceux qui croient être ses amis. Les lecteurs d'Edward Bunker le savent déjà, chez lui pas de mythologie de la pègre. Les truands de Bunker ne sont pas glamour, ils n'ont pas de code d'honneur, ne sont pas des génies du crime, ni des redresseurs de torts. Non, ce sont des individus moyennement intelligents, égoïstes, sans scrupules ni morale, souvent méchants, essentiellement préoccupés par leur petite personne et l'envie de gagner, vite, le magot qui les mettra à l'abri d'un retour en cabane. On ne peut que le croire sur parole, Bunker ayant bien connu ce monde de l'intérieur. Eddie Stark ne fait pas exception à la règle. La première phrase du roman le définit parfaitement : « /De tous les mecs qu'on peut un jour croiser sur sa route, Eddie Stark n'était pas, et de loin, le plus gentil. /». Le reste du roman (un roman de jeunesse de Bunker), est à l'avenant, et annonce bien ses chefs-d’œuvre à venir. Sec, noir, sans concession et sans pitié.
Jean-Bernard Pouy et Marc Villard - Tohu-Bohu (Rivages noir, 2008) par Jean-Marc Laherrère
Une vache, quelques chevaux, un hamster, des chiens, des chats, un frigo, un arnaqueur, Miles Davis, un tueur, son employeur, des écrivains, une bonne sœur, des minots, un renard, un corbeau (sans fromage) … Voilà quelques-uns des narrateurs de ces vingt-quatre nouvelles. Le principe est simple : chacun écrit six nouvelles. En voilà douze. Puis chacun prend les nouvelles de l'autre, et leur a répondu, du tac au tac. En écrivant une suite, une variation, un précédent, un écho, en intercalant et rebondissant … Et voilà les vingt-quatre nouvelles. L'impression qui saute aux yeux à la lecture c'est qu'ils ont l'air de s'amuser comme des fous. C'est brillantissime, jouissif, jubilatoire. Et comme ils se sont éclatés (du moins on le suppose), le lecteur aussi. Un lecteur qui reste bouché bée devant une telle maestria, une telle inventivité, une telle capacité de rebondir sur les thèmes de l'autre. Il faut bien entendu les lire deux par deux. Une obligation qui n'en est pas une tant il est impossible de résister, à la fin de la première nouvelle du duo, à l'envie de voir comment l'autre s'en est tiré ! On sent le sourire sardonique Marc se disant « tiens, qu'est-ce que tu vas faire avec ça ? Vas-tu saisir cette perche ? Vas-tu me surprendre » et la sourire de matou satisfait de Jean-Bernard répondant : « T'as vu comment je te l'ai retourné ? t'y aurais pensé à ça ? ». Et vice-versa. Deux gros matous. Voilà à quoi me font penser les deux auteurs. Geste vif, parfait, minimal, ludique mais définitif. On a eu Ping-Pong, Tohu-Bohu, à quand Vice-versa, Cahin-caha …
Patricia Parry / Petits arrangements avec l'infâme (Seuil, 2007) par Jean-Marc Laherrère Antoine Le Tellier est psychiatre à Toulouse. Un matin les policiers lui amènent Khaled Addad qui souffre d'amnésie et d'hallucinations et est soupçonné d'avoir égorgé sa sœur. La droite dure profite de l'occasion pour fustiger, une fois de plus, l'intégrisme musulman, supposant que c'est encore un grand frère qui tue sa sœur trop « occidentalisée ». La tension se propage, les quartiers sensibles explosent, et le grand cirque médiatique se met en branle, avec politiques « responsables », et grands défenseurs des minorités opprimés. Tout cela n'arrange pas les affaires d'Antoine, ni du pauvre Khaled. Les choses se compliquent encore quand d'étranges résonances apparaissent entre l'affaire Addad, et un autre, fort vieille et également très médiatique à l'époque : l'affaire Calas, de bourgeois protestant condamné pour avoir tué son fils, prétexte à une chasse aux protestants sans pitié dans la bonne ville de Toulouse. C'était Voltaire qui avait obtenu sa réhabilitation. Quand la presse perçoit les parallèles, le cirque se déchaîne … Malgré quelques réserves, j'ai passé un excellent moment de lecture. Commençons par les réserves. Tout d'abord le personnage principal, Le Tellier, un peu trop beau, trop lisse, trop parfait pour l'amateur de romans noirs et de ses héros cabossés et déglingués que je suis. Ensuite j'ai habituellement du mal avec les romans qui tournent autour de la théorie du complot. J'ai l'impression que les pires saloperies sont souvent le résultat combiné de manipulations de calculs plus ou moins machiavéliques, avec des mesquineries et méchancetés tout à fait ordinaires. Des manipulations à l'échelle de quelques semaines, mois, années à la rigueur. J'ai plus de mal avec des complots ourdis depuis des siècles par des sociétés secrètes remontant à la plus haute antiquité … Ceci dit, et ces réserves étant exprimées, il reste beaucoup de très bonnes choses dans ce polar. Première, et non des moindre, le rythme et le suspense sont superbement maîtrisés, et passé un certain point il devient impossible de le lâcher. Le lien entre le passé et le présent, en particulier, est bien amené, et vient élucider un mystère d'une façon fort élégante, alors même que le lecteur se demande comment l'auteur va s'en tirer. Ensuite, en terre toulousaine, le parallèle entre l'affaire Calas et les arguments plus ou moins hypocrites que l'on entend à droite et à gauche contre les musulmans est judicieux, pour ne pas dire salutaire. Il est particulièrement bénéfique de rappeler, comme le fait Patricia Parry, que les premières victimes des intégristes sont doublement les athées venant de familles musulmanes : Un ils subissent la pression des fanatiques religieux, sous le prétexte d'un communautarisme dont ils ne veulent pas. Deux, ils sont assimilés par les français « de souche », à ceux qui, justement, leur pourrissent la vie. L'auteur nous fait très bien toucher du doigt cette réalité. Elle est atterrante. Pour finir, et on sent là l'expérience professionnelle de Patricia Parry, le regard sur la folie, la différence, et son traitement par les professionnels est rendu de façon très convaincante et très humaniste. Au final, comme je l'annonçais plus haut, malgré quelques réserves, c'est un bon roman noir, qui donne envie de suivre l'auteur et le personnage (en espérant qu'elle le fera un peu souffrir).
