Arnaldur Indridason par Jeanne Desaubry
Saturation du modèle nord-américain, exotisme à rebours ? La mode est aux polars nordiques. Ces romanciers dont le plus connu est sans nul doute Henning Mankell avec son commissaire Wallander captivent à juste titre. Pourtant, dans la nature hostile, entre lande déserte et hiver glacial, le modèle suédois ou islandais vu de l’intérieur ne fait pas rêver tant que ça. Mais l'écriture... Mais… Tout est dans le mais.
Les trois romans d’Indridason disponibles en français – il en existe une dizaine en islandais, mais qui lit l’islandais ? – ont suffi à installer un personnage étonnant, presque antipathique.Son inspecteur Erlendur est quasi mutique, plutôt asocial, homme marqué par l’abandon, la disparition. L’âme tourmentée par le remords insupportable d’avoir, dans son enfance, survécu à une mystérieuse et terrifiante tempête, il n’a pas su construire de vie. C’est que son jeune frère y a péri, et que sa disparition a détruit irrémédiablement la famille. Cette cellule originelle détruite, Erlendur a tenté d’en fonder une, mais incapable d’y faire face, il l’a abandonnée et c’est comme si la mort de son frère avait engendré des répliques infinies, dans sa vie à lui, et tout autour, responsable de l’indifférence du fils, de la dérive de la fille, de la haine de l’ex-épouse. C’est sans doute pour cela qu’Erlendur sait mieux que personne entendre les dissonances, percevoir les souffrances des témoins qu’il interroge. En Islande comme ailleurs, plus qu’ailleurs ? chacun cache un secret douloureux et tente de survivre, entre petits arrangements et lâcheté ordinaire. Si ce n’est pas indispensable, il est préférable de lire ces trois romans dans l’ordre chronologique de leur parution. Car Erlendur, et en particulier ses relations toujours violentes, douloureuses et parfois troubles avec sa fille, vivent leur propre vie et les tourments du héros ont une part profonde dans l’atmosphère des intrigues.
Dans la Cité des Jarres dont la signification allégorique du titre se révèle en fin de roman, Indridason pose des questions quasi métaphysiques sur la filiation, l’identité, s’interrogeant sur ce qu’est une société qui fait fi des mystères qui s’y attachent. Il montre un talent rare pour les « suspenses suspendus », avec une mention toute particulière pour la Femme en Vert où le tempo extrêmement lent de l’enquête fait progressivement monter une tension terrible, quand bien même les violences conjugales évoquées sont d’une sordide banalité et remontent à deux générations.
L’argument politiquement incorrect de La voix : un Père Noël assassiné quéquette à l’air, et préservatif pendouillant, laisse présager un sens de l’humour particulièrement noir et désespéré comme le montre la suite du roman. Ce diable de Viking travaille en profondeur, avec une plume dénuée de prétention et d’effet, les thèmes éternels de l’origine, détricote le présent pour en rattacher le fil au passé gênant, celui qu’on veut si souvent oublier. Chez Indridason on est loin de l’Islande, nouvel eldorado touristique pour bobos en mal d’authenticité. Les ports de pêche sont habités par des marins alcooliques qui maltraitent les enfants et violentent les femmes et la carte postale enneigée recèle des gouffres de froid mortel. La solitude de ce grand pays où se rencontrent deux fois plus de moutons que d’humains, les glaciers et les landes désolées conviennent parfaitement à l’humeur d’Erlendur, héros tragique et ordinaire.
Ces trois romans, comme un road-movie froid, à dérouler sur la musique de Björk, autre islandaise singulière.
· La Cité des Jarres, traduit de l'islandais par Eric Boury, éditions Métailié, 2005 (titre original : Mýrin, c'est-à-dire "Marécage", 2000). Prix clé de verre du roman noir scandinave, prix mystère de la critique 2006, et enfin prix du coeur noir.
· La Femme en vert, originellement Grafarþögn, même traducteur, même collection, 2006. Ce roman a obtenu le Grand Prix des Lectrices de Elle en 2007, catégorie Roman Policier et de nouveau, prix clé de verre du roman noir scandinave.
· La Voix, (Röddin), éditions Métailié, 2007. Prix 813 du roman noir étranger
Ouvrages en islandais :
Kleifarvatn - kilja (2005) Bettý - kilja (2004) Kleifarvatn"" (2004) Bettý (2003) Röddin - kilja (2003) Synir duftsins - kilja (2003) Grafarþögn - kilja (2002) Röddin (2002) Grafarþögn (2001) Mýrin (2000) Mýrin - kilja (2000) Napóleonsskjölin - kilja (1999) Dauðarósir - kilja (1998) 2008-01-15
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