Ed McBain / Le paradis des ratés - (rivages/noir, 2008) par Jean-Marc Laherrère Matthew est avocat en Floride. Il est contacté par une jeune femme qui n'a plus de nouvelles de son mari, parti dans le nord quelques mois plus tôt. Elle veut absolument le retrouver pour pouvoir divorcer. Quelques jours plus tard, le cadavre du mari est retrouvé sur la plage. Sauf que, surprise, ce n'est pas lui, mais un inconnu qui a ses papiers en poche. Matthew appelle alors la police d'Isola, où le mari fugueur a été vu pour la dernière fois. Il tombe sur un certain Steve Carella qui accepte de lui donner un coup de main … Que du bonheur. L'art inimitable de McBain pour les dialogues, son humour, son sens du rythme. Avec en prime un hommage souriant à un autre maître, Elmore Leonard. C'est vrai que, la Floride, les personnages de petits truands, le côté décontracté font parfois penser à Leonard. Puis, vers la fin, McBain le cite ouvertement, petit clin d'œil au collègue. Le résultat est impressionnant de facilité, de fluidité, tout semble absolument évident. On aurait presque l'impression que c'est très facile d'écrire comme ça. Jusqu'au moment où on essaie…
Arnaldur Indridason / L'homme du lac (Métailié, 2008) par Jean-Marc Laherrère Juin 2000 en Islande. A la suite d'un tremblement de terre, le niveau d'un lac baisse fortement, découvrant un squelette. L'homme (car c'est un homme), a eu le crâne fracassé et il est attaché à ce qui se révèle être une vieil émetteur de marque soviétique. Erlendur, toujours passionné par les affaires de disparition se charge de l'affaire. Il va devoir remonter aux années soixante. Deux pistes s'offrent alors à lui : Celle d'un homme que sa petite amie de l'époque attend toujours, après qu'il ait disparu, un jour, laissant derrière lui sa Ford Falcon ; et celle des étudiants socialistes parties faire des études en Allemagne de l'Est. Quelque part, depuis l'annonce de la découverte du mort, un homme attend la police, et se rappelle sa jeunesse, son engagement, et ses études à Leipzig. Que ceux qui n'aiment que les intrigues tendues au cordeau, et les romans dont les pages se tournent toutes seules passent leur chemin. Comme dans les romans précédents, et même encore plus que dans les romans précédents, Indridason prend son temps. Erlendur aussi, forcément. Et si son obstination lui vaut de commencer à comprendre ce qui s'est passé, le fin mot de l'affaire lui est révélé par hasard. Mais tout cela n'a rien de très nouveau, et ceux qui aiment Indridason seront comblés. Erlendur est plus humain que jamais, complètement dépassé dans ses relations avec ses enfants, dépressif, incapable d'aller vers les autres, obsédés par les disparitions. Le passé, une fois de plus, est la clé du drame présent. Il donne lieu à l'évocation très émouvante des années 50-60 à Leipzig. Une évocation d'autant plus douloureuse qu'elle est le fait de gens qui ne renient en rien leurs idéaux, leurs engagements, mais souffrent de ce qui a été fait au nom de valeurs dans lesquelles ils croient toujours. Beaucoup plus poignant, et convaincant que les habituelles diatribes anti-communistes primaires.
Antoine Chainas / Versus (Série noire, 2008) par Jean-Marc Laherrère Le major Paul Nazutti, de la protection des mineurs, est en guerre contre le monde entier. Les arabes, les fachos, les touristes, les toubibs, les syndicalistes, les politiques, les homos, les femmes, les gauchistes, les étrangers, les français, les parents, les pauvres, les riches, les autres flics, les juges, les avocats … la liste est sans fin. Il est surtout en guerre contre les pédophiles. Et pour Nazutti, en temps de guerre, tout est permis. Tout. En général ses partenaires ne durent pas, et démissionnent après un ou deux ans. Au mieux. Aujourd'hui il traque un tueur qui abat des pédophiles, et les enterre auprès du cadavre de leur dernière victime. Andreotti, jeune flic fragile qui sort d'une affaire particulièrement pénible supportera-t-il d'être son nouveau binôme ? Et pourquoi Rose, qui a tout perdu vingt ans plus tôt, sa fille tuée par pédophile, son boulot, son mari qui l'a lâchée, semble-t-elle liée au tueur ? Cela faisait très longtemps que je n'avais pas pris une telle claque. Nazutti est incandescent. Une boule de haine et de violence. Tous ceux qui l'approchent se brûlent. Personnages comme lecteur (et l'auteur ?). Ceci n'est pas un jugement de valeur. Je ne prétends pas que cela rend le livre meilleur ou pire que d'autres. C'est une constatation. Force est de reconnaître qu'il faut un talent immense pour arriver à un tel résultat. Le lecteur peut soit fuir un tel livre comme la peste, soit rester scotché, fasciné, happé. Et hanté. Car on ne peut plus oublier Nazutti. Avec lui on plonge au plus sombre, au plus crade de l'âme humaine. Avec lui on explore l'envers d'une ville touristique de la côte méditerranéenne. Il est à la fois le repoussoir, le concentré de toutes les haines et généralités imbéciles, et une sorte de force, d'intégrité dure comme le silex qui fascine. Autour de ce personnage inoubliable se tresse une intrigue beaucoup plus élaborée et serrée que dans le premier roman de Chainas ; et le portrait sans concession d'une société sans âme ni valeurs, uniquement basée sur l'apparence, la futilité, la consommation effrénée et le fric. Avec ce second roman, Antoine Chainas s'affirme comme une des voix les plus puissantes et les plus originales du polar français. A défaut d'être une des plus aimables !
Joe Lansdale, Du sang dans la sciure, Éd. du Rocher, 2008. Traduit par Bernard Blanc, par Yan Lespoux Dans l’East Texas des années 1930, Sunset, épouse du constable de la petite ville de Tyler, colle une balle dans la tête de son mari qui s’apprêtait à la violer une fois de plus. On l’arrêterait bien, mais son mari étant le seul policier du patelin, il faut d’abord lui élire un successeur. Sunset bénéficie du soutien inattendu de sa belle-mère, propriétaire de la majorité des parts de la scierie qui fait vivre la ville et se trouve propulsée à ce poste. Secondée par deux adjoints – le jeune, beau et mystérieux Hillbilly qui vient de débarquer à Tyler après avoir tué deux vagabonds qui voulaient lui faire la peau et Clyde, ouvrier bourru – elle se trouve vite en bute à l’hostilité d’une partie de la population, et en particulier d’Henry Shelby, deuxième actionnaire de la scierie qui se verrait bien maire de la ville. Rien ne s’arrange avec la découverte d’un cadavre de nourrisson, puis de la mère de ce dernier sur les terres du seul propriétaire noir de la région. Joe Lansdale nous amène une nouvelle fois dans l’East Texas et quelques décennies en arrière, dans le droit fil des Marécages et de Sur la ligne noire. Comme pour ces deux précédents ouvrages, on est loin des aventures de Leonard Pines et Hap Collins. Tout y est d’un noir un peu plus profond, l’humour moins présent sans doute. Ce polar est avant tout l’occasion de nous faire découvrir la société de cet État du Sud profond au moment de la Dépression, avec quelques moments, rares mais éloquents, évoquant la vie des hobos et des familles de journaliers errant à travers le pays à la recherche d’un peu de travail et d’une vie meilleure. Aussi, mais le thème est plus habituel chez Lansdale, on découvre une société profondément divisée entre les noirs et les blancs. Enfin, on voit apparaître une autre opposition entre les hommes et les femmes… surtout lorsqu’elles ont le pouvoir. Bref, voilà à nouveau un bon Lansdale, sans doute pas le meilleur, mais très agréable à lire.
Meurtre à Aimé-Giral - Philippee Ward, éd. Mare Nostrum, avril 2007, par René Barone 4° de couverture
Au sein même du stade Aimé-Giral, à Perpignan, Michel Albans, directeur financier adjoint de l’USAP, est abattu froidement par un mystérieux arlequin. Nuria Puigbert, lieutenant de police, est chargée de l’enquête car c’est elle qui connaît le mieux le monde du rugby catalan. Normal avec un père président du plus ancien club de supporters et un fils future gloire du club. Alors que l’USAP s’achemine vers les demi-finales du Top 14, Nuria remonte plusieurs pistes prometteuses. Histoires de moeurs et de gros sous se mêlent jusqu’à la passion... A Perpignan, on ne plaisante pas avec le rugby ! A travers une intrigue policière aux multiples rebondissements, Philippe Ward nous entraîne dans les coulisses du célèbre club catalan.
Pas la peine d’être un fervent du ballon ovale pour apprécier ce roman. Moi je suis au regret de le dire, je préfère le foot mais ça ne m’a pas empêché de le lire avec grand plaisir car on a droit à une bonne intrigue avec des personnages crédibles et suffisamment attachants pour intéresser le lecteur. Et détail non négligeable, l’écriture en est fluide et agréable. J’ai un petit défaut, jaime bien classer les romans : procédural, suspens, noir, etc. Meurtre à Aimé-Giral fait partie de ces bons “petits” polars qui, sans révolutionner le genre, procurent un bon moment de détente. Et c’est loin d’être négligeable ! Il y a de nombreux romans soit-disant plus ambitieux qui n’en donnent pas autant. Et je voudrais ajouter une dernière chose : cette Nuria Puigbert, j’aimerais bien la retrouver dans une autre enquête.
Mort en sauce – ZOLMA, Krakoen, janvier 2008, par René Barone 4° de couverture : René Maggiore est désappointé, les ventes de sa tambouille en boîte sont en chute libre. Entouré d’une cour de cadres désabusés et de petits chefs serviles, ce chef d’entreprise autocrate est trop empêtré dans ses certitudes pour redresser la situation. L’embauche d’un jeune cadre dynamique va-t-elle sortir la société du marasme et lui rendre son rang de leader de la conserve discount ? Las, le sort s'acharne car le nouvel arrivant va se trouver confronté à des microbes opiniâtres et dangereux. Des microbes déterminés, combatifs, qui philosophent et se divisent pour mieux attaquer. Absurde ? Détrompez-vous, derrière la fable savoureuse et hilarante se cache en réalité un pamphlet corrosif et jubilatoire. Lorsque des bactéries pathogènes viennent contrarier l’accumulation du profit, deux mondes vont s’affronter avec leurs armes respectives. Zolma braque son projecteur. Truculent et subversif.
Pas vraiment polar... quoique... c’est quoi un “polar” ? Il y a tellement de définitions ! Faut-il un meurtre et une enquête ? Pas nécessairement, n’est-ce pas ? S’il y a du suspens c’est bien un polar ? Eh bien, du suspens il y en a : les petites bactéries de botulisme vont-elles décimer les mangeurs de raviolis ? Les ingénieurs de chez Maggiore vont-ils trouver la parade pour contrer leur concurrent direct Casseburnes qui a raflé tous les marchés des grands magasins Croisement ? Evariste Lejaune, le jeune et ambitieux cadre dynamique embauché pour sauver les raviolis Maggiore arrivera-t-il à conclure avec Claudine, la déléguée aux problèmes de qualité ? On l’aura compris, on rit beaucoup avec ce livre et Mon Dieu comme ça fait du bien ! 2008-02-16
Un grand bruit blanc de Laurent Fétis. Collection Rock Polar 2. Mare Nostrum éditions, par Paul Maugendre
Responsable de la sécurité du Kargo, boite de nuit branchée et haut lieu de la vie nocturne de la capitale, Harry est sauvagement tabassé par de jeunes voyous. Après quelques semaines passées dans le coma, il se réveille mais garde des séquelles de son agression. Il ne se rappelle plus ce qui est arrivé, son nom, son métier, sa vie familiale. Il apprend ainsi qu'il est marié et a un fils. Ils tentent de reprendre une vie conjugale mais celle-ci se révèle factice. Aurélie est une fêtarde, une teufeuse comme l'on dit de nos jours, et elle n'hésite pas à plaquer son emploi pour s'adonner plus librement à sa passion. Elle traîne de boite branchée en boite branchée, accro à la musique genre Techno Transe, Digital Hardcore et autres grosses productrices de décibels. Seulement le portefeuille ne suit pas. Alors elle accepte la proposition d'un dealer, vendre des cachets, appelés Trèfle blanc à cause de leur forme et de leur couleur, avec le but non avoué de s'enrichir tout en sachant qu'elle ne doit pas spolier son fournisseur. Le trafic s'avère calme, tranquille et lucratif, jusqu'au jour où l'un de ses clients ne digère pas la mixture contenue dans les cachets. Résolument moderne, ce roman ancré dans le monde de la nuit, de la fête, de la musique électronique, devrait plaire aux jeunes qui peut-être s'y retrouveront dans cette ambiance particulière. Heureusement, en marge de la vie délétère d'Aurélie se déroule la recherche d'identité d'Harry, ce physionomiste black, portant un bandeau sur l'œil, et qui va découvrir une face cachée mais intéressante de son passé. L'écriture est vive, rapide, nerveuse, en phase avec la musique qui règne en arrière plan, ce qui n'empêche pas quelques passages plus tendres, notamment entre Harry et son fils. 2008-02-08
Emmanuelle Urien / Toute humanité mise à part (Quadrature, 2006) par Jean-Marc Laherrère Une vieille fille fête un enfant mort depuis des années. Des détenus s'évadent grâce à un bibliothécaire. Une jeune femme décide, tout d'un coup, qu'elle en a assez de se laisser battre par son mari. Un homme fuit le quotidien pour oublier la mort de ses proches, il trouvera la paix en déminant des champs au Cambodge. Un adolescent fuit le désespoir de sa banlieue bétonnée en lisant les noms de rues. Un gamin a honte de sa sœur trisomique. Des orphelins martyrisés se vengent, peu à peu, de leurs bourreaux … Et quelques autres.Douze nouvelles, douzes histoires, douze drames, noirs, très noirs. Et pourtant, malgré ce que laisse supposer le quelques lignes ci-dessus, ce n'est pas l'horreur qui reste en mémoire un fois le recueil refermé, mais l'humanité. Ces personnages tragiques, désespérés, ou parfois simplement tristes à en pleurer sont surtout profondément humains. L'écriture d'Emmanuelle Urien y est bien entendu pour beaucoup : pas un mot de trop, pas un adverbe, pas un adjectif larmoyant, pas de pathos, pas d'effets. Le mot juste, l'émotion parfaitement rendue au travers d'une parole, d'un geste, d'une pensée. Chaque nouvelle a son narrateur, chacune a son ton, son écriture. Toutes, sans exception font mouche. Les différents jurys de France et de Navarre ne s'y sont pas trompés qui ont primé dix de ces douze nouvelles ! Un auteur à suivre, sans faute, qui s'affirme déjà comme l'une des meilleurs nouvellistes du pays. 2008-02-04
Marc Villard / Entrée du Diable à Barbèsville (Rivages, 2008) par Jean-Marc Laherrère Un photographe détenteur d’un secret gênant tente d’échapper aux sbires de celui qu’il dérange en se réfugiant chez les SDF des Halles. Une gamine coincée entre une mère dépressive et un père abruti craque. Un flic fait l’erreur de revenir sur les lieux de sa jeunesse. Une traque se termine mal à Tanger, alors qu’une superbe arnaque se profile à Tijuana. Un privé recherche un chat, pour le compte d’un acteur de Robert Altman. Un flic dealer sombre …Qu’ils soient flics ou voyous, bourreaux ou victimes, écrivains ou lecteurs, tous les personnages de Marc Villard sont l’essence même du roman noir, le roman de la rupture, de la bascule vers autre chose. Rupture avec la société, rupture avec les normes, rupture avec la raison, et bascule vers le meurtre, la folie, ou parfois, mais très rarement, le bonheur. Tous sont hantés, par leur passé, par un secret, par une dépendance … Il est rare que l’auteur leur offre une autre porte de sortie que la plongée vers un univers encore plus noir. Mais ce n’est pas tout. Si chez certains écrivains l’intrigue, l’histoire, passe avant le style, il est d’une grande banalité de dire que Marc Villard est un des maîtres incontestable et incontesté de la nouvelle (tous styles confondus) en France. Il aime la musique et elle le lui rend bien. Ses phrases chantent, swinguent, claquent, giflent, mordent, caressent, elles sont riff de cuivres de big band ou accord définitif de guitare saturée. Il est presque impossible d’aimer les musiques du XX siècles, sans aimer l’écriture de Villard, et vice versa. 2008-02-04
Patrick Bard / La frontière (Points seuil, 2003) par Jean-Marc Laherrère Ciudad Juarez, à la frontière entre le Mexique et les USA, les maquiladoras fleurissent : Ces usines emploient une main d’œuvre soumise et bon marché, ne respectent aucune règle, ni sociale ni environnementale. Le paradis pour toutes ces grandes firmes américaines, européennes ou asiatiques, l’enfer pour les employées, quasiment toutes des femmes, jeunes et sans formation, taillables et corvéables à merci. Un enfer qui empire quand, à partir de 1995, des cadavres de jeunes femmes violées, torturées et mutilées commencent à apparaître dans le désert aux portes de la ville. Toni Zampudio est envoyé par son journal madrilène pour couvrir la fin de l’enquête et le début du procès des assassins présumés : un ingénieur américain déjà condamné pour viol, et une bande de voyous culturistes et vaguement satanistes. Il va vite s’apercevoir que l’affaire est bien plus complexe et atroce qu’il n’y paraît, et entamer un voyage au bout de l’horreur. Expédions tout de suite la légère réserve que l’on pourrait trouver à ce roman : il est l’œuvre d’un journaliste qui de toute évidence a été secoué par ce qu’il a vu à la frontière mexicaine et tient absolument à en faire part à son lecteur. Si le lecteur en question ne veut surtout pas savoir comment il fait pour payer le moins cher possible son four à micro-onde, ou sa télé, s’il veut juste une histoire et ne veut pas se prendre le chou avec le récit des malheur du monde, et des mécanismes qui font que ses actions Machin, Bidule ou Trucmuche lui rapportent tant par an, il va trouver que ces passages sont en trop. Pour les autres, préparez-vous à un double choc. En premier lieu parce que roman est bien ficelé, avec un suspense qui va croissant, et une horreur croissante. Signalons à ce sujet que Patrick bard qui décrit pourtant des abominations le fait en évitant tout voyeurisme et toute surenchère gore bassement mercantile. Ensuite parce que, même si la résolution de l’enquête est de l’ordre de la fiction (mais malheureusement pas de l’ordre de l’improbable), les faits décrits sont eux réels. Oui, nos chères usines pratiquent en toute impunité un tel crime contre l’humanité, oui, s’il y avait une justice internationale digne de ce nom, tous les PDG ou presque des grandes multinationales devraient passer en jugement pour crime contre l’humanité, et oui, les actionnaires qui ne veulent rien savoir et ne voient pas plus loin que le bout de leur dividendes sont complices. Oui encore, des dizaines de femmes ont été violées, torturées et tuées à Ciudad Juarez, et l’affaire n’a jamais été élucidée. Et oui encore, ce n’est finalement que la suite logique de la façon dont on les exploite, maltraite, et considère comme de la viande dans les maquiladoras qui les emploient. Alors non, ce n’est pas un roman agréable, c’est même un roman que l’on aimerait ne jamais avoir à lire, mais c’est un roman indispensable. Pas étonnant après ça que Patrick Bard soit parti sur les traces du Che ! 2008-02-04
Le dramaturge, Ken Bruen, Série noire, Gallimard, 2007 par Jean-Bernard Pouy «My Taylor is rich». Jack, of course. Pour paraphraser Aragon quand il a écrit, en 1965, dans Arts, un article sur Pierrot le Fou de JL Godard:« je considère Ken Bruen comme l'honneur du roman noir d'aujourd'hui». (avec James Sallis, bien sûr, mais cela va sans dire). Et même si personne n'en a rien à cirer, je le répète. Après avoir lu le Dramaturge (formidablement traduit par le Blondil), après avoir été sérieusement malmené, attristé, bouleversé, après avoir, une fois de plus, constaté que tout ce que j'avance, comme forcené incantatoire, sur ce que doit être un roman noir, se retrouve incarné dans ce récit, tout à fait à l'aune des précédents, mais s'enfonçant irrémédiablement dans ce qu'il est convenu d'appeler la douleur du Monde, je suis sur les genoux (celui de notre héros a été d'ailleurs brisé pendant le roman). Ce texte s'impose sans les artifices habituels: la preuve, Jack ne boit plus, ne fume plus, résiste tant bien que mal, sa drogue, comme toujours, est ce pessimisme actif avec lequel il regarde ses contemporains. Roman social (l'Irlande libérale où l'on en vient à regretter les grandes famines pour cause de pénurie de patates), roman à la poursuite du meilleur Camus (sa mère clabote dans un no man's land filial), roman de dénonciation lasse (morale, religieuse, politique), il a, à mes yeux, l'avantage de régler quasi définitivement (et sans insister comme je peux malheureusement le faire dans mes provocations réitérées) le problème de la présence policière dans les interstices de nos vies. Jack Taylor a été flic, il ne l'est plus. Subtile métaphore du roman noir en obligatoire devenir. Et, là, les personnages néfastes le sont, flics, et obligatoirement sous la pire facette, le pire avatar de leurs nombreux talents, c'est-à-dire leur côté milice anti-justice démocratique (souvenons-nous de Goldman et d' «Honneur de la Police»). Comme à chaque fois chez Bruen, l'écriture n'est pas affèterie, mais essence du rapport au réel, même quand il s'agit d'amour. Tout est affaire de style, ce mouvement englobant ellipses vertigineuses (comme le profère Wittgenstein: «ce dont on ne sait rien, il faut le taire»), détails psycho-géographiques (vive Barthes!), choix permanent du signifiant (et non pas du signe) et clins d'œil de type réalisme poétique (eh oui, c'est dans les vieux pots qu'on…). Le pivot de ce livre est l'écrivain et dramaturge irlandais, Synge. Auteur du célèbre Le Baladin du Monde Occidental. Bien vu. Jack Taylor l'est, ce baladin, version contemporaine, baigné de cette immémoriale odeur qu'est la tragédie grecque. Mais, comme il est annoncé dans ce roman, j'ai très peur que l'on se retrouve à dénicher les livres de Ken Bruen sous des cadavres. Comme, par exemple, les autres romans flicards à la sauce scandinavo-hexagonale, qu'on a, eux, toutes les chances de découvrir sous les édredons de la paresse et de la bonne conscience. 2008-01-18
Tohu-bohu de J.-B. Pouy et M. Villard, Rivages/Noir Inédit, Payot rivages, par Jeanne Desaubry Sur le modèle de Ping-Pong, leur précédent recueil de nouvelles dont le titre disait tout, les deux compères ont récidivé et livre un opus où chaque nouvelle leur permet de déployer un talent manifeste.
Je vous fais la liste des narrateurs : une vache (pas folle) un étalon (pudique) un canasson quelconque de genre féminin, un clebs (lubrique), une corneille (cynique) , un renard (prolétaire), des camés, des tueurs (pas toujours psychopathes) des musiciens (de jazz, forcé c'est Villard) Villard lui même en écrivain forcené, un chat (cynique), un nouveau clebs, qui n'aime pas les teckels, une nonne effeuilleuse, un turfiste priapique, Pétaouchnok et Létrangeais, un hamster globe trotter, une philosophe roulée comme Maryline, et mon préféré de tous, les surpassant sans conteste question originalité de point de vue narratif, et là fallait vraiment oser le faire: un frigo. Vous avez bien lu. Mais attention : du haut de gamme, Millenium métallique et tout. Vous l'aurez compris, je bave de jalousie, je me vautre de désespoir. Quand je serai grande, moi aussi, je raconterai des histoires comme ça. Tohu-Bohu, sacré remue ménage ! Une mention pour la couverture : qui guette quoi, où ? Douce soirée d’été en Provence ? Place calme parisienne pour bobo friqué (pardon le pléonasme !!). Tout est possible, et si rien ne se passe, c’est pour bientôt. 2008-01-18 La théorie du Panda de Pascal Garnier. Zulma, par Paul Maugendre Débarqué un beau soir dans une petite ville de Bretagne, venant on ne sait d'où, Gabriel va s'attirer tout de suite la sympathie des habitants locaux par de petits gestes anodins pourtant dénués de toute accroche particulière de reconnaissance. Il aime faire plaisir, rendre service, un tempérament inné, sans calcul et besoin de contre partie. Par exemple, le premier soir il entre dans un bar mais le patron, José, pour une fois ne peut assurer la restauration : sa femme vient d'être hospitalisée. Gabriel se contente d'un reste de ragoût de morue et d'un verre de viner verte, quoiqu'il eut préféré autre chose, mais c'est dans sa nature. Il ne veut pas déranger, contrarier. Il s'installe dans un hôtel proche du restaurant, séduit sans le vouloir la jeune réceptionniste, s'improvise cuisinier chez José, rend de petits services, devient le compagnon idéal, l'ami proche, le tonton gâteau, le soutien, l'épaule fragile mais efficace dans les situations difficiles. Sans vouloir se rendre indispensable à tout prix, il est présent quand quelqu'un a besoin d'appui, d'aide, d'amitié, de réconfort, d'une simple parole aimable, d'un geste complaisant et gratuit. Mais derrière toute cette bienveillance, ce don de soi, ne se cache-t-il point autre chose, dont lui-même aurait besoin, aurait eu nécessité dans une vie antérieure, se projetant vers les autres comme il eut aimé que l'on s'intéressa à lui ? Pascal Garnier, livre une nouvelle fois un roman atypique, tendre et amer, noir et humaniste, en décalage avec une mouvance actuelle qui voudrait faire rimer solitaire et solidaire mais n'y arrive pas. Pascal Garnier conçoit les deux dans une sorte de communion athée, parce que l'homme peut se montrer bon sans calcul de profit immédiat ou même lointain. En fait il regarde notre microcosme comme le Panda trônant sur l'étagère du bar de José, panda gagné lors d'une fête foraine et abandonné dans une poubelle, récupéré par hasard et depuis regardant avec placidité les aléas de la vie quotidienne, sans juger ni émettre quelque remontrance ou appréciation désagréable. Pascal Garnier, un auteur rare, pétri de sensibilité, de talent et qui manque de reconnaissance de la part d'un lectorat alléché par les grosses machines éditoriales préfabriquées. 2008-01-18
Les ports ont tous la même eau de François Darnaudet. Polar. Mare Nostrum Editions, par Paul Maugendre Sur un coup de tête, et parce qu'il en marre d'être commandé par de jeunes loups arrogants, sans foi ni loi, incompétents et vulgaires, Marsal claque la porte de la boîte d'informatique dans laquelle il travaille puis il quitte Bordeaux. Il part un peu à l'aventure avec toutefois l'idée de revoir Anna-Maria, son ex et leurs deux filles. En compagnie de Rémy, qui a plaqué son emploi dans un fast-food; direction la Catalogne. Ils s'installent à Collioure, et Marsal flâne, visite les galeries, fait la connaissance des peintres locaux. Il effectue pour le plaisir une recherche sur un tableau pour le compte d'un détective privé. Francis ,le peintre chez lequel loge Marsal à Collioure, est prié par son ami Charly de venir le rejoindre dans la bassin d'Arcachon, afin de peindre le portrait de sa fille Audrey. Une jolie fille d'une vingtaine d'année. Mais Marsal soupçonne bientôt que le désir du n'est qu'un prétexte et que derrière ce motif ce cache quelque chose de plus grave. Charly est né des amours de sa mère et d'un Allemand durant la seconde guerre mondiale. Un épisode douloureux qui soixante ans plus tard ressurgit avec violence dans la vie de Charly. Cette histoire dans laquelle s'imbrique la relation des amours coupables de la mère de Charly, est elle-même ensachée dans les tribulations de Marsal et en filigrane s'intercale le récit de la destinée de Charles Rennie Mackintosh, architecte décorateur écossais du début du XXème siècle. Comme à son habitude François Darnaudet fait partager aux lecteurs sa passion pour les arts plastiques et la peinture en particulier. Il s'attache également à montrer les à-côtés de la guerre, celle d'Espagne ou la dernière guerre mondiale, avec un esprit d'humanisme bourru, celui qui manquait aux belligérants, surtout ceux qui se réclamaient de la Résistance de la dernière heure. Des effets pervers qui aujourd'hui encore marquent la conscience d'un bon nombre d'hommes et femmes et de leur descendance. Un roman simple, parfois émouvant, auquel on pardonnera volontiers une légère faiblesse de l'intrigue. Le propos n'étant pas justement de focaliser sur une intrigue mais d'être le vecteur de ses démons. A signaler que le début de ce roman cannibalise une nouvelle que François Darnaudet avait écrite pour le CCASINFO, (journal d'information du personnel des industries électriques et gazières) en décembre 2003, sous le tire Les hommes vivent, une nouvelle à connotation fantastique. 2008-01-18
Hosto, Jeanne Desaubry, éditions Krakoen, 2006, par René Barone Ambiance mortifère à l'hôpital Saint-Cyrille. Quand on y meurt, en général c'est dans un lit. Aussi la découverte d'un cadre hospitalier gisant sous son bureau le crâne fracassé inaugure-t-elle une manière inédite de passer de vie à trépas dans l'établissement. Pour quelles raisons Soline Porpiglia a-t-elle été assassinée ? N'avait-elle pas la fâcheuse habitude de fourrer son joli nez dans des endroits empestant davantage la magouille que l'éther ? Ou serait-ce le crime d'un prétendant éconduit, trop longtemps martyrisé par cette belle allumeuse ? A force d'explorer des hypothèses hasardeuses, d'emprunter des pistes sans issue, Marc Perrin, flic de la Crim, s'arrache les cheveux et commence à flairer un coup fourré. Il ne va pas être déçu… Et si la réponse à ses interrogations n'était pas celle qu'il attendait ?
Pour un premier roman c’est une réussite et Jeanne Desaubry fait preuve d’une grande maturité. Sur la trame classique d’un “procédural” : un meurtre et l’enquête qui s’ensuit, elle a construit un roman extrêmement attachant grâce à des personnages crédibles et particulièrement humains. On pense à l’héroïne Claudette Méjean régulièrement harcelée par sa supérieure ce qui lui donnerait un mobile très valable. Marc Perrin, le flic chargé de l’enquête qui l’a connue autrefois et la défend contre son coéquipier qui en fait la suspecte numéro un. Ainsi résumé très succinctement ce roman pourrait paraître très classique et chargé de clichés, mais l’auteur a su les éviter avec adresse et puis soudain le roman bascule et se teinte de noir et... et ne comptez pas sur moi pour vous en dévoiler davantage ! Lisez-le et vous comprendrez. 2008-01-18
Le passé attendra, Jeanne Desaubry, éditions Krakoen, 2007, par René Barone Genova Vuibert, lieutenante de la Crim', vient témoigner dans un procès d’assises à Draguignan. En attendant, elle réside au « Mas des oliviers », une auberge de charme dans l’arrière-pays de Bandol, appartenant à de vieux amis. Enfin le farniente bien mérité, croit-elle. Hélas ! Dans ce paradis terrestre, le serpent ne tardera pas à siffler la descente aux enfers ; Gen n'avait prévu ni de se laisser séduire par une strip-teaseuse, ni de risquer sa vie dans l’espoir de sauver celle de sa fille, encore moins d’affronter la mafia, arme à la main, ni enfin d’endurer la trahison d’une amitié. Dans une Provence en proie aux incendies, elle est devenue la cible des parrains du crime. Marc Perrin, son collègue dépêché spécialement de Paris, tentera d'éteindre les flammèches que sème l’impétueuse Gen Vuibert.
Quand un auteur sort un premier bouquin et que celui-ci est particulièrement réussi il est automatiquement attendu au tournant, on se demande si ce n’était pas un coup de chance et s’il confirmera par la suite. Autant vous le dire immédiatement Jeanne Desaubry confirme et de fort belle manière. Déjà, le titre, empreint d’une mystérieuse poésie, nous intrigue et nous attire. Important le titre. Mais ce n’est pas l’essentiel, l’essentiel c’est le récit, l’intrigue, l’écriture, les personnages. Pour tout cela on est servi et bien. Comme Hosto ce roman est un “procédural”, mais Jeanne Desaubry sait éviter les pièges du genre et nous entraîne dans une enquête mouvementée qui ne laisse aucun répit au lecteur.Voilà un roman, qui, adapté à la télé ou au cinéma, ferait un film au rythme haletant. 2008-01-18
Nina la belle de mai, Michel Jacquet, Autre Temps, octobre 2007, 189 pages 18 €, par Jean Contrucci Un flic qui écrit des romans policiers, c’est un peu comme un mécanicien qui monterait des moteurs à la maison en ressemblant les pièces détachées réparées dans la journée. Une façon de faire des heures supplémentaires, en quelque sorte. C’est pourtant ce que fait Michel Jacquet. C’est surprenant qu’il ne soit pas saturé « après le service ». On dirait même qu’il y prend goût, puisque après La rouste, Le Nervi et Label flic, « Nina, la belle de Mai » est son quatrième polar. On nous permettra d’ajouter qu’avec le « métier » qui vient, le néo-romancier maîtrise de mieux en mieux son affaire. Sur le plan purement formel, « Nina » est le meilleur. Autre sujet de curiosité, l’enthousiasme de Michel Jacquet reste intact et, qu’il ait côtoyé par obligation de vraies fripouilles ne l’empêche pas d’en créer de nouvelles par la fiction. On peut évidemment penser qu’il s’inspire d’une réalité qu’il connaît bien, quoiqu’il y ait dans son roman une sorte de naïveté, d’innocence que n’ont pas ceux qui ne parlent du monde de la truanderie que par ouï-dire, comme la plupart des « vrais » romanciers. Cela tient sans doute à une fraîcheur d’âme que n’a pas entamée la fréquentation quotidienne de la bassesse et de la violence humaines. Nina et Ma Moune, les deux héroïnes du roman, entraînées malgré elles dans une course-poursuite avec la mort aux trousses jusque dans le trafic international d’armements et de drogue parce qu’elles détiennent une mystérieuse cassette, aidées par un vieux truand marseillais, déjoueront tous les pièges et la morale sera sauve avec les méchants punis. Au passage on aura croisé des flics qui sont des voyous, des voyous qui sont des flics, des femmes au grand cœur et des petits vieux pittoresques, pour le plus grand profit d’un scénario mené tambour-battant. 2008-01-18
Une âme de trop - Brigitte AUBERT, Points-Thriller, novembre 2007, 283 pages, 6,50 € par René Barone Elvira, infirmière quadragénaire, accuse le coup : elle ressemble fort aux trois femmes sauvagement dépecées au cours des deux dernières semaines. Pire, les victimes sont en lien avec l'hôpital où elle travaille. En proie à une terrible angoisse, Elvira garde son couteau en poche et reste cloîtrée dans son appartement. Est-ce que l'inspecteur Alvarez prendra cette affaire au sérieux avant qu'il ne soit trop tard?
Brigitte Aubert nous plonge dans la tête et les pensées d’Elvira. Elle monologue, elle regarde les feuilletons à la télé et les commente : “Ce salaud de Matt a encore réussi à détourner les soupçons ! Et le flic ne pige rien, tout ce qui l’intéresse c’est d’obtenir un rancart avec Helen. Les hommes n’ont que du vent dans la tête ! Des girouettes montées sur slip, et c’est tout !” Elle écoute ce que dit son voisin du dessus car “si je me place près de la cheminée - bon d’accord, soyons honnête : si j’enfonce carrément la tête dans le conduit - eh bien, j’entends tout ce qu’il se dit au-dessus !” Elle surfe sur Internet et dialogue avec son amoureux, mais elle a peur de sortir. Agoraphobie. Heureusement elle a le téléphone qui la relie au monde extérieur et grâce a son amie elle peut avoir des détails sur l’enquête en cours. Petit à petit elle sent que le tueur se rapproche d’elle. Un tueur particulièrement maléfique : “La peau de mon visage se fendille et commence à tomber. Je la ramasse. Je la plaque sur les os. Je réajuste mon sourire pour qu’il ne ressemble plus à une blessure béante grouillante de vers.” Qui est-il ? Un des médecins de l’hôpital ? Ray, qu’elle a rencontré sur Internet ? Son voisin du dessus ? Le dératiseur qui est venu quand elle était absente ? Léonardo, le spécialiste informatique qui s’occupe de son ordinateur ? Pourquoi des objets ont-ils été déplacés ? Qui a fouillé dans sa lingerie intime ?Avec un humour incroyable, Brigitte Aubert a concocté un suspens dont elle a le secret. Elle s’amuse à nous faire peur, à faire peur à son héroïne, et comme chez Guignol, on a envie de lui crier : “attention, il est derrière toi !”On rit et on tremble à la fois. Jusqu’à la surprise finale. Une surprise de taille qui donne envie de relire le roman. Je l’ai relu : un régal ! 2008-01-18
Balistique du désir, nouvelles, éditions Krakoen, 2007 par Jean-Marc Laherrère Une gamine venge son frère handicapé de ce que lui fait subir l’amant de leur mère ; un psychiatre succombe à l’attrait vénéneux d’un psychopathe poète ; une femme battue ne supporte pas que son bourreau puisse être heureux ; des gamins tuent, par ennui ou par vengeance ; une privée se venge de ceux qui se moquent d’elle ; une jeune femme ne supporte plus l’impunité des négationnistes ; l’ambition professionnelle est fatale à un vieux mac …
Vingt et une nouvelles sèches comme des coups de trique. Vingt et un monologues de flics, privés, dealers, maquereaux, paumés, accidentés, gamins tueurs … Vingt et un bouts de vies qui s'arrêtent de façon aussi définitives et sans appel que le style de Max Obione. Vingt et une voix, Vingt et un styles. Max Obione est assurément très très à l'aise dans le texte court. Pas une nouvelle qui ne soit parfaitement rythmée et construite. Pas une seule dont on puisse dire qu'elle est là pour faire nombre, pour compléter le recueil. Pas une faiblesse. Tout se tient, tout tient en haleine, tout fonctionne à la perfection. Bien entendu, chacun aura ses préférées, et celles qui le laissent un peu plus froid. Ecriture au cordeau, grand sens de la chute, construction millimétrée, variété des points de vue et des voix narratrices … Ce recueil a vraiment tout pour plaire. 2008-01-18
Patrick Pécherot / Soleil noir (série noire, 2007) par Jean-Marc Laherrère Quelque part dans une ville où la vie semble s’être arrêtée quatre homme préparent un casse : Félix, revenu dans la maison que son oncle récemment décédé vient de lui laisser ; Simon, l’organisateur, qui tente là son plus beau coup pour ne plus jamais retourner en cabane ; Zamponi, petit artisan en train de couler qui, dans sa rancœur et sa détresse se trompe d’ennemis ; Brandon, rappeur surdoué en informatique, perdu dans un monde de slogans simplistes et de violence. Ils sont à deux doigts dévaliser le convoyeur de fond qui passe tous les jours devant chez Félix quand un braquage violent, à l’autre bout de la France, met le feu aux poudres et déclenche une grève surprise. Pendant qu’ils se morfondent en attendant la reprise du travail, Félix, au travers de vieux papiers redécouvre son oncle, et le sort peu enviable des immigrés polonais dans les années trente.
Dans ce magnifique roman, Patrick Pécherot prend complètement le lecteur à contre-pied. On s’attend à une nouvelle histoire de casse, avec préparation minutieuse, contretemps de dernière minute, puis le coup, et ses conséquences (sans doute négative, on est quand même dans un roman noir) et on se retrouve avec un roman social, et un portrait groupe avec braquage. L’enquête et le suspense arrivent petit à petit, là où on ne les attend pas, dans la recherche apparemment secondaire du passé d’un défunt. Les personnages que l’on s’attend à haïr ou à mépriser se révèlent touchants. Tous sont saisis dans leur malheur, leurs défauts, leur bêtise parfois, mais surtout leur profonde humanité. Aucun n’est angélique, aucun n’est exonéré de ses fautes, des catastrophes qu’il provoque, tous sont compris. Derrière le quatuor, donnant son relief et sa couleur au roman, il y a tous les seconds rôles, tous aussi soignés et aimés que les braqueurs. Que ce soit le vieux boxeur à moitié sonné, les patrons du restau ouvrier qui se met à renaître, les papis, miraculés, qui sortent de nouveau de leur mouroir … ou la jeune journaliste stagiaire, et le vieux copain un peu casse-bonbons mais tellement fidèle et tellement dévoué. Tous sont justes, tous sont beaux, tous sont émouvants. Et puis il y a la nostalgie, les sons, les odeurs de l’enfance qui reviennent. Plus loin encore dans le passé, une France qui traitait déjà ses immigrés comme du bétail, variable d’ajustement d’une économie qui prend les hommes quand elle en a besoin et les jette quand ils ont tout donné. Une France qui parlait des Polonais comme elle parle aujourd’hui des racailles de banlieues qu’il faut nettoyer au kärcher. Il y a tout cela dans ce superbe roman. 2008-01-03
